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16 septembre 2010

L’Afrique bien partie pour prendre son envol (Le Monde du 16/09/2010)

Contrairement aux idées reçues, les investissements y sont plus rentables que dans le reste du monde.

L’afro-pessimisme est en train de prendre un coup de vieux, car les cabinets de conseil et d’études, tout comme les investisseurs – et pas seulement asiatiques ou brésiliens -, découvrent, les uns après les autres, que l’Afrique est devenue un continent d’opportunités promis à un développement rapide. Les statistiques du Fonds monétaire international (FMI) disent que de 2000 à 2009 son taux de croissance annuel a atteint, en moyenne, 5,1 %, malgré une année 2009 médiocre (+2,5 %).

Dans un article publié dans le Financial Times du 28 août, Jim O’Neill, chef économiste chez Goldman Sachs et inventeur de l’acronyme « Brics » pour désigner les champions émergents (Brésil, Russie, Inde, Chine), n’est pas loin de penser que ceux-ci seront rejoints dans les quarante prochaines années par quelques-uns des grands pays africains.

Par exemple, « s’ils ne font pas de bêtises, écrit-il, le Nigeria et ses 180 millions d’habitants pourraient peser plus lourd que le Canada, l’Italie ou la Corée du Sud en 2050 ». Aujourd’hui même, le continent africain tout entier est au niveau du Brésil classé neuvième économie du monde.

Une étude présentée mardi 14 septembre à Paris par McKinsey Global Institute énumère les causes de cet éveil. La première est ce qu’on peut appeler avec Amine Tazi-Riffi, l’un des auteurs, « le retour des Etats ».

Les richesses du sous-sol

En effet, les gouvernements africains ont su conduire un assainissement douloureux dans les années 1990 pour réduire leurs déficits et privatiser leurs entreprises publiques. Ils sont aussi parvenus à réduire le nombre et l’intensité des conflits armés. La productivité du travail, qui déclinait depuis 1980, s’est remise à croître à partir de 2000 au rythme de 2,7 % l’an.

Deuxième raison, l’explosion de la demande pour les matières premières qui a apporté les devises dont manque cruellement l’Afrique. Mais les auteurs de l’étude notent que les pays sans richesses naturelles progressaient « de façon comparable » aux autres.

Les investisseurs étrangers ne s’y sont pas trompés. Leurs apports annuels en capitaux sont passés de 9 milliards de dollars (7 milliards d’euros) en 2000 à 62 milliards de dollars en 2008, « presque aussi élevés qu’en Chine ».

Une autre raison à ce palmarès tient « aux évolutions sociales et démographiques, en particulier l’élargissement du marché du travail, l’urbanisation et l’émergence concomitante des classes moyennes ». En 1980, 28 % des Africains vivaient en ville. En 2030, la proportion passera à 50 %. « Cette transition n’est pas une garantie de croissance, souligne M. Tazi-Riffi, mais un vivier de croissance. »

Est-ce que ces facteurs vont se maintenir, annonçant la poursuite de ce décollage dont on désespérait depuis les indépendances ? Oui, répondent les auteurs, car le sous-sol africain « regorge de richesses » dont ont besoin les pays émergents. Et oui, parce qu’en 2008, « quelque 85 millions de ménages y ont gagné au moins 5 000 dollars, seuil au-delà duquel ils commencent à consacrer plus de la moitié de leurs revenus à d’autres dépenses que la nourriture ».

Tous les pays ne connaîtront pas le même succès, tant leurs situations politiques, économiques et démographiques diffèrent. Plus diversifiées, les économies égyptienne ou marocaine s’en tireront mieux que l’éthiopienne et la malienne, pourtant elles aussi en croissance rapide, mais politiquement fragiles.

Quels secteurs semblent promis à un bel avenir ? Les biens et services de consommation (au premier rang, les télécommunications), les ressources naturelles, les infrastructures (routes, électricité, eau) et l’agriculture qui recèle un potentiel « énorme », puisque McKinsey estime que son chiffre d’affaires pourrait bondir de 280 milliards de dollars à 880 milliards en 2030. Rappelons que 60 % des terres arables non cultivées dans le monde sont africaines. La « révolution verte » est à venir.

Les rares investisseurs européens qui ont mis le cap sur l’Afrique s’en félicitent. « C’est là où on obtient le meilleur retour, note Guillaume Chaloin, gérant d’un fonds géographiquement spécialisé créé en juillet chez Meeschaert Asset Management. Nous n’achetons que des actions auditées parmi les 1 500 valeurs cotées sur le continent. Certes, il faut y aller prudemment, notamment en Afrique subsaharienne où les perspectives sont les meilleures. Mais ce n’est pas le Far West que certains croient ! »

Il privilégie deux secteurs. « Les télécoms sans conteste, parce qu’ils vivent une formidable révolution : leur taux de pénétration qui est de 37 % aujourd’hui devrait monter sans difficulté à 80 %. »

Et puis, il y a la distribution que l’urbanisation développe de façon non moins stupéfiante. « Au Nigeria, explique M. Chaloin, dans l’agglomération de Lagos – 40 millions d’habitants -, les supermarchés Shoprite n’ont aucun concurrent et ont en projet une vingtaine de magasins. Ils annoncent une marge de 35 % par an : c’est dire si l’on trouve de gros potentiels. Les Chinois et les Brésiliens les ont détectés avant nous, Européens, qui vivons sur des a priori dépassés. »

Malgré ses relents de guerre et de corruption, l’Afrique semble enfin bien partie.

Florence Beaugé et Alain Faujas

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