L’Afrique et le piège de la guerre des monnaies (Les Afriques n°140 du 25/11/2010)

[…] La nouvelle guerre monétaire qui se profile prend le visage de l’impression massive de monnaie-papier. La Réserve fédérale des Etats Unis, la Banque centrale européenne, la Banque d’Angleterre et la Banque du Japon se sont lancées dans une politique de Quantitative Easing (QE) – l’impression de centaines de milliards de dollars de monnaies électroniques dans le but déclaré de stimuler les économies moribondes qu’elles supervisent. Toutefois, étant donné que les taux d’intérêt qu’elles pratiquent avoisinent zéro, les investisseurs à la recherche de placements rentables inondent les marchés financiers étrangers – qui pratiquent des taux d’intérêt plus élevés – d’une grande partie de cet argent. Les pays émergents considèrent donc que QE est une forme d’intervention sur le marché de change ayant pour finalité la dépréciation des monnaies occidentales et l’appréciation des monnaies des autres pays.

 Capitaux spéculatifs

En Afrique du Sud, l’économie phare du continent, une rentrée massive de ces fonds attirés par des taux d’intérêt bien supérieurs à ceux pratiqués dans les pays du Nord entraîne une appréciation du rand, la monnaie locale, ce qui nuit aux industries d’exportation. Les économies de la zone franc sont particulièrement exposées. Le franc CFA est extrêmement vulnérable, car il est librement convertible en devises étrangères, à un taux de change fixe arrimé à une devise au taux de change variable, l’euro, une monnaie en état de siège. Une couverture de risque de change portée de 20 à 110%, des taux d’intérêt usuraires, une inflation sous contrôle et la libre circulation des capitaux alimentent une fuite massive de capitaux au bénéfice du Trésor français et des compagnies françaises telles que Bouygues, Areva, Total, Sonatel (France Télécom), BNP Paribas, Société Générale, Air France, etc. Le franc CFA est également très attractif aux placements des capitaux spéculatifs. Les taux d’intérêt élevés de la zone assurent à ces dépôts des rémunérations substantielles exonérées d’impôts. Les spéculateurs ont beau jeu de transférer dans ces comptes des sommes énormes d’argent : ils collectent leurs gains exempts de taxes tous les trois mois, et répètent la même opération à l’envi.

Le dynamisme de l’informel

La perspective d’une « guerre des monnaies » est d’autant plus dommageable pour l’Afrique que ses perspectives économiques sont encourageantes. Selon le bureau international de consultation McKinsey, l’Afrique a été, en 2009, le troisième contributeur à la croissance économique mondiale derrière la Chine et l’Inde. Le continent est également celui où les taux de rentabilité des investissements sont les plus élevés, comparé aux autres régions en développement.

De nombreux facteurs ont contribué à cet essor. La jeunesse de la population africaine représente un actif-clé pour la région. Avec 40% des Africains vivant dans les villes, l’urbanisation rapide du continent a fait naître un secteur informel dynamique agissant en marge de l’économie moderne. Même marginalisée et n’ayant quasiment pas accès au système bancaire, cette économie de trésorerie emploie jusqu’aux neuf dixièmes de la main d’œuvre et les trois quarts des détaillants. Ces petites et moyennes entreprises sont les acteurs les plus dynamiques des échanges commerciaux intra-régionaux. L’intégration économique est menée tambour battant par les hommes d’affaires du secteur informel, et non par les politiciens ou les acteurs économiques étrangers.

En 2015, l’Afrique sera la seule région du monde où la population jeune continuera de croître. Le nombre des ménages dont le revenu dépassera 5000 dollars – considéré comme un seuil pour les dépenses de consommation – passera de 85 millions à 128 millions dans la prochaine décennie. En 2050, le continent comptera 2 milliards d’habitants, dont 60% vivront dans les villes. Il y aura un milliard cent millions de jeunes en âge de travailler – plus qu’en Chine et en Inde.

L’ascension économique de puissances émergentes telles que la Chine, l’Inde et le Brésil ont créé une dynamique d’augmentation des cours des matières premières et d’accroissement des recettes d’exportation. Les réformes mises en place ces trente dernières années ont grandement amélioré les agrégats macroéconomiques et donné naissance à un environnement favorable aux affaires. Les investissements directs étrangers ont connu une évolution également spectaculaire, passant de 9 milliards de dollars en 2000 à 62 milliards en 2008 – ramenés au PIB, c’est presque tout autant que les flux de capitaux entrant en Chine.

Entre deux feux

Ces lendemains pleins de promesses risqueraient d’être mis en péril si la « guerre des monnaies » qui se profile se matérialisait. L’Afrique se trouve de nouveau prise entre deux feux. Elle sait d’expérience que quand les éléphants se battent, elle est susceptible d’être piétinée. Toutefois, elle pourrait trouver du réconfort dans le fait que, lorsque les économies du monde sont en difficulté, les investisseurs se précipitent sur les valeurs refuges que sont les métaux précieux : or, argent, platine et autres matières premières telles que le pétrole et les autres produits de base dont l’Afrique regorge.

Sanou Mbaye (économiste sénégalais basé à Londres, ancien haut fonctionnaire de la Banque africaine de développement et auteur de L’Afrique au secours de l’Afrique, Edition de l’Atelier, 2009)

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