Communauté d’Afrique de l’Est : quitte ou double pour Kigali (Jeune Afrique n°2614 du 13 février 2011)

Conséquences de la libre circulation des biens et services au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE), Kigali a vue des exportations exploser depuis 6 mois. Seul bémol, la concurrences des entreprises voisines.

Gare routière de Nyabugogo, en plein centre de Kigali, le 11 février. Comme tous les jours, les transporteurs routiers, à l’instar de l’ougandais Jaguar Bus Company ou du kenyan Akamba Public Road Services, sont au rendez-vous pour un incessant ballet de voyageurs et de marchandises. Avec une flotte de quelque 60 véhicules, l’Office national des transports en commun (Onatracom) du Rwanda est lui aussi fortement représenté, de même qu’aux différents postes-frontières, ouverts 24 heures sur 24 côté rwandais.

Six mois à peine après sa mise en place, le 1er juillet 2010, le marché commun d’Afrique de l’Est est un formidable accélérateur d’échanges commerciaux – ils ont augmenté de 50 %. Et Kigali, qui a sensibilisé ses exportateurs aux opportunités qu’il offre, semble déjà en tirer profit : en 2010, le montant des exportations s’est établi à 269 millions de dollars (203 millions d’euros), contre 170 millions en 2009. « Rejoindre cet espace [la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), en 2007, NDLR] était une nécessité pour le Rwanda », plaide Robert Ssali, secrétaire général du ministère chargé de l’EAC. « Toutes nos transactions commerciales du corridor nord passent par l’Ouganda et le Kenya, et celles du sud-est, par la Tanzanie. » Enclavé, le pays a vu les débouchés pour ses exportations s’élargir mécaniquement à un marché de 120 millions de consommateurs potentiels, contre 10 millions auparavant : du fait de l’union douanière, créée en 2005, tous ses produits peuvent circuler à moindre coût dans les quatre autres pays de l’espace économique, dès lors que l’origine des matières premières est certifiée.

Directeur exécutif d’Urwibutso Eses, une entreprise agroalimentaire qui emploie environ 380 salariés à Nyirangarama, dans la banlieue de Kigali, Alexis Nkundayezu estime que l’EAC a largement favorisé l’accroissement de son chiffre d’affaires, le faisant passer de 1,5 milliard de francs rwandais en 2008 (environ 1,9 million d’euros à l’époque) à 2,2 milliards en 2010.

Des délais raccourcis

Avec l’union douanière, les prix des biens de consommation ont baissé d’environ 20 % sur le marché rwandais. L’allégement des droits de douane le long des corridors de transit et aux postes-frontières a eu pour vertu de les rendre plus compétitifs. Par exemple, au Rwanda, le jus de tomate en provenance du Kenya coûte deux fois moins cher que celui d’Afrique du Sud. Autre avantage de l’appartenance à l’espace est-africain : la réduction des délais d’acheminement des marchandises, grâce à la simplification des formalités. Alors qu’il fallait six jours à un conteneur pour aller de Dar es-Salaam à Kigali, il n’en met plus que deux – l’objectif étant, d’ici à deux ans, d’effectuer le trajet en une seule journée. Mais l’adhésion à l’EAC ne va pas sans heurts, et les petits patrons redoutent tout particulièrement de voir leurs sociétés disparaître face à la rude concurrence d’entreprises de plus grande taille, mieux structurées et mieux implantées : « Dans certains domaines, il est tout à fait illusoire d’imaginer pouvoir affronter la concurrence, avertit Roger Munyampenda, directeur exécutif de la Fédération du secteur privé. Mieux vaut créer des niches de production. Par exemple, le Kenya ayant une grande expérience dans l’exportation de fleurs, il faudrait inciter les entreprises kenyanes de ce secteur à venir s’implanter chez nous : le Rwanda y gagnerait à la fois en termes de savoir-faire et d’emploi. De la même manière, producteur et exportateur de café vers les grandes surfaces occidentales, le Rwanda peut apporter de la valeur ajoutée en le conditionnant. Pour faire face à la concurrence, il s’agit donc d’innover ou de moderniser. »

L’autre problème récurrent, lié à la taille des entreprises rwandaises, c’est le manque de capitaux, alors que leurs partenaires les plus puissants, kenyans en tête, peuvent se prévaloir de multinationales ayant des filiales dans tous les pays de la sous-région. Les plus inquiètes sont peut-être les banques, qui redoutent de voir leur clientèle disparaître au profit de grands groupes bancaires. Face a cette carence, la plupart des entrepreneurs rwandais, comme Roger Munyampenda, se disent prêts à céder des parts à des actionnaires issus des pays de l’EAC pour permettre à leurs sociétés d’atteindre une taille critique.

De son côté, l’État crée les conditions nécessaires à l’arrivée de capitaux venus d’ailleurs. Les investis-sements directs étrangers ont ainsi représenté 103 millions de dollars en 2010, contre 67 millions en 2009. Au cours de la même période, l’Agence rwandaise de développement (Rwanda Development Board, RDB) a reçu des investisseurs quelque 500 millions de dollars, dont 30 % en provenance d’opérateurs ougandais, kenyans, chinois, américains, indiens et su-coréens. Des fonds d’investissement sont par ailleurs prêts à s’impliquer dans tous les domaines, du bâtiment à l’agroalimentaire en passant par l’industrie pharmaceutique. C’est le cas de Catalyst (financé notamment par la Banque africaine de développement et la Société financière internationale), des Américains Highland Capital Partners et Thousand Hills Venture Fund, auxquels s’ajoutent quelques programmes initiés par des pays donateurs (Belgique, Pays-Bas et Grande-Bretagne).

Si les autorités admettent que prendre d’assaut un marché étranger sans capitaux, c’est partir avec un gros handicap, elles estiment aussi pouvoir compenser par des atouts propres à conduire les grands groupes à délocaliser leurs sociétés au Rwanda : la qualité du service, le bilinguisme, le climat des affaires. Le pays est en effet classé au 58e rang du rapport « Doing Business » 2011 de la Banque mondiale, loin devant le Kenya (98e sur 183), l’Ouganda (122e), la Tanzanie (128e) et le Burundi (181e).

Clarisse Juompan-Yakam

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