L’éveil des lions (Jeune Afrique hors-série n°26 « les 500 premières entreprises africaines »)

Les prévisions des observateurs sont optimistes pour l’Afrique, qui a prouvé sa capacité de résilience face à la crise. Certains États pourraient même bientôt rejoindre le club des pays émergents les plus en vue.

Les perspectives économiques mondiales restent moroses. Dans son rapport semestriel publié en septembre 2010, le FMI table sur une croissance globale de 4,2% en 2011. Pour l’institution financière, « l’impulsion attendue de la reprise mondial semble faiblir ». Ainsi, l’an prochain, la croissance américaine ne devrait pas excéder 2,3%, celle de la zone euro et celle du Japon 1,5%. En revanche, les économies émergentes vont continuer de marquer des points : la Chine devrait rester championne du monde avec une hausse de 9,6% de son PIB, suivi de près par l’Inde avec 8,4%.

Dans leur sillage, l’Afrique devrait, elle aussi, connaitre une progression soutenue de son PIB. Avec une croissance de 5,5% en 2011, la zone sub-saharienne devrait retrouver un rythme comparable à celui de 2008, avant les turbulences dues à la crise. Le ralentissement constaté en 2009 (2,6 %) aura donc été limité, tant par sa durée que par sa portée, compte tenu de la mise en œuvre rapide de réponses économiques adaptées.

La reprise dont bénéficie déjà l’Afrique résulte non seulement du rebond des exportations et des prix des matières premières, mais aussi d’une demande intérieure dynamique dans de nombreux pays du continent. L’Afrique du Sud, qui a connu un recul de son PIB de 1,8 % en 2009, devrait ainsi atteindre une croissance de 3,5 % Fan prochain. Les pays pétroliers devraient, pour leur part, tirer profit de l’embellie constatée sur le marché des matières premières : le Nigeria et l’Angola tablent sur une croissance supérieure à 7 % en 2011. En Afrique du Nord, les estimations sont, là aussi, assez optimistes, puisque les taux attendus pour l’an prochain s’échelonnent entre 4 % pour l’Algérie et 5,2 % pour l’Egypte, avec une pointe à 6,2 % pour la Libye.

Incontestablement, l’Afrique fait preuve d’une capacité de résilience et d’une vigueur comparables à celles des puissances économiques émergentes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les cabinets de conseil en stratégie, les consultants internationaux et autres think tanks commencent à regarder le continent de près. Plusieurs études publiées récemment viennent confirmer ce regain d’intérêt pour une zone géographique souvent négligée au profit des Bric (Brésil, Russie, Inde et Chine), qui forment le carré magique des pays « émergents » les plus en vue. Si l’on en croit l’étude réalisée par le cabinet américain McKinsey, l’Afrique serait sur le point d’intégrer ce club. Ce rapport publié en septembre 2010 et intitulé « L’heure des lions »(1) annonce, chiffres à l’appui, le décollage économique du continent. Aminé Tazi-Riffi, directeur associé Afrique du Nord chez McKinsey, est catégorique : « L’Afrique est un impératif stratégique. C’est un gisement de croissance à trois heures de Paris, une réalité incontournable pour les entreprises européennes. Tout se jouera dans les cinq ans à venir. »

Avec un PIB global de 1 600 milliards de dollars en 2008 (1 135 milliards d’euros à l’époque), le continent dans son ensemble a une envergure économique comparable à celle du Brésil ou de la Russie. Son PIB réel s’est accru de près de 5 % par an entre 2000 et 2009, deux fois plus vite que durant la décennie précédente. Et contrairement aux idées reçues, cette accélération de la croissance ne peut être attribuée au seul boom des ressources naturelles. Selon McKinsey, les matières premières n’ont en effet contribué à cette dynamique que pour 24 %. Les politiques macroéconomiques mises en œuvre par les États ont en effet favorisé l’activité dans d’autres secteurs comme le BTP, l’agriculture, la finance ou les télécoms, et l’émergence d’un véritable marché de consommateurs africains a permis d’asseoir cette croissance, qui semble durable.

Pour pérenniser cette tendance, le continent doit impérativement attirer les investisseurs. Les flux de capitaux étrangers en Afrique sont passés de 15 milliards de dollars en 2000 à 87 milliards en 2007, et devraient se maintenir dans les prochaines années, grâce à la création de partenariats entre pays producteurs et opérateurs internationaux. D’autant que les occasions ne manqueront pas : d’après McKinsey, quatre secteurs d’activité (biens et services de consommation, ressources naturelles, agriculture, infrastructures) généreront un chiffre d’affaires annuel de 2600 milliards de dollars d’ici à 2020. Le potentiel de l’agriculture, à lui seul, est énorme : McKinsey estime que son chiffre d’affaires pourrait bondir de 280 milliards de dollars actuellement à 880 milliards en 2030. Il est vrai que l’Afrique recèle 60 % des terres arables non cultivées dans le monde.

Plus généralement, et grâce à des taux de retour sur investissement plus élevés que dans n’importe quelle région en développement, les opérateurs internationaux qui s’implanteront en Afrique au cours des prochaines années pourront se tailler des parts de marché, installer leurs marques, créer des structures industrielles et façonner les modes de consommation, ce qui leur conférera un avantage déterminant pour leurs activités à long terme sur le continent. D’autant qu’ils pourront s’appuyer sur un marché local de plus en plus solide. Du côté des consommateurs, entre 300 millions et 400 millions d’Africains migreront vers les villes d’ici à 2030. Le pouvoir d’achat cumulé des dix-huit premières agglomérations africaines atteindra alors 1300 milliards de dollars. Cette urbanisation galopante aura en outre un impact direct sur la croissance, puisqu’elle dynamisera les secteurs de la construction et de la finance, ainsi que la consommation en général, à travers la grande distribution ou les télécoms.

L’Afrique va-t-elle devenir le nouvel eldorado à la mode? Pourquoi pas? Dans un article publié dans le Financial Times en août 2010, Jim O’Neill, chef économiste chez Goldman Sachs et inventeur de l’acronyme « Bric », estime que ces États seront certainement rejoints dans les quarante prochaines années par quelques-uns des grands pays africains. Parmi eux, le Nigeria et ses 150 millions d’habitants actuels, « s’il ne fait pas de bêtise », pourrait bien, en 2050, peser plus lourd que le Canada, l’Italie ou la Corée du Sud.

Toutefois, si l’Afrique est de plus en plus présentée comme une puissance émergente, la situation des cinquante-trois États qui la composent reste très hétérogène. Tous les pays ne connaîtront pas le même succès tant les disparités politiques, économiques et démographiques restent fortes. Dotés d’une économie diversifiée, le Maroc ou l’Egypte ont plus de chances de succès que certains pays enclavés, politiquement fragiles et très dépendants du secteur primaire, comme l’Ethiopie.

Enfin, les futurs champions africains doivent pouvoir compter sur un tissu entrepreneurial dense et dynamique. Beaucoup de pays ont pris les mesures nécessaires pour soutenir le développement du secteur privé. Contraints par le FMI à conduire des plans d’ajustement structurel douloureux, certains gouvernements ont commencé à assainir leurs économies dès les années 1990, à réduire leurs déficits et à privatiser leurs entreprises publiques. Ainsi, la productivité du travail, qui déclinait depuis vingt ans, a recommencé à croître à partir de 2000 au rythme annuel de 2,7 %. Mais tous n’ont pas fait les mêmes progrès.

Selon une enquête menée par le Boston Consulting Group (BCG), un cabinet de conseil international basé aux États-Unis, huit pays seulement peuvent prétendre intégrer le club très sélect des « lions africains » – allusion aux « dragons asiatiques » (Corée du Sud, Taïwan, Hongkong, Singapour), surnom donné aux « nouveaux pays industrialisés » (NPI) d’Asie du Sud-est dans les années 1980. Il s’agit de l’Afrique du Sud, de l’Algérie, du Botswana, de l’Egypte, de Maurice, de la Libye, du Maroc et de la Tunisie, qui contribuent à eux seuls à70 % du PIB du continent.

 Mais plus qu’aux pays, le BCG s’est intéressé aux entreprises africaines qui comptent ou qui vont compter au niveau international. Dans son rapport publié en juin 2010, le BCG a identifié 40 « African Challengers »(2), grands groupes industriels, commerciaux ou financiers affichant au moins 500 millions de dollars de chiffre d’affaires et une forte croissance de leur activité. Les 40 grandes entreprises retenues sont présentes dans les principaux secteurs d’activité : 10 dans les services financiers, 8 dans l’énergie et les matières premières (mais qui réalisent plus de la moitié des bénéfices totaux), 6 dans les télécoms, les nouvelles technologies et les médias, 5 dans la logistique, 5 dans les biens de consommation… Environ 30 % de ces groupes sont des entreprises publiques. La plupart (35 sur 40) d’entre eux émanent des huit pays considérés comme les locomotives économiques du continent ; les trois quarts sont originaires d’Afrique du Sud (18 challengeurs), d’Egypte (7 challengeurs) ou du Maroc (6 challengeurs).

Pour les auteurs de l’étude, « les challengeurs africains aspirent à renforcer leur leadership régional, mais surtout à imiter les new global challengers ces entreprises chinoises, indiennes, brésiliennes ou russes qui ont récemment profité de la mondialisation pour s’imposer comme des leaders internationaux dans leurs secteurs.

 Situés en Afrique du Sud, en Afrique du Nord mais aussi en Angola, au Nigeria ou au Togo (voir infographie ci-contre), les challengeurs africains ont vu leurs revenus annuels croître de 24%, contre 11% pour les 500 entreprises du SPX (États-Unis), 9% pour les 225 entreprises du Nikkei (Tokyo) et 10% pour les 30 entreprises du DAX (Francfort). Ils sont également plus rentables, avec une marge opérationnelle moyenne de 20%, contre 15% pour les 500 entreprises du SPX. Un investissement de 100 dollars en novembre 2000 dans un indice virtuel des challengeurs africains aurait augmenté de 25% par an et rapporté plus de 900 dollars à la fin de 2009, contre 303 dollars pour un investissement similaire dans l’indice MSCI des marchés émergents et 92 dollars pour un investissement dans le SPX.

Pour Patrick Dupoux, directeur associé du BCG au Maroc, « ces challengeurs incarnent une nouvelle génération d’entreprises africaines. Ils se sont structurés, ils ont gagné en productivité, ils s’internationalisent, notamment par des opérations de fusions-acquisitions. Ils sont devenus des leaders régionaux ».

Reste encore à entrer dans la cour des grands. Aujourd’hui, une poignée de groupes africains seulement peuvent être considérés comme des challengeurs mondiaux. Mais Patrick Dupoux se dit convaincu qu’ils seront nombreux à atteindre ce niveau dans les prochaines années : « À condition qu’ils continuent à améliorer leur productivité, qu’ils poursuivent leur politique d’acquisitions, qu’ils parviennent à attirer les meilleurs talents et à internationaliser leurs équipes, et, enfin, qu’ils réussissent à créer des marques mondialement reconnues. »

Pour s’imposer sur le marché régional puis international, les challengeurs bénéficient d’un avantage certain, celui du premier arrivé. Partant du principe qu’on ne prête qu’aux riches, ces groupes commencent à intéresser les plus grandes entreprises mondiales, qui cherchent de plus en plus fréquemment à nouer des partenariats fiables en Afrique. Opérant dans une zone longtemps délaissée, ils ont pu se professionnaliser au niveau régional et renforcer leurs bases avant de franchir le pas vers l’international.

Toutefois, les freins que connaît l’intégration économique du continent peuvent les handicaper. Alors que l’Afrique se compose de petits marchés de consommation morcelés, le manque de coopération entre les États peut se révéler être un obstacle au développement des grandes entreprises africaines. Un récent rapport de l’ONU confirme que des barrières douanières notables subsistent et que les entreprises africaines, qui subissent toujours un certain nombre d’entraves à la compétitivité, ne sont pas toujours en mesure de concurrencer pleinement celles originaires d’autres continents. Manque d’accès aux financements, obstacles administratifs, faibles capacités de production…

Une fois libérée de ces contraintes, alors l’Afrique s’éveillera.

Zoé Suarez

 (1) « Lions on the Move : The Progress and Potential of African Economies », McKinsey Global Institute, 82 pages, juin 2010.

(2) « African Challengers : Global Competitors Emerge from the Overlooked Continent », Boston Consulting Group, 15 pages, juin 2010.

NDLR : rapports téléchargeables sur ce blog à la catégorie « Livres et Publications »

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