La compétitivité de l’Afrique : les principaux défis à relever (Les Afriques n°157 du 14/04/2011)

Le 4 mai prochain va se tenir à Cape Town le Forum économique mondial consacré à l’Afrique. Le moment est donc opportun pour évaluer les forces et faiblesses d’un continent qui a montré sur les dix dernières années une croissance économique supérieure à la moyenne mondiale.

Depuis 2001, le taux de croissance du PIB africain a été de 100 à 200 points de base supérieur au taux moyen mondial. Mieux, l’Afrique a démontré une capacité de résistance remarquable lors de la crise financière de 2008. De septembre 2008 à septembre 2009, alors que le taux de croissance mondial s’écroulait de 3% à -1%, l’Afrique affichait encore une croissance positive de 1,7%. Malgré ces acquis, force est de constater que les pays africains demeurent une catégorie à part dans les pays émergents. Ils peinent à traduire leur performance économique dans une dynamique de développement à long terme. L’Afrique reste l’une des régions les plus difficiles pour transformer des opportunités en réalisations concrètes. D’où le besoin aujourd’hui de se poser les questions de fond : l’Afrique a-t-elle complété sa mutation de région sous-développée en zone émergente ? Est-elle réellement compétitive face aux puissances émergentes d’Amérique latine et d’Asie ?

La « Pax Africana »

La récente performance économique de l’Afrique s’explique par trois changements fondamentaux : une stabilité macroéconomique et politique ; un accroissement du rôle du secteur privé dans l’économie ; et un accès amélioré à l’éducation qui a permis le développement d’une classe moyenne dont le pouvoir d’achat est devenu l’un des moteurs de la croissance. La stabilité politique et macroéconomique du continent est un fait indéniable. Dans les années 70, une vingtaine de pays était en proie à des conflits armés. Dans les années 80 et 90, ce chiffre est tombé à une douzainede pays. Depuis 2000, il y a en moyenne moins d’une dizaine de conflits armés en Afrique. La « Pax Africana » a coïncidé avec la mise en place de politiques budgétaires prudentes qui ont permis à des pays africains lourdement endettés d’afficher des excédents au bout de quelques années de réformes. Le déficit budgétaire supérieur à 5% du PIB, typique des années 90, a été réduit à environ 2% du PIB depuis 2000. Le poids de la dette, qui représentait en moyenne plus de 80% du PIB dans les années 90, est tombé à 59% depuis les années 2000. L’inflation est passée d’une moyenne de 22% par an entre 1993 et 2000 à 8% depuis 2000. Les Etats ont aussi initié des politiques monétaires plus accommodantes et des régimes de change flexibles, au détriment des régimes fixes qui pénalisaient les balances commerciales. Ce changement radical d’approche économique a permis de mettre en place les fondements nécessaires pour une croissance soutenue.

Des flux équivalents à ceux de la Chine

Le deuxième changement fondamental est l’accroissement du rôle du secteur privé. Sur les dix dernières années, les pays africains sont devenus champions dans la mise en place de réformes structurelles. Le Rwanda est ainsi devenu, en 2010, dans le monde, le pays ayant initié le plus de réformes en faveur du secteur privé. Il faut seulement trois jours ouvrables et deux procédures simplifiées à l’entrepreneur rwandais pour lancer une entreprise. La législation commerciale a été simplifiée, en même temps que le code foncier et le transfert de propriété. Le Liberia, autre pays phare en matière de réformes, a revisité en profondeur son code d’investissement, réduit les taxes liées aux permis de construction et instauré le concept de guichet unique pour tout investisseur intéressé à miser sur le pays. D’autres pays tels le Burkina Faso, le Mali et l’Angola ont adopté plusieurs réformes en faveur du secteur privé qui leur ont permis de s’installer dans les meilleures positions du classement des pays réformateurs établi par la SFI et la Banque mondiale. Les conséquences les plus visibles sont la hausse des flux d’investissement vers l’Afrique et la montée en puissance d’acteurs économiques régionaux dont la taille et l’ambition peuvent rivaliser avec des entreprises asiatiques et sud-américaines. Les flux d’investissement vers l’Afrique sont passés de 9 milliards $ en 2000 à 62 milliards $ en 2008. En pourcentage du PIB, ces flux sont équivalents à ceux de la Chine. Plus de 20 pays africains ont reçu en 2008 des flux d’investissement équivalents à 500 millions $ au moins. Aujourd’hui, plus de 100 compagnies en Afrique ont deschiffres d’affaires supérieurs à 1 milliard $, et plus de 1400 sont représentées sur les principales bourses du continent.

Le meilleur potentiel en termes de consommation et d’épargne

Le troisième changement d’importance est la montée d’une classe moyenne qui représente aujourd’hui, à travers la consommation et l’investissement, un des moteurs de la croissance. Sur ce point, l’Afrique est unique. C’est en effet le seul continent qui se rapproche aujourd’hui d’un seuil démographique où le pourcentage d’habitants en âge de travailler est la composantela plus importante de la population. Démographiquement, le continent présente aujourd’hui le meilleur potentiel en termes de consommation et d’épargne. Depuis 2000, les dépenses de consommation ont crû de 275 milliards $ – un chiffre équivalent aux dépenses de consommation brésiliennes et mieux que celles de l’Inde. En 2020, il est prévu que plus de la moitié des ménages africains disposeront d’un pouvoir d’achat discrétionnaire et de revenus annuels supérieurs à 5000 $.

Malgré les efforts accomplis

Peut-on alors déduire que l’Afrique est devenue une zone émergente au même titre que l’Asie ou l’Amérique latine ? La réponse est malheureusement contrastée. En effet, certaines faiblesses persistent et plusieurs défis restent à relever. Les flux d’investissement vers l’Afrique demeurent inférieurs à ceux des pays émergents asiatiques. En 2007, ils ont atteint en Asie un niveau record de plus de 140 milliards $, alors que l’Afrique peinait à dépasser la barre des 40 milliards $. Contrairement aux pays asiatiques, la majorité des investissements sont concentrés sur le secteur des matières premières, réduisant ainsi les chances d’une industrialisation de l’Afrique. Entre 2000  et 2006, plus de 50% des flux dirigés vers l’Afrique ont été investis dans des industries minières. Seuls 21% de ces flux se sont orientés vers les industries de transformation. Les dix plus importantes destinations de flux d’investissement vers l’Afrique sont des pays considérés comme miniers ou pétroliers. De même, et malgré les efforts accomplis, transformer une opportunité en projet viable en Afrique demeure un processus difficile. L’environnement réglementaire reste contraignant et coûteux. Le coût pour démarrer une entreprise représente 62% du revenu par habitant au Burkina Faso, 90% au Nigeria et 72% au Sénégal. Dans les pays asiatiques, ce coût ne représente que 14,67% du revenu par habitant en Malaisie, 8,38% en Chine, ou encore 1,98% à Hong Kong.

Enfin, les difficultés notoires en matière d’infrastructures sont le facteur bloquant majeur pour une croissance soutenue en Afrique. Le niveau d’infrastructure en Afrique représente à peine un dixième des montants dépensés au Brésil, en Russie, en Inde ou en Chine. Ce qui fait qu’aujourd’hui, en excluant l’Afrique du Nord et l’Afrique du Sud, les capacités de génération d’électricité de l’Afrique subsaharienne sont équivalentes à celles de la Norvège. Une des conséquences immédiates est que le commerce intra africain est extrêmement faible (10% du commerce global) comparé au commerce intra asiatique (39% du commerce global).

Transformation locale et développement d’infrastructures

Il est donc aujourd’hui nécessaire de faire des choix permettant à l’Afrique de lever irrémédiablement ces hypothèques qui pèsent sur son futur. Une première option à envisager est d’adjoindre systématiquement une part de transformation endogène à tout projet d’investissement dans les matières premières. C’est une tendance qui se met en place dans des pays tels le Nigeria, le Ghana et l’Angola, et ce choix doit être soutenu. On estime aujourd’hui à 23% la part de transformation locale ou de développement d’infrastructure adossée aux plus importants projets d’investissements en Afrique. Ce pourcentage était de 1% dans les années 90. Il faut aussi promouvoir les investissements Sud-Sud. Ces investissements ont la particularité d’être moins contraignants en termes de financement et de créer des effets multiplicateurs plus importants. Le pourcentage des investissements Sud-Sud est passé d’un niveau de 17% dans les années 90 à 20% depuis 2000. Des investissements transfrontaliers d’entreprises africaines se développent. Le secteur bancaire, les télécommunications et les secteurs minier et pétrolier affichent aujourd’hui des transactions impliquant des entreprises africaines entre elles.

Ces choix, en plus d’autres tels que la poursuite des réformes, vont permettre à l’Afrique de consolider sa position dominante en termes de performance économique, et lui permettre de faire face à la compétition des autres zones émergentes que sont l’Asie et l’Amérique latine.

Paul-Harry Aithnard, directeur de la recherche à Ecobank

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