Ethiopie : La nouvelle Addis (Jeune Afrique n°2623-24 du 17/04/2011)

Depuis les manifestations de 2005 et la violente répression qui a suivi. Mêlés Zenawi a bien compris la nécessité de reconquérir le coeur de cette ville traditionnellement frondeuse. Et c’est sur l’immobilier qu’il a misé. Reportage

Cameroon Street, Addis-Abeba. Derrière une palissade de tôle ondulée, un bâtiment en construction se cache sous de vastes bâches de plastique orange. Une oeuvre de l’artiste Christo, qui a pour habitude d’emballer des monuments célèbres dans d’immenses tentures ? Non. Ici s’élèvera bientôt l’hôtel Kenenisa Bekele, financé par le célèbre médaillé d’or éthiopien, recordman du monde de course à pied sur 5 000 m et 10 000 m.

Cet étrange bloc coloré qui domine l’agitation de la rue n’est pas le seul immeuble en construction : toute la capitale éthiopienne ressemble aujourd’hui à un vaste chantier. Flanquées d’échafaudages en bois d’eucalyptus, des structures en béton de plusieurs étages se dressent partout dans la ville. Dans de nombreux quartiers, tractopelles et rouleaux compresseurs s’activent à longueur de journée.

La date à retenir, c’est sans doute celle du 15 mai 2005. Lors des élections générales qui ont lieu ce jour-là, l’opposition fait une percée remarquable. En particulier à Addis-Abeba. Surpris, le Front Démocratique Révolutionnaire du Peuple Ethiopien (EPRDF, au pouvoir) ne sait comment réagir face à ses détracteurs, qui se sentent pousser des ailes. Les manifestations qui s’ensuivent tournent mal : quelque 200 personnes sont tuées, des centaines d’autres blessées. La police aurait reçu une consigne bien précise : « Shoot to kill. »

POLITICIEN HABILE. Si Mêlés Zenawi fait usage de la force sans beaucoup d’états d’âme, il prend aussi conscience du caractère rebelle de cette cité où il n’a jamais vraiment été accepté. Politicien habile, le Premier ministre comprend qu’il lui faut trouver une autre réponse – économique – à l’exaspération qui s’est exprimée. D’abord, mettre de l’huile dans les rouages : minimiser les entraves bureaucratiques et favoriser l’accès à cette terre qui, en Ethiopie, ne peut jamais devenir la propriété d’un particulier. Ensuite, investir dans les infrastructures et le logement.

Six ans après les émeutes, Zelalem Berhane, qui dirige le cabinet d’architecture Abako International Partners, confirme la réalité du bourgeonnement immobilier: « Les bâtiments poussent partout ! J’ai obtenu mon diplôme il y a une quinzaine d’années. À l’époque, il était difficile de trouver du travail. Aujourd’hui, cela va vraiment mieux. L’explosion du secteur crée beaucoup d’emplois. » Selon lui, la physionomie de la ville a radicalement changé. Même si les petites Lada 1200S bleues utilisées comme taxi et importées à la fin des années 1970 semblent vouloir défier le temps…

Fasil Giorgis, l’architecte qui a conçu le Mémorial de la Terreur rouge en hommage aux victimes du régime de Mengistu Haïlé Mariam, est depuis longtemps fasciné par les mutations de sa ville. Enseignant, membre de l’Ethiopian Institute of Architecture, Building Construction and City Development (EiABC), il aime à rappeler les différentes étapes qui ont modelé la capitale éthiopienne au cours des années. « Cette ville n’est pas très ancienne ; elle a à peu près 120 ans, dit-il. À la fin du XIXe siècle, elle était composée de plusieurs villages, séparés par des vallées et des forêts. Au début du XXe siècle, quand Ménélik II a décidé de rester là, il a souhaité transformer ces villages en une ville moderne. Il a accordé des terrains à des potentats régionaux, autour de lui, afin d’asseoir son contrôle politique. » La victoire des troupes éthiopiennes face aux soldats italiens à Adoua, en 1896, avait permis à l’empereur d’acquérir une indéniable reconnaissance internationale : de nombreuses ambassades s’étaient installées à Addis.

Pourtant – ironie de l’Histoire – c’est l’Italie qui va radicalement transformer l’aspect de la ville. « En 1936, les conseillers de Mussolini ont essayé de le dissuader de faire d’Addis la capitale des territoires conquis par les fascistes, raconte Fasil Giorgis. Ils lui ont dit : « Cette ville est incontrôlable! » Mais il voulait être au même endroit que l’empereur ! » Le Duce s’en tient donc à son idée première et s’attache, pendant les cinq années que dure l’occupation, à transformer la cité de manière à séparer Italiens et Éthiopiens. « Ils voulaient utiliser l’architecture pour montrer la modernité du colonisateur. C’était un outil symbolique, explique Giorgis. Ils sont restés peu de temps, mais ils ont beaucoup construit. »

Après le départ des Italiens, en 1941, le mouvement ralentit nettement. Il faut attendre le début des années 1960 pour que l’empereur Haïlé Sélassié relance la machine. Avec la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) à Addis-Abeba, en 1963, il se doit de montrer qu’il dispose d’une capitale digne de ces responsabilités. À l’époque, ce sont surtout des architectes étrangers qui interviennent, comme l’Italien Arturo Mezzedimi (Africa Hall, City Hall) ou le Français Henri Chomette (Commercial Bank of Ethiopia).

De 1974 à 1987, sous le règne du Derg – la junte militaire dominée par la figure de Mengistu -, la terre est nationalisée, les résidences secondaires confisquées et tout investissement privé dans l’immobilier banni. «Seul le gouvernement pouvait construire, affirme Fasil Giorgis, mais l’argent était surtout consacré à l’effort de guerre. Seule nouveauté : la création de logements communautaires, pensés dans un esprit de contrôle. » Résultat : à la fin de la guerre civile, au début des années 1990, la ville manque de logements. Avec l’arrivée de Mêlés Zenawi au pouvoir, le mouvement de construction reprend lentement. Originaire du Tigré, le président, puis Premier ministre de la nouvelle Ethiopie, concentre les efforts sur le développement des régions.

PATRIMOINE. Ce n’est qu’au début des années 2000 – et surtout en 2005 – qu’il prend conscience de la nécessité d’impulser un nouveau mouvement de construction. « Le Premier ministre a voulu réformer de fond en comble l’administration de la ville et relancer l’économie par le biais du bâtiment, explique Mathewos Asfaw Bekele, architecte et consultant en planification urbaine. De très lourds investissements ont été consacrés à la construction de routes et de condominiums. Les investisseurs privés se sont lancés dans l’immobilier. » Une vision confirmée par l’architecte Zelalem Berhane : « Ceux qui disposent de parts de terrain essaient de bâtir. Et les immeubles ne sont pas encore finis que certaines entreprises s’installent déjà au rez-de-chaussée ! » Les fameux «condominiums», construits par l’État un peu partout dans la ville, ont permis d’offrir 80 000 logements à bas prix. Lesquels sont souvent loués par leurs propriétaires à des familles plus aisées… « Pour le gouvernement, c’est un grand succès, commente Fasil Giorgis. Cela a permis de loger de nombreuses personnes et de créer des emplois… »

Pour certains, le rythme est peut être un peu trop rapide. « D’abord, remplir son estomac. Ensuite, choisir ce que l’on mange. Nous vivons un moment critique et, avant qu’il ne soit trop tard, je pense qu’il faudrait ralentir la cadence et prendre le temps de réfléchir », indique Zelalem Berhane. Les professionnels, et en particulier les architectes, ont plusieurs raisons de s’inquiéter. Fasil Giorgis, par exemple, s’élève contre l’utilisation abusive du verre en façade, qui, en plus d’être coûteuse, « n’est pas appropriée au climat de la ville ». Son autre cheval de bataille : le risque de destruction du patrimoine et de l’héritage culturel. « Beaucoup de maisons très intéressantes du début du XXe siècle sont démolies, et ce qui les remplace n’est pas forcément mieux », dit-il.

Mais que faire face aux investisseurs, qui ont souvent une idée bien précise du bâtiment qu’ils souhaitent construire ? « Imaginez : nos clients qui ont de l’argent vont à Dubaï, prennent des photos des gratte-ciel et nous demandent de faire la même chose ! » s’exclame Mathewos Asfaw. En matière d’esthétique, les règles sont plutôt lâches. Comme pour ce qui est des normes parasismiques. Les architectes consciencieux tentent de prendre en compte le fait que, située sur la vallée du Rift, l’Ethiopie est un pays sujet aux tremblements de terre. Mais tous ne le font pas, pour d’évidentes – mais risquées – raisons d’économies. Malgré le tropisme environnemental affiché par Zenawi – il représentait l’Afrique au sommet de Copenhague -, nombreux sont ceux qui s’inquiètent de la faible attention accordée aux espaces verts. Lorsqu’un permis de construire est délivré, le locataire du terrain doit utiliser au minimum 70 % de la surface pour construire. Mais il a le droit d’aller jusqu’à 100 %, sans même laisser l’espace nécessaire pour poser un pot de fleurs. Au rythme où vont les choses, eucalyptus et jacarandas auront bientôt du mal à glisser leurs racines entre deux blocs de béton. « Je suis très déçu, confie Zelalem Berhane. Avant, autour des églises et des mosquées, il y avait des espaces verts où l’on pouvait se reposer et se rencontrer. Maintenant, 95 % de ces espaces sont construits. » D’autres encore soulignent les problèmes d’alimentation en eau potable, d’élimination des déchets et de transports en commun qui se poseront, à l’avenir, pour quelque 4 millions d’habitants.

EXPULSION. Les plus pauvres s’inquiètent, eux, pour des raisons plus terre à terre. Ceux qui sont installés sur un terrain depuis des années peuvent être poussés à bâtir par les autorités. S’ils n’en ont pas les moyens ou ne souhaitent pas le faire, c’est l’expulsion. Ils ont alors le choix entre deux types de compensation : un terrain situé à l’extérieur de la ville ou une somme correspondant à la valeur des matériaux utilisés pour construire leur maison. Autant dire que, dans les deux cas, ils sont perdants. « Les gens sont soucieux, confie Leyou Tameru, une jeune avocate. En déménageant, certains ne perdent pas seulement leur maison, mais aussi leur petit commerce. » Et que dire de ceux qui n’ont ni terrain ni maison et vivotent entre deux « propriétés » ou sur un bout de trottoir ?

Pour Fasil Giorgis, cette gestion des terres et de l’urbanisme représente un risque vis-à-vis de ce qu’il appelle le « caractère organique de la ville ». Contrairement à une cité comme Nairobi (Kenya), où s’opposent centres d’affaires et bidonvilles, « Addis-Abeba est une capitale très mixte, où riches et pauvres vivent dans le même kebele [« quartier », NDLR], dit-il. Il n’y a pas de ghettos et il existe une véritable harmonie sociale. » Une harmonie qui, paradoxalement, explique peut-être le caractère rebelle de la cité.

Nicolas Michel, envoyé spécial

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