Ce que Dominique Strauss-Kahn et Robert Zoellick pensent de l’Afrique (Les Afriques n°158 du 21/04/2010)

Aux assemblées générales du FMI et de la Banque mondiale qui ont pris fin à Washington le 17 avril, l’Afrique était au rendez-vous. Dominique Strauss-Kahn et Robert Zoellick ont confirmé le constat général d’un continent en forte croissance, bénéficiant de la hausse des prix de matières premières. Seule ombre au tableau, une tension sur les produits alimentaires importés. François Bambou, envoyé spécial à Washington DC, du journal Les Afriques, qui a couvert ce rassemblement du gotha mondial de l’économie et de la finance, revient sur les temps forts. Analyses et interviews : pourquoi l’Afrique séduit-elle autant les dirigeants des deux grandes institutions multilatérales?

Le FMI optimiste sur les perspectives africaines

Selon le FMI, les pays africains connaissent une forte croissance, et bénéficient de la reprise du marché international des matières premières pour compenser la hausse des prix des denrées alimentaires importées.

« Les signes d’un raffermissement de l’économie mondiale, entraîné dans une large mesure par les pays en développement », tel est le diagnostic majeur qui ressort des assemblées de printemps FMI Banque mondiale qui se sont achevées le 17 avril à Washington. Un diagnostic mâtiné de réalisme, car les dirigeants de ces institutions financières internationales restent « préoccupés par le fait que la surchauffe dans certains secteurs, en particulier ceux des produits alimentaires et de l’énergie, exerce des pressions sur les prix et accroît leur volatilité, ce qui constitue une menace pour les pays en développement et notamment leurs populations les plus vulnérables ». Auparavant, la présentation de l’étude annuelle sur les perspectives de l’économie mondiale, a été l’occasion de confirmer que la sortie de crise se fait à vitesse variable selon les régions puisque que la reprise est moins vigoureuse dans les pays avancés tandis qu’en Afrique, on note des perspectives plus avantageuses.

Tensions sociales et économiques

Les pays en développement, en particulier en Afrique subsaharienne, enregistrent donc une croissance rapide basée sur des fondamentaux durables, même si, selon ce rapport, la hausse des prix des denrées alimentaires et des matières premières constitue une menace pour les ménages pauvres et accentue les tensions sociales et économiques.

Parmi les pays qui peuvent espérer une certaine vigueur de la croissance, les asiatiques sont les plus dynamiques, suivis par les pays d’Afrique subsaharienne, alors que les pays d’Europe orientale ne font que commencer à enregistrer une croissance notable. Au nombre des facteurs qui stimulent cette reprise plus rapide sur le continent le plus pauvre, on peut noter la résistance à la crise, une sorte d’effet « bénéfique » de la faible intégration de l’Afrique noire à l’économie mondiale.

Si, en effet, la baisse de l’activité en Europe a freiné les exportations vers les principaux marchés occidentaux et asiatiques, certains secteurs comme la finance et les unités existantes du secondaire n’ont pas été particulièrement secoués. La reprise des commandes en Europe et en Amérique, ainsi que la hausse de la demande des pays émergents a donc favorisé une reprise rapide sur le continent, ce qui se répercute favorablement au Cameroun. Tout ceci augure, selon le FMI, « de performances plus appréciables ».

L’Afrique subsaharienne pourrait atteindre 6% de croissance l’année prochaine, après 5,5% cette année. Cette croissance en Afrique subsaharienne devrait rester élevée, grâce à la vigueur persistante de la demande intérieure et à l’augmentation de la demande mondiale de matières premières. Les entrées de capitaux n’ont pas encore vraiment repris partout sur le continent, certains pays pourraient déjà espérer une croissance plus vigoureuse cette année et au delà. Les pays importateurs de produits alimentaires bénéficient du bouclier naturel de leurs exportations de métaux, de pétrole ou d’autres matières premières, par exemple la banane, le café, le cacao et le coton pour le cas du Cameroun. Selon le FMI, la hausse des prix alimentaires et du niveau général des prix ne se sont guère modifiés en Afrique subsaharienne, où de nombreux pays sont moins intégrés aux marchés mondiaux et ont bénéficié de récoltes relativement abondantes au cours des douze derniers mois. « Les prix de quelques denrées de base, telles que le maïs, sont donc restés relativement stables dans une bonne partie de la région, ce qui montre que les cours mondiaux ne sont qu’un des facteurs qui déterminent la hausse locale des prix alimentaires. »

Globalement, dans une bonne partie de l’Amérique latine et de l’Asie, ainsi que dans les pays à faible revenu d’Afrique subsaharienne, la reprise a ramené la production aux sommets d’avant la crise et bon nombre de pays sont déjà en phase d’expansion. L’activité dans ces pays est dynamisée par des politiques macroéconomiques accommodantes, par la hausse des exportations et des cours des matières premières, ainsi que, dans plusieurs pays, par des entrées de capitaux.

L’effet induit des bonnes récoltes en Afrique subsaharienne

Il est même possible que la période post crise soit plus avantageuse pour le continent noir, notamment du fait de la forte demande des matières premières. Selon Olivier Blanchard, économiste en chef du FMI, le fait que la demande mondiale de matières premières ait été plus forte que prévu « a réduit les stocks et a provoqué une hausse des prix vigoureuse, soutenue et généralisée. L’indice des prix des matières premières du FMI a progressé de 32% entre le milieu de 2010 et février 2011 – récupérant environ trois-quarts de la baisse de 55% observée entre le sommet cyclique de juillet 2008 et le début de 2009. Les prix de l’alimentation sont proches de leurs niveaux record de 2008. Heureusement, de bonnes récoltes en Afrique subsaharienne ont offert une certaine protection à certains des plus démunis ». Toutefois, tempère Dominique Strauss Kahn, dans le cadre du groupe consultatif africain, il faut rester prudent et vigilant. Car, recommande-t-il, dans les pays où les marges de manoeuvre budgétaires sont particulièrement restreintes, il pourrait être nécessaire d’accroître la mobilisation des recettes et de redéfinir les priorités de dépense et surtout éviter un forte tendance à la régulation étatique des marchés : « La politique monétaire ne doit pas chercher à contrer l’effet immédiat de la hausse des prix internationaux des produits alimentaires et pétroliers, mais les banques centrales devraient s’efforcer d’empêcher que celle-ci ait un effet plus persistant sur l’inflation intérieure. Les actions de la Banque centrale doivent être menées de front avec la poursuite de politiques salariales prudentes dans le secteur public. Les contrôles de prix aggravant les pénuries et les interdictions d’exportation diminuant les incitations des producteurs nationaux, il est important d’éviter ces mesures », suggère le directeur général du FMI.

Plus de peur que de mal en Europe

En Europe, la crise devrait se poursuivre dans les pays qui ne se reforment pas assez vite, même si la deuxième détente de la récession, redoutée par les experts, n’a pas eu lieu. Selon Olivier Blanchard d’aucuns craignaient surtout qu’après une phase initiale de reprise tirée par le cycle des stocks et la relance budgétaire, la croissance ne s’essouffle dans les pays avancés. Aujourd’hui, rassure-t-il, le cycle des stocks est largement achevé et la relance ayant bien fonctionné, les Etats sont au stade du rééquilibrage budgétaire. Mais c’est pour l’essentiel la demande privée qui mène la danse. M. Blanchard indique que désormais, « les craintes se sont tournées vers les cours des matières premières. Ceux-ci ont augmenté beaucoup plus que prévu, sous l’effet combiné d’une forte progression de la demande et de perturbations de l’offre. Cette hausse des cours fait renaître le spectre de la stagflation des années 70, mais ne risque guère, semble-t-il, de faire capoter la reprise ».

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« Aujourd’hui, je souhaite parler de la plus grande menace à laquelle sont confrontés les pauvres » Propos de Robert Zoellick, président de la Banque mondiale.

Nous sortons peut-être d’une crise – à savoir la crise financière et économique –, mais nous sommes confrontés à de nouveaux risques et de redoutables défis : l’instabilité et le niveau élevé des prix alimentaires ; l’envolée des prix des combustibles et ses répercussions sur la situation alimentaire et, à travers celle-ci, sur la sécurité ; les troubles politiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ; les remous en Côte d’Ivoire ; les catastrophes naturelles à répétition ; l’accélération de l’inflation, accompagnée d’un certain risque de surchauffe, sur les marchés émergents ; les problèmes de dette souveraine en Europe…

La plus grande menace

Mais aujourd’hui, je souhaite parler de la plus grande menace à laquelle sont confrontés les pauvres du monde entier : la volatilité et le niveau élevé des prix alimentaires. Nous publions, aujourd’hui même, une mise à jour de notre Food Price Watch. Les chiffres qu’elle contient décrivent une triste situation, caractérisée par des pressions persistantes et brutales sur les populations pauvres.

Vous connaissez tous les composantes du problème : une forte inflation des produits alimentaires conjuguée aux fluctuations des prix et au coût élevé des combustibles. Le tout donne un mélange toxique produisant de réelles souffrances qui contribuent aux troubles sociaux. Les prix alimentaires n’étaient pas la cause des crises qui ont éclaté au Moyen- Orient et en Afrique du Nord, mais ils en constituaient un facteur aggravant. La dernière édition de notre Food Price Watch montre que l’Égypte et la Syrie enregistrent une inflation à deux chiffres dans le secteur des denrées alimentaires. Elle indique aussi que la flambée des prix des produits de base pénalise particulièrement les pays pauvres.

Sous le seuil d’extrême pauvreté

Selon les données provenant de 46 pays et portant sur la période 2007–10, la hausse des prix des produits alimentaires est plus forte dans les pays à faible revenu et les pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure que dans les pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure et les pays à revenu élevé, notamment lorsque les prix internationaux s’envolent.

En ce qui concerne les prix des denrées alimentaires, nous sommes à un stade décisif. Ces prix ont augmenté de 36% par rapport à leur niveau d’il y a un an et restent proches de leur record de 2008. 44 millions d’êtres humains sont tombés dans la pauvreté depuis juin dernier. Selon nos estimations, une hausse de 10% de l’indice des prix alimentaires risquerait de précipiter 10 millions de personnes supplémentaires sous le seuil d’extrême pauvreté, c’est-à-dire 1,25 dollar par jour. Une poussée des prix de 30% pourrait entraîner une augmentation de 34 millions du nombre d’êtres humains vivant dans la pauvreté, qui est aujourd’hui de 1,2 milliard.

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 « Préserver la cohésion sociale sans porter atteinte à la stabilité macroéconomique » Le point de vue de Dominique Strauss-Kahn, directeur général du FMI.

Partout dans le monde, si vous avez une reprise en termes de chiffres macro-économiques qui ne se traduit pas, en aucune façon, en emplois, les gens ne sentent pas de changement. A l’exemple de la Tunisie ou de l’Egypte où les chiffres macroéconomiques étaient bons.

Donc, il y aura beaucoup de défis à régler, notamment en raison du chômage des jeunes. Et pour les jeunes ce qui était considéré au début comme une simple période de transition (ce qui signifie qu’il faudra un certain temps pour eux avant d’atteindre le marché du travail et d’être en mesure de trouver un emploi), il y a maintenant des risques que cela devienne une condamnation à perpétuité. La perspective d’une génération perdue, que j’ai déjà mentionnée il y a un mois, pourrait se matérialiser. Il y a une menace réelle et nous ne pouvons pas continuer à penser que nous ne sommes pas concernés par ces questions de redistribution.

Ainsi, le challenge est clair, et c’est pourquoi nous avons besoin de prendre des mesures à la fois dans les économies avancées et les marchés émergents. Il s’agit de préserver la cohésion sociale sans porter atteinte à la stabilité macroéconomique, et c’est vraiment quelque chose pour laquelle nous nous tenons prêts à aider, en particulier au Moyen-Orient où cette question est sans doute plus urgente que dans d’autres pays.

Pour faire tout cela, vous ne serez pas surpris si je vous dis que nous avons besoin de davantage de coopération. Le slogan des réunions de printemps est Défis mondiaux, solutions mondiales. Certains diront qu’il y a aussi des problèmes locaux qui ont besoin de solutions globales. Je suis d’accord. Mais ce serait certainement erroné de relever un défi mondial avec des solutions locales.

L’idée que je tiens à souligner, à nouveau, c’est que nous sommes maintenant dans un monde interconnecté qui ne laisse pas de place pour des solutions locales, ni une solution qui serait décidée par les pays sans prendre en compte les conséquences qu’elle peut avoir sur les autres…

Il est probablement inutile de vous rappeler comment cette coopération a sauvé le monde d’une dépression qui aurait pu être aussi profonde que la Grande Dépression. Le G20 et le CMFI se rencontrent dans quelques jours, et je suis convaincu que, de manière collaborative, une perspective de croissance plus équilibrée sortira de cette discussion.

Permettez-moi de vous rappeler qu’il est important que cette discussion se déroule aussi au CMFI parce que le CMFI représente 187 pays, et pas seulement les 20, ou 20 et plus, qui sont dans le G20.

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