Banques d’affaires : les outsiders africains marquent des points (Jeune Afrique n°2626 du 08/05/2011)

Introductions en Bourse, fusions-acquisitions, emprunts obligataires… Les banques d’investissement internationales sont incontournables pour les grandes opérations transfrontalières. Mais les acteurs spécialistes de l’Afrique commencent à compter sur ce marché très fermé.

Tout se jouera du 9 au 16 mai. Dans un face-à-face tendu entre politiques, syndicalistes et patrons, les autorités de la concurrence sud-africaines devront trancher, valider ou retoquer l’acquisition de Massmart par le numéro un mondial de la grande distribution, Walmart. Le groupe américain propose près de 2,5 milliards de dollars (moins de 1,7 milliard d’euros) pour acquérir 51 % du capital de son confrère sud africain. Quelque 27 000 employés dans 14 pays, mais aussi toute la filière agroalimentaire, retiennent leur souffle : la réputation de Walmart en matière sociale et en termes de relations avec les fournisseurs est loin d’être bonne.

Dans les coulisses : Deutsche Bank, Goldman Sachs, Morgan Stanley, JP Morgan et Rothschild. Pas toujours très connues du grand public, ces banques d’investissement sont les artisans – les chefs d’orchestre, diraient d’autres – du capitalisme mondial. Sans elles, pas une grande opération transfrontalière, pas une levée de fonds boursière, pas un emprunt obligataire international ou un financement complexe d’infrastructures ne pourrait avoir lieu. Depuis de longs mois, peut-être un an, elles sont sur le pont pour organiser le rachat de Massmart par son grand frère d’outre-Atlantique, chiffrant, évaluant, comparant, conseillant, mettant en concurrence…

À la clé, un joli pactole : plusieurs dizaines de millions d’euros de commissions à se partager. À un détail près : si le 16 mai, à l’issue des débats, l’opération est bloquée, ces étoiles du business repartiront sans un sou, ou presque. « Ce métier est ainsi, se lamente un banquier d’investissement. Si les opérations se concluent, nous gagnons des sommes très importantes. Sinon, rien. Et sur cinq ou six opérations conseillées, une seule ira au bout. »

JACKPOT. Le banquier d’investissement, c’est un peu le fidèle accompagnateur de l’entrepreneur et du spéculateur. Avec eux, un coup il gagne, un coup il perd. Mais les bonnes années, c’est le jackpot. Star du secteur depuis l’effondrement de son confrère Lehman Brothers, l’américain Goldman Sachs a dégagé 20 milliards de dollars de profits à travers le monde depuis 2009.

Au sud du Sahara, ces financiers qui ne prêtent pas mais ne font que conseiller se seraient partagé en 2010, selon Thomson Reuters, environ 300 millions de dollars de commissions. La montée de places financières telles que Johannesburg, Casablanca ou Lagos, l’accélération des opérations de fusions-acquisitions transfrontalières, l’explosion des besoins en capitaux et l’arrivée des États sur les marchés obligataires dopent le recours aux banquiers d’affaires.

Ce gâteau, les banques d’investissement spécialistes de l’Afrique le convoitent désormais tout autant que les gros acteurs internationaux. Certes, les JP Morgan, Morgan Stanley, Goldman Sachs, Citibank, Crédit suisse, Rothschild coordonnent toutes les grandes opérations de dette internationale ou les méga-fusions transfrontalières. Mais les spécialistes du continent gagnent des points. Renaissance Capital, qui a été le premier à titiller ce beau monde, comme il l’avait fait quinze ans plus tôt en Russie, fait désormais partie des grands, principalement en matière d’opérations pour les sociétés cotées. Le nigérian United Bank for Africa et le panafricain Ecobank ont structuré leurs propres activités d’investment banking, respectivement logées dans UBA Capital et Ecobank Capital, et développé une présence sur les grandes places financières, de Londres à Dubaï.

Avec un certain succès. « II y a eu sept émissions obligataires en monnaie locale au Nigeria en 2010, explique Wale Shonibare, directeur général d’UBA Capital. Nous sommes intervenus sur cinq d’entre elles. » De son côté, Ecobank Capital annonce avoir conseillé pour l’équivalent de 2 milliards de dollars d’émission de dette en monnaie locale au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Bénin et au Togo, entre autres. « La concurrence est très forte », souligne Moyo Kamgaing, banquier senior chez BNP Paribas, une des banques internationales les plus actives sur le continent. Elle se concrétise sur deux fronts : « les talents individuels et les clients », ajoute Wale Shonibare.

Pour ces challengeurs, le modèle se trouve aux deux extrémités du continent. En Afrique du Sud et en Afrique du Nord, les banques d’affaires locales ont profité du boom des levées de fonds et échanges boursiers pour se faire une belle place. À Johannesburg, Standard Bank Corporate and Investment Banking domine l’activité. Au Caire, EFG-Hermes est incontournable. À Tunis, la Banque d’affaires de Tunisie a été de presque toutes les grandes privatisations de ces dernières années. Et Attijari Finances écrase le marché marocain: en 2010, il a conseillé les deux plus importantes introductions en Bourse, à Tunis et à Casablanca, celles du distributeur automobile Ennakl et de l’assureur CNIA Saada. « Les banques d’investissement internationales sont appelées surtout lorsqu’une expertise sectorielle est nécessaire, précise Salma Benaddou, responsable du corporate finance chez CFG Group, pionnier du métier au Maroc. Ou alors sur des opérations avec une dimension internationale. Mais même dans ce cas, elles s’associent souvent avec des acteurs locaux.»

« DEAL PICKING ». Certes, la fusion entre les deux holdings royaux marocains, l’Omnium nord-africain (ONA) et la Société nationale d’investissement (SNI), a été pilotée par Lazard. Oui, l’arrivée de France Télécom au capital de Méditel a été organisée et conseillée par trois banques d’affaires françaises. Mais derrière l’arbre se cache la forêt. « Les banques internationales font juste du deal picking », lâche un banquier. « Elles ne vont pas intervenir sur des opérations qui n’atteignent pas une certaine taille et un minimum de commissions », complète Khalil Chyat, qui dirige depuis deux ans le cabinet de conseil sénégalais Blackpearl Finance. En zone franc CFA, les plus réputés des acteurs spécialistes de l’Afrique sont désormais appelés sur d’importantes opérations. Linkstone Capital est ainsi considéré comme une référence pour les privatisations dans le secteur des télécoms. Et AM Capital a été retenu par l’État gabonais pour le conseiller à l’occasion de sa montée au capital de la Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog), la plus importante opération de fusion-acquisition en zone franc CFA en 2010.

De belles opérations qui participent à faire connaître le métier. « La notion de banquier conseil était inconnue au Sénégal et dans la sous-région il y a quelques années, explique Khalil Chyat. Aujourd’hui, nous sommes dans une période d’apprentissage. » Pour autant, « prendre un banquier d’affaires n’est pas encore un réflexe », pondère Malick Fall, ex directeur chez Blackpearl Finance. Au Sud, l’objectif est de parvenir à faire comprendre au monde des affaires local qu’un banquier d’investissement n’est pas qu’un intermédiaire commissionné. Il doit surtout être un professionnel crédible, créatif, réactif et techniquement compétent. « Nos équipes sont composées d’anciens de JP Morgan, Goldman Sachs, etc. », explique le patron d’une banque d’affaires nigériane. « Notre politique est d’être aux standards internationaux », répètent en chœur des financiers locaux, las de la réputation sulfureuse de certains de leurs confrères…

Certes, dans ce métier, le réseau est un élément clé. Un bon banquier d’affaires doit être un technicien chevronné, mais aussi bénéficier de portes ouvertes un peu partout. C’est l’une des conditions du succès d’une mission. Mais « réseau » ne peut pas signifier « magouille » dans un milieu où la réputation d’intégrité est fondamentale. Il doit rimer, surtout, avec « efficacité ». Ehouman Kassi, patron de la banque d’investissement chez Ecobank, en est certain : « II faut prendre les mandats qu’on peut mener à leur terme. Sinon, c’est notre crédibilité qui est en jeu. »

Frédéric Maury

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