Investissements directs étrangers : le temps de l’Afrique (Les Afriques n°161 du 12/05/2011)

La dernière étude quantitative et qualitative du cabinet Ernest & Young, dévoilée le 6 mai à l’ouverture de la 21ème édition du Forum économique mondial à Cape Town, a donné le ton d’une rencontre globalement optimiste sur l’Afrique. L’étude s’accompagne d’un sondage réalisé auprès d’un échantillon de 500 hommes d’affaires issus de tous les continents. Le résultat démontre une évolution dans la perception de l’Afrique, comme le confirme également Michel Camdessus dans un entretien qu’il a accordé à notre journal.

Cependant, d’un pays à l’autre, les réalités sont différentes. 70% des IDE sont absorbés par un groupe de dix pays.

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Pour 86% des hommes d’affaires africains interrogés par Ernest & Young dans son rapport intitulé Africa Attractiveness Survey, dévoilé lors de la 21ème édition du Forum économique mondial, le continent est plus attractif sur les trois dernières années. La proportion baisse à 74% chez les pays émergents et 45% pour l’Europe. Les Américains restent peu sensibles aux évolutions en cours sur le continent, puisque seulement 38% de leurs hommes d’affaires dénotent un surplus d’attractivité en Afrique sur les trois dernières années.

En revanche, ces mêmes Américains croient, dans une proportion de 60%, que l’Afrique sera plus attractive durant les trois années à venir. Seuls 53% des Européens pensent la même chose, alors que c’est une certitude acquise pour 79% des Asiatiques et 88% des Africains.

Une ligne de démarcation nette fait jour entre investisseurs des pays émergents et ceux des pays industrialisés au sujet de la détermination du moment où l’Afrique offrira des retours sur investissements optimaux. Seuls 29% du panel interrogé croient que la période se situe dans moins de trois ans. Pour tout le reste, soit 71%, cette possibilité se situe sur le long terme.

Dix pays qui captent 70% des IDE en Afrique. Le même sondage attribue à l’Afrique du Sud la place de pays le plus attractif (59% des réponses), suivie du Maroc (8%) et de l’Egypte (6%). Ces trois pays ont reçu le plus d’investissements directs étrangers sur la période 2003-2010. Le pays de Mandela a absorbé 15% des IDE africains, contre 12% pour l’Egypte et 11% pour le Maroc. A noter que dix des 53 pays africains reçoivent 70% des IDE. En plus du trio de tête cité ci-dessus viennent l’Algérie, la Tunisie, le Nigeria, l’Angola, le Kenya, la Libye et le Ghana.

Selon le rapport, les investissements provenant des pays émergents se sont accrus de 13% par an en moyenne entre 2003 et 2010, contre 7% pour les investissements provenant des pays développés. Si rien ne vient perturber cette tendance, les investissements du premier groupe de pays en Afrique y rattraperont ceux des pays industrialisés à l’horizon 2023 en termes de nombre de projets.

Autre signe positif, l’augmentation de l’ordre de 21% par an du flux d’IDE intra-africains entre 2003 et 2010. Bien que significatif, l’investissement intra-africain ne représente que 27% du total des capitaux investis par les pays émergents en Afrique.

Les investissements dans les industries extractives, en augmentation de 13% par an entre 2003 et 2010, sont dépassés désormais par les investissements dans les services financiers. Au 31 mars, le secteur financier concentrait 16% des nouveaux projets d’IDE, contre 5% pour le secteur pétrole, gaz et charbon.

Dans les prochaines années. Dans l’essentiel, 43% des hommes d’affaires interrogés dans le cadre de cette étude envisagent d’investir en Afrique dans les prochaines années. Quelque 19% affirment qu’ils vont y maintenir leurs activités. En outre, 29% disent qu’ils ne vont pas y investir et 1% envisagent de se désengager du continent. Les raisons qui poussent cette proportion d’investisseurs à ne pas souhaiter investir dans le continent doivent permettre sans doute de mieux ajuster l’offre africaine. Ces raisons tiennent à l’instabilité politique, à l’accès au marché et au coût de la chaîne logistique (transport, infrastructures, communication). La corruption et la sécurité sont aussi citées.

Malgré leur accroissement important, les IDE captés par l’Afrique n’atteignent pas encore 5% de l’ensemble des IDE enregistrés dans le monde. « Bien que la part de l’Afrique dans les IDE mondiaux ait augmenté au cours de la dernière décennie, nous croyons qu’elle ne reflète pas l’attractivité croissante d’une région qui possède l’un des taux de croissance économique les plus rapides et l’un des retours sur investissements les plus élevés au monde », déclare Ajen Sita, associé d’Ernest & Young pour l’Afrique. Une donne qui changera sans doute en 2015 quand les investissements directs étrangers atteindront 150 milliards de dollars et créeront 350 000 emplois par an.

A.W.

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Les grandes tendances de l’Afrique

– Le nombre de projets d’IDE est passé de 338 à 633 entre 2003 et 2010, soit une augmentation de 87%.

– Les IDE des pays émergents en Afrique sont passés de 100 nouveaux projets en 2003 à 240 en 2010, soit une hausse de 13%. Ils représentent désormais 38% des investissements en Afrique.

– Selon la Banque africaine de développement, la classe moyenne africaine atteint 313 millions de personnes, soit 34% de la population du continent.

– L’Afrique réalisera une croissance de 5,5% en 2011 et 6% en 2012, selon Ernest & Young. Même position que le FM.

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Interview de Michel Camdessus : « L’Afrique est en décollage économique comme la Chine il y a 30 ans »

L’ancien directeur général du FMI, membre de l’Africa Progress Panel, estime que les progrès en Afrique sont tels que le continent est à un décollage économique similaire à celui de la Chine il y a 30 ans.

Les Afriques : L’Africa Progress Panel vient de produire son rapport 2011 sur l’Afrique. Qu’apporte-t-il d’original après ceux du Fmi, de la Banque mondiale, de la Bad …?

Michel Camdessus : Je comprends votre lassitude devant le nombre de publications que vous devez digérer en tant que journaliste responsable, mais je voudrais dire que je suis heureux que tant de monde s’intéresse à l’Afrique, qu’il y a dix ans tout le monde considérait comme le continent oublié. Aujourd’hui, le continent fait peut-être l’objet de trop d’attention et de convoitise, mais il est important qu’il y ait une diversité de voix qui s’expriment sur l’Afrique pour rechercher ensemble, en partenariat, la manière d’accélérer la marche de l’Afrique vers des conditions économiques et socio-humaines plus satisfaisantes. Je crois que nous sommes à un moment décisif en termes de croissance, en matière de développement économique, d’ouverture au reste du monde. Les progrès sont tels depuis dix ans que l’on peut dire, et c’est la Banque mondiale qui le dit, que l’Afrique est à un décollage économique un peu à la manière de la Chine il y a trente ans et de l’Inde il y a vingt ans. L’Afrique est à un moment spécial qui peut être un moment de décollage, le moment où il faut se demander quels sont les ingrédients à mettre dans le cocktail du développement pour que celui-ci soit accéléré.

En tant que sages, gens d’expérience, notre réflexion nous conduit à dire qu’un des tigres qu’il faut ajouter dans le moteur de l’Afrique, c’est le partenariat. Cette idée n’est pas nouvelle. Au sommet Finance et développement des Nations Unies à Monterrey, l’ensemble des pays du monde, Nord et Sud, a pris l’engagement de substituer une culture de partenariat à l’assistance. Il y a beaucoup mieux à faire en matière de partenariat. D’abord, il faut que le concept se généralise. Il y a encore trop de pays qui croient qu’ils peuvent se développer dans l’isolement, ce qui est une erreur lourde.

Donc c’est sur cette question de comment mieux utiliser toutes les formes possibles de partenariat pour accélérer et améliorer qualitativement le développement de l’Afrique que nous réfléchissons dans notre rapport. Nous formulons des suggestions en direction de tous les acteurs possibles, les gouvernements africains, la communauté des donneurs internationaux, le secteur privé et la société civile qui, à cet égard, doit sortir de ses ambivalences parce que, d’un coté elle aime le partenariat quand ça lui permet de rentrer dans le processus de décision, mais elle s’y oppose dans certaines circonstances quand il s’agit de faire, par exemple, des partenariats avec le secteur privé.

C’est cet ensemble de problématique que nous essayons de développer à partir d’espoirs réels de voir l’Afrique accélérer le développement qu’elle a connu depuis dix ans et qui lui a permis de réduire le taux de pauvreté à raison de 1% net par an. Le taux de pauvreté est descendu de 60% à 50%. A noter également un taux de croissance qui pendant les années 1995 à 2005 a été en moyenne de 5%/an, puis s’est accéléré entre 2006 et 2008 à 6%. Ce que nous avons observé d’assez remarquable, c’est aussi la vigueur de la reprise africaine dès le début de la sortie de crise. Mais tout ceci est encore fragile et peut être amélioré. Et c’est à cela que nous aimerions que serve notre rapport.

LA : Est-ce que le partenariat que vous préconisez ne constitue pas une nouvelle sucette avec ce qui se passe avec la Chine ? Ce nouveau partenariat n’a rien changé. L’Afrique reste exportatrice de matières premières. Ce partenariat ne va-t-il pas être aussi détourné ?

MC : Nous parlons avec autant de force du potentiel du partenariat parce que quand vous passez des formes traditionnelles d’assistance au partenariat, vous opérez une mutation majeure. Lorsque nous essayions, à l’époque, avec nos amis africains, de lancer le NEPAD, il m’arrivait de dire souvent que le propre du partenariat est d’être un dialogue d’égaux. Vous avez un proverbe en Afrique qui m’a beaucoup inspiré. Il dit que dans la relation d’assistance, la main qui donne est toujours au-dessus de la main qui reçoit. Tandis que le partenariat implique que votre partenaire arrête lui-même ses propres choix et ses priorités. Il implique la totale franchise. Il implique l’acceptation du regard critique sur l’Afrique, un profond respect des cultures, des traditions. Il implique que nul ne se décharge sur l’autre de sa responsabilité.

LA : Comme vous le mentionnez, le partenariat suppose un dialogue d’égal à égal. Est-ce que cela ne pose pas le problème de la gouvernance en Afrique, où beaucoup de chefs d’Etat manquent de légitimité, font du pouvoir une fin en soi, dans la mesure où l’Afrique va dans ce dialogue dispersée?

MC : Votre analyse est juste. En effet, il y a en Afrique, comme ailleurs, beaucoup de dirigeants qui sont inégalement légitimes, qui voient le pouvoir comme une fin en soi. Mais ce n’est pas parce qu’il y a des difficultés et des problèmes qu’il faut baisser les bras. Il faut les aborder, les traiter. Le partenariat est un moyen de faire face aux difficultés que vous venez de signaler. Je prends l’exemple du NEPAD. Personne ne pourra nier que l’examen par les pairs au sein du NEPAD n’a pas amélioré considérablement la gestion macroéconomique et la gestion démocratique de l’Afrique.

Ce partenariat permet d’avoir des progrès considérables dont vous-mêmes, journalistes, vous bénéficiez. Et la transparence, le sérieux, la qualité de l’information créent des conditions d’une maturité, d’une modernisation beaucoup plus larges.

En revanche, aujourd’hui, à mon avis, l’Afrique est mal représentée dans les instances multilatérales. Mais avec des hommes comme Meles Zenawi, qui joue un rôle très important dans le cadre du G20, et le gouvernement de l’Afrique du Sud, il y a des chances que l’Afrique se fasse connaître, fasse respecter ses propres intérêts.

Il faut savoir aussi qu’il y a des organismes où l’Afrique n’est pas encore suffisamment représentée, comme le Comité de Bâle, comme le Financial Stability Board. Mais nous avons enfin la possibilité de travailler à ce que ces insuffisances soient reconnues. C’est compliqué, c’est difficile. Il y a toujours des raisons pour ne pas progresser, mais il ne faut pas que le légitime pessimisme qu’inspirent ces abus de pouvoir en Afrique, la faiblesse de la gouvernance, découragent les efforts pour que les Africains, en partenariat avec le reste du monde, se débarrassent de ces problèmes que bien d’autres pays avant eux ont connus.

LA : Comment voyez-vous 2011 et 2012, et surtout au regard des évolutions politiques en Tunisie, en Egypte, en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso ?

MC : Je crois que fondamentalement, ce qui se passe en Afrique du Nord peut être l’occasion d’un formidable progrès social, humain, démocratique. Je crois que la communauté internationale manquerait à tous ses devoirs si elle ne profitait pas de cette situation. En Afrique même, des progrès se font sentir après les terribles problèmes de gouvernance que l’on a connus.

Vous évoquiez la Côte d’Ivoire. Pour ce pays, avoir enfin un président, une stabilité et un homme par-dessus le marché qui connaît mieux que personne les problèmes dont nous parlons, je peux vous dire pour ce qui me concerne que j’ai une très grande confiance dans l’avenir de la Côte d’Ivoire. Le président Ouattara va rencontrer d’énormes difficultés, mais je sais aussi que s’il y a un homme en Côte d’Ivoire capable de rassembler les Ivoiriens dans une nouvelle perspective de développement, de les réconcilier, c’est bien lui.

Propos recueillis par Chérif Elvalide Sèye

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