Hold-up sur le cuivre zambien (Slateafrique.com du 21/04/2011)

Gros producteur de cuivre, la Zambie en a pourtant laissé échapper les gros bénéfices au profit de multinationales. La Suisse Glencore est dans le collimateur d’un collectif d’ONG, qui dénonce de douteuses pratiques.

Quand le sage montre la lune, le sot regarde le doigt, dit un célèbre proverbe de Confucius. C’est un peu ce qui semble s’être passé en Zambie depuis le milieu des années 2000. La République d’Afrique australe, gros producteur et exportateur de cuivre, a fait l’objet de nombreux reportages dénonçant les activités qu’y mènent les opérateurs économiques chinois. Mais, étonnamment, les malversations des autres entreprises minières qui exploitent son cuivre sont jusqu’alors passées quasi inaperçues. Jusqu’à ce qu’un collectif d’ONG dénonce, mi-avril 2011, les pratiques de l’une des plus célèbres d’entre elles: le suisse Glencore.

Entre 2004 et 2008, la flambée du prix du cuivre sur les marchés internationaux a vu s’abattre sur les gisements de la province du Copperbelt, au nord de la capitale Lusaka, des dizaines de sociétés chinoises de taille moyenne. Ces dernières, rappelle une étude du Réseau africain sur la recherche en matière de travail (RART), rémunèrent leurs ouvriers 30% de moins que les autres mines de cuivre de la région. Elles interdisent l’activité syndicale et n’ont pas hésité, dans un cas, à ouvrir le feu sur des travailleurs.

Ces entreprises chinoises sont également responsables de plusieurs accidents industriels, dont le plus célèbre causa la mort, en avril 2005 à Chambishi, d’une cinquantaine d’employés de l’usine d’explosifs de l’Institut de recherche générale des mines et de la métallurgie de Pékin (BRGIMM). Les journalistes occidentaux envoyés en Zambie pour enquêter sur le versant sombre de la Chinafrique ont trouvé un soutien de poids chez Michael Sata. Le leader du Front patriotique, parti d’opposition zambien, a fait de la dénonciation de ces pratiques néocoloniales l’un des principaux arguments de ses deux campagnes visant à le mener à la présidence. Toutes deux ont échoué, en 2006 puis en 2008.

Au tableau des entreprises irresponsables. Le ressentiment des Zambiens à l’encontre des Chinois est bel et bien palpable à Lusaka et dans les villes minières. Mais, à l’ombre de la Chine, d’autres entreprises extractives ont de fait profité de la privatisation du secteur public des mines zambiennes. Le pays abrite en particulier les activités des filiales de deux des plus préjudiciables compagnies de l’extraction et du négoce: l’Indienne Vedanta et la Suisse Glencore. Leurs pratiques leur ont déjà valu de figurer au tableau d’horreur des Public Eye Awards, classement des entreprises les plus irresponsables, tout comme d’être régulièrement dénoncées par les réseaux activistes. Mais bizarrement, jusqu’à 2011, pratiquement rien n’avait filtré dans la presse internationale concernant leurs activités en Zambie. Pour autant, comme on dit dans les bidonvilles de la Copperbelt («ceinture de cuivre»): «Ce ne sont pas les Chinois qui ont été les premiers à profiter de la privatisation zambienne.» Ni de la fiscalité clémente: les taux de royalties que doivent verser les entreprises à l’Etat zambien sont par exemple fixés à 3%, bien loin de ceux pratiqués (5 à 10%) dans les autres pays en voie de développement.

Le hold-up sur le cuivre zambien commence à la fin des années 90. L’entreprise publique ZCCM, véritable Michelin austral perdant 550.000 euros par jour, est alors achevée sous l’effet de la chute des cours du cuivre. Les institutions financières internationales conseillent à Lusaka de privatiser la ZCCM. Edith Nawakwi, alors ministre des Finances chargée de superviser les privatisations, résume: «La Banque Mondiale et le FMI nous ont dit que jamais nous ne verrions une remontée du cours du cuivre. Toutes les études indiquaient que nous n’en tirerions rien d’ici les vingt prochaines années. Ils nous ont montré des plans selon lesquels Mufulira n’avait plus que cinq ans d’exploitation devant elle. En revanche, si nous privatisions, notre dette serait allégée. C’était une très belle carotte pour nous, un peu comme on agite des médicaments devant une mourante. Nous n’avions aucune autre option que d’obtempérer.»

En l’an 2000, une filiale de la Suisse Glencore, immatriculée aux îles Vierges britanniques, s’associe aux Canadiens de First Quantum Minerals pour racheter les gisements de Mufulira à l’Etat zambien. La firme suisse empoche 73% des parts du nouveau consortium, la Mopani Copper Mine. Glencore a été fondée en 1974 par un homme qui a depuis cédé ses participations: le sulfureux Marc Rich. Après s’être imposé en tant que premier négociant au monde de matières premières physiques, avec près de 50% du cuivre planétaire, la société du canton suisse de Zoug, réputé pour son accueil fiscal, a multiplié à partir de la fin des années 80 les achats d’actifs industriels, notamment miniers, lui permettant de se transformer en groupe vertical.

Licenciements et évasion fiscale. En Zambie, Glencore, devenu le deuxième opérateur minier du pays derrière Vedanta, dégraisse d’abord ses nouvelles activités. Les effectifs sont réduits de 15.000 à 7.600 mineurs permanents, au prix d’un turn-over d’intérimaires sous-payés et corvéables à merci. En 2005, le consortium de la Mopani Copper Mine fait appel à la Banque européenne d’investissement (BEI). L’institution de Luxembourg, organisme financier de droit public, lui accorde un prêt de 48 millions d’euros afin qu’une nouvelle fonderie y soit construite. Depuis, la BEI estime que «Mopani Copper Mine a su redresser avec succès les activités minières déficitaires, en générant une valeur ajoutée qui se répercute sur (…) les redevances minières et les sociétés». Mais pour cinq ONG –la française Sherpa, la zambienne Center for Trade Policy and Development, la suisse Déclaration de Berne et les canadiennes l’Entraide missionnaire ainsi que Mining Watch–, le consortium de la Mopani Copper Mine, Glencore en tête, aurait procédé à «une violation des principes directeurs de l’OCDE [Organisation de coopération et développement économiques, ndlr]» à coups «de recettes fiscales minimales pour la Zambie» et de «dégradations sociales maximales pour les ouvriers zambiens».

Le quintet d’ONG a déposé le 12 avril 2011 une procédure auprès des Points de contact nationaux suisse et canadien de l’OCDE pour violation de ses principes directeurs par Glencore International et First Quantum Minerals. Cette procédure a été engagée après consultation d’un rapport confidentiel que l’Autorité fiscale zambienne avait commandé en 2009 aux cabinets d’audit Grant Thornton et Econ Pöyry pour examiner, avec le soutien du gouvernement norvégien, les impôts zambiens provenant de l’industrie minière. Or il ressort de la lecture de ce rapport, révélé par Les Amis de la Terre et Counterbalance, que Glencore serait à l’origine d’un vaste système d’évasion fiscale. Surévaluation des coûts d’exploitation, sous-évaluation des volumes de production, manipulation des prix des transferts, violation du principe de concurrence…

Grâce à un arsenal de pratiques frauduleuses, en premier lieu une politique de prix de vente inférieurs à ceux du marché international, la Mopani Copper Mine aurait ainsi exfiltré entre 2003 et 2008 vers Zoug, en Suisse, des centaines de millions de dollars de revenus qui auraient dû être déclarés à l’Etat zambien. Manque à gagner pour Lusaka: environ 76 millions de livres Sterling par an (87 millions d’euros), précisent les audits. La Suisse n’est pas l’usine du monde. Le cuivre, acheté à vil prix par la maison mère de Zoug à sa filiale zambienne, ne se déplace pas physiquement sur les bords du Lac Léman. La maison mère revend le cuivre, cette fois-ci au prix du marché, à d’autres acheteurs. En tout cas, avec l’aide de Glencore, la Suisse est désormais devenu l’importateur de la moitié du cuivre zambien, contre 10% en 2004!

Pendant ce temps, celui-ci, tout en représentant 75% des recettes à l’export de la Zambie, ne lui assure, paradoxalement, que 10 à 15% de ses rentrées fiscales. Et encore, s’agit-il majoritairement d’impôts payés à la source par les mineurs employés par la multinationale. La contribution des seules entreprises minières présentes dans la Copperbelt ne représenterait en fait que 4% des rentrées fiscales zambiennes! L’exemple de Glencore, par ses pratiques délictueuses, est donc on ne peut plus emblématique des manœuvres déployées par les filiales de transnationales afin de délocaliser leurs profits vers d’autres pays à la législation fiscale encore plus avantageuse. Sur la dernière décennie, ce jeu comptable aurait lésé d’une somme estimée entre 400 et 440 milliards de dollars (281 à 309 milliards d’euros) les trésors publics des pays en développement.

Les mineurs, de simples variables d’ajustement. Programmée le 31 mai 2011 sur la chaîne de télévision France 5, l’enquête d’Audrey Gallet et Alice Odiot, Zambie, à qui profite le cuivre, raconte le modus operandi de ce pillage en col blanc du cuivre zambien. Elle retrace aussi la plongée aux enfers des riverains, ouvriers et leurs familles, vivant à proximité des activités de la Mopani Copper Mine: sa mine, son concentrateur, sa fonderie et sa raffinerie. Avec la privatisation, les habitants du township de Kankoyo furent d’abord victimes de la dégradation de leurs conditions de vie et de leurs revenus. La peur constante d’être licencié du jour au lendemain, sur fond de chute du cours du cuivre, tenaille désormais la communauté. Les mineurs sont devenus de simples variables humaines.

Et malgré les promesses faites par Glencore à la Zambie, la pollution s’est intensifiée. Pour une tonne de cuivre extraite, on produit 110 tonnes de déchets et déplace 200 tonnes de matériaux. Qui plus est, ses méthodes d’extraction requièrent l’utilisation de substances toxiques telles que l’acide sulfurique et les hydrocarbures. Le projet de rénovation de la Mopani Copper Mine, financé par la Banque européenne d’investissement, avait justement pour objectif, moyennant expansion des capacités de traitement de la fonderie et captage des émissions de souffre produites, de contribuer à amoindrir les conséquences environnementales. Or, à Kankoyo, révèle un autre rapport des Amis de la Terre, la Mopani Copper Mine ne cesse d’outrepasser ses permis d’émission. Ses rejets de souffre dans l’atmosphère seraient ainsi jusqu’à 72 fois supérieurs aux limites légales; la présence d’arsenic dans le sol serait 16 fois supérieure aux normes; 90 fois supérieure en ce qui concerne le plomb.

Kankoyo est un triste alignement de maisonnettes fatiguées, aux toits rouillés par les précipitations de pluies acides. Ses jardinets, devenus impropres à l’agriculture, n’abritent plus que cactus et avocatiers… seules semences capables de survivre dans cet environnement. Les habitants se plaignent de toux, d’irritation des yeux. Les rejets d’acide sulfurique, injecté dans les gisements afin de dissoudre directement le cuivre, convergent via des pipelines fatigués et rouillés vers des bassins de décantation qui débordent durant la saison des pluies. Les nappes phréatiques, ainsi que la rivière Kafue, qui traverse le deuxième parc national au monde avant d’aller se jeter dans le Zambèze, sont polluées par les rejets miniers acides.

Glencore se porte bien. Face à cet environnement extrêmement dégradé, il est difficile de croire, notent les Amis de la Terre, que la Banque européenne d’investissement porte une «attention particulière à la viabilité à long terme de l’environnement», comme elle le prône pourtant officiellement sur son site. La BEI a indiqué avoir ouvert sa propre enquête. Glencore, de son côté, nie toutes les charges. Le numéro un mondial du négoce des matières premières affirme travailler à rectifier les mauvaises pratiques dont il aurait pu hériter après l’achat de certaines mines, et dénonce la critique comme étant basée sur des informations incomplètes et incorrectes.

La procédure engagée par le quintet d’ONG tombe mal pour la multinationale suisse. Le groupe a en effet indiqué vouloir mettre de 15 à 20% de son capital, d’ici à la fin mai, sur les marchés boursiers de Londres et de Hong Kong. Avec 54.800 employés dans ses activités industrielles et 2.700 dans celles de marché, Glencore affiche un chiffre d’affaires de 144,98 milliards de dollars (102 milliards d’euros) en 2010 et un résultat net de 3,8 milliards de dollars (2,7 milliards d’euros). L’introduction en Bourse, applaudie par les journaux financiers, devrait permettre à Glencore de lever entre 9 et 11 milliards de dollars, la valorisant ainsi à 60 milliards de dollars (42 milliards d’euros). «Un bon moyen de gagner un peu plus d’argent», note un concurrent dans les pages économie du quotidien français Le Monde. Pour Andreas Missbach, de la Déclaration de Berne: «Entrer en Bourse ne signifie pas en soi que les sociétés doivent bien se comporter. Glencore n’a rencontré aucun problème lors de la vente de ses obligations, il semble que les investisseurs institutionnels ne soient pas trop concernés par la réputation de l’entreprise.»

La Zambie, figurant parmi les 25 pays les plus pauvres de la planète, appréciera.

Jean-Christophe Servant

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