« Vous connaissez les lions d’Afrique, en connaissez-vous les lionceaux ? » (Les Afriques n°164 du 02/06/2011)

La Coordination pour l’Afrique de demain (CADE) vient d’organiser un forum à Paris sur le thème «Bâtir des entreprises de croissance et des champions en Afrique». Roland Portella, qui était à l’initiative de cette manifestation, répond à nos questions.

LA : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Roland Portella : Je suis senior consultant auprès des chefs d’entreprise. Je les aide à définir la stratégie de développement de leurs entreprises, en négociant pour leurs comptes des partenariats d’affaires, pour leur permettre d’accroître leurs capacités de vrais leaders ; je réalise aussi des actions de communication, de lobbying pour des réseaux de chefs d’entreprise, des fédérations professionnelles européennes et africaines, auprès d’institutions publiques nationales et internationales de développement ; j’organise et anime pour ces réseaux professionnels des séminaires d’affaires.

LA : Vous êtes membre de la Coordination pour l’Afrique de demain (CADE) : quelles sont les missions de cette association ?

RP : En effet, je suis le vice-président de cet organisme qui réalise des actions de plaidoyer pour une Afrique positive, pour montrer à l’Europe des initiatives socioéconomiques allant dans le sens du progrès et de la mise en exergue pratique des intelligences africaines. Nous définissons des thématiques qui font l’objet de rencontres et de débats, nous invitons des experts économiques, des politiciens et des responsables de politiques de développement à venir proposer des solutions innovantes pour le développement de l’Afrique. Nous avons réalisé il y a quatre ans une exposition intitulée « Quand l’Afrique s’éveillera » à la Cité des sciences, à Paris. Dans nos publications, nous réalisons des portraits sur des scientifiques africains de haut niveau, dont certains possèdent des brevets d’invention, ainsi que sur des entrepreneurs africains dynamiques. Depuis trois ans, nous avons réalisé des rencontres entreprises sur «La libération de la capacité d’entreprendre en Afrique», qui ont reçu un très vif succès.

LA : A votre initiative, la CADE vient d’organiser à Paris un forum sur le thème « Bâtir des entreprises de croissance et des champions en Afrique ». Quel était l’objectif d’une telle manifestation ?

RP : Nous sommes partis du constat que certaines entreprises en Afrique deviennent assez pérennes, car elles ont dépassé le seuil critique de cinq à sept années d’existence, qu’elles possèdent de véritables outils de production et de solides business models. Elles se situent entre les « petites » PME et les grandes entreprises africaines, ou les filiales africaines de grands groupes étrangers. Certaines de ces entreprises, moyennes ou intermédiaires, ont un fort potentiel de croissance par le déroulement de leur business ou les opportunités offertes par leur secteur d’activité. Mais alors que les petites entreprises peuvent être accompagnées par de la micro-finance et les grandes entreprises par des financements bancaires conséquents, ces entreprises moyennes, ou « grosses » PME, peinent à trouver des financements à moyen et long termes, notamment pour leurs fonds propres. L’expérience internationale montre qu’aux USA, en Allemagne, en Inde, au Brésil, c’est cette catégorie d’entreprises qui innove le plus, qui crée beaucoup d’emplois, car elles sont réactives sur des marchés de croissance, elles arrivent à mobiliser des financements bancaires, ou en capital investissement, et deviennent pour certaines des grandes entreprises championnes internationales. L’objectif, donc, du forum était de montrer aux institutions financières, banques commerciales et fonds d’investissement qu’ils doivent trouver des solutions pour accompagner ces entreprises africaines à fort potentiel de croissance car elles seront financièrement rentables. Mais il fallait auparavant avoir une visibilité sur les secteurs porteurs de croissance en Afrique, tels que les TIC, le green business, les biotechnologies, le transport dans certaines zones enclavées, montrer des exemples d’entrepreneurs qui sont sur ces créneaux et inciter d’autres à y investir.

LA : Pouvez-vous dresser un bilan de ce forum ?

RP : Le bilan est positif par la teneur et la qualité des débats, ainsi que par les analyses prodiguées par les intervenants entrepreneurs, experts consultants et d’organismes de développement, financiers et juristes d’affaires. Des dirigeants d’entreprises nous demandent d’approfondir les questions de croissance interne et externe en Afrique pour eux, dans la stratégie de pérennité de leurs activités, car cela comporte des risques, surtout si elles ne mobilisent pas assez de financements et qu’elles n’ont pas accès aux marchés de capitaux. Les financiers demandent à mieux connaître les modèles de croissance des entreprises moyennes, et surtout celles qui innovent ou qui peuvent produire des technologies. Lors du forum, un débat très soutenu a opposé justement un entrepreneur africain des technologies du green business et un directeur de banque, ce qui a démontré que les organismes financiers en Afrique doivent mieux comprendre les modèles économiques basés sur l’innovation, les technologies, la valeur ajoutée, ou encore l’économie de l’immatériel, car c’est là que seront créés de nouveaux services et produits en phase avec les contextes africains. Si ce type d’entreprises n’est pas soutenu, alors l’Afrique ne fera que recopier et intégrer « tropicalement » des produits venant d’ailleurs et sans valeurs ajoutées économiques, technologiques, de savoirs et de compétences pour l’Afrique. Une partie non forcément professionnelle du public réclame que ces entreprises soient plus visibles, car cela peut créer aussi des émulations sociales, notamment auprès des jeunes Africains qui veulent créer des activités économiques, ainsi qu’une culture du succès par la productivité, et non par la recherche de postes de pouvoir à rentes faciles.

LA : Lors de la rencontre, vous avez présenté une enquête réalisée auprès des entreprises africaines. Quels sont les principaux enseignements à retenir ?

RP : Cette enquête préalable montre qu’il existe déjà de grosses PME à fort potentiel de croissance, mais très insuffisantes par rapport à une réelle émergence de l’Afrique, d’autant plus que l’accélération d’une classe moyenne consommatrice de nouveaux services et produits risque de ne pas être satisfaite dans les dix à vingt ans à venir. Alors que l’on connaît maintenant les « Lions » d’Afrique (les grandes entreprises africaines), les institutionnels africains et internationaux ignorent ce que je nomme les « lionceaux » (les probables futurs champions africains). Mais, à l’inverse, la moitié des dirigeants de ces entreprises à fort potentiel de croissance ne souhaitent pas trop communiquer, car ils ont peur des fortes pressions fiscales et sociales, ce qui peut les démotiver dans leur volonté de création de richesses. Il est donc impératif que les gouvernants africains trouvent des incitations fiscales et financières pour soutenir la croissance de ces « lionceaux », alors que les pays émergents commencent à vivement s’y intéresser pour créer des partenariats d’affaires solides. D’après mes premiers renseignements, au Nigeria il y aurait 120 entreprises moyennes à très fort potentiel de croissance sur 2000 grosses PME identifiables; au Maroc, 50 sur 300; au Cameroun, 30  sur 400; et au Sénégal, 25 sur 150.

Propos recueillis par Thierry Téné

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