Agriculture africaine : « Une transition économique embryonnaire » (Les Afriques n°169 du 07/07/2011)

Secrétaire exécutif de l’Initiative africaine, prospective agricole et rurale (IPAR), Cheikh Oumar Bâ analyse pour Les Afriques les perspectives agricoles qui s’ouvrent pour le continent, d’autant que les Etats africains, sous l’égide de l’Union africaine, ont décidé de consacrer désormais 10% de leurs budgets au financement de l’agriculture.

Les Afriques : Comment appréciez- vous l’avenir de l’agriculture rurale africaine à l’aune de la récente rencontre organisée sur la question par l’agence pour la coordination du NEPAD à Addis Abeba ?

Cheikh Oumar Bâ : Permettez-moi de remercier mes collègues des sept pays (Mali, Kenya, Madagascar, Maroc, Nicaragua, Mexique et Sénégal) du programme RuralStruc et le coordinateur du programme, Dr Bruno Losch, pour leur confiance en me demandant de présenter les résultats du programme. Il faudrait encore féliciter les décideurs politiques de l’Union africaine, notamment le directeur du NEPAD, Dr Mayaki. Vous savez, aujourd’hui, l’agriculture africaine est confrontée à deux défis majeurs : celui de la transition démographique inachevée et une transition économique embryonnaire. Cette double transition se fait dans un contexte aggravé par les conséquences des changements climatiques sur l’agriculture et la question contraignante de la globalisation des économies, dans le cadre de la mondialisation. Pour rappel, les transitions passées (Europe et Asie du Sud) bénéficiaient de la possibilité de protection ; ce que les règles du commerce actuelles permettent moins.

LA : En quoi la question démographique influe-t-elle sur l’avenir de l’agriculture africaine ?

COB : La transition démographique se traduit aujourd’hui par le passage de 860 millions de personnes à 1,2 milliard en 2025. (Projection moyenne des Nations Unies en 2008). Dans les quinze prochaines années, l’Afrique comptera 220 millions de personnes additionnelles dans les villes et 115 millions en milieu rural. L’Afrique subsaharienne reçoit aujourd’hui 17 millions de jeunes qui arrivent annuellement sur le marché de l’emploi, dont 11 millions en provenance du milieu rural. Ils seront 25 millions en 2025. Il ne s’agit pas là de projection, puisque ces jeunes sont déjà nés. Pour un pays comme le Sénégal, cela correspond à un chiffre entre cinq et six millions de jeunes qui vont arriver sur le marché du travail dans les 15 prochaines années.

Le défi lié à la transition économique rappelle que les économies africaines sont encore caractérisées par un très faible niveau de diversification et une forte inertie structurelle. L’Afrique est le seul continent à connaître une urbanisation rapide qui ne soit pas accompagnée d’une industrialisation. Pour rappel, quand l’Europe opérait sa transition démographique, ceux qui sortaient de l’agriculture et du milieu rural pouvaient travailler en ville dans les usines, en pleine expansion. L’essentiel (60 à 80%) des activités le sont encore par l’agriculture, le reste est couvert par le secteur informel urbain ; l’emploi formel ne couvre que moins de 10%.

LA : Les gouvernements africains s’engagent à consacrer 10% de leurs budgets à l’agriculture. Quel impact cela pourrait-il avoir sur le secteur ?

COB : Il s’agit là de la déclaration des chefs d’Etat africains à Maputo en 2003 de consacrer 10% de leurs budgets à l’agriculture. Cette volonté politique est aujourd’hui traduite dans le cadre de l’ECOWAP/PDDAA. Elle permet à l’agriculture de bénéficier d’importants transferts financiers et d’un environnement de plus en plus favorable. On pourrait toujours se demander si les pays atteignent la barre de 10%. Les experts sont dubitatifs puisque certains pays sont tentés de considérer également le budget de fonctionnement dans leur décompte. Ce qui est du reste malheureux.

LA : Comment les pays ouest-africains comme le Sénégal peuvent-il tirer grandement profit de cette nouvelle impulsion donnée à l’agriculture en milieu rural africain ?

COB : A l’instar des autres pays de l’Afrique subsaharienne, l’économie sénégalaise reste encore largement tirée par l’agriculture. Comme l’a rappelé récemment le travail de fond réalisé par le CNCR et la FONGS, avec l’appui de l’IPAR, l’agriculture sénégalaise nourrit déjà une bonne partie des Sénégalais. Le bol de midi est largement constitué de productions locales (riz, poisson, légumes, huile d’arachide…). L’agriculture est en mesure de nourrir davantage les Sénégalais si certaines conditions sont remplies. Le rôle de l’Etat va être déterminant: création d’un environnement de production favorable, avec des incitations publiques (services publics, éducation/formation, santé, infrastructures et un environnement des affaires favorable pour attirer les investissements privés). Des efforts certains ont été réalisés, mais beaucoup reste à faire au regard de l’ampleur des cohortes démographiques à insérer et des choix d’investissement réalisés. Rappelons que le Sénégal doit insérer annuellement plus de 250.000 jeunes. En face, le secteur formel ne couvre qu’à peine 20 000 emplois. Ce qui va se passer dans le monde rural sera déterminant pour l’avenir du pays. La politique à promouvoir est celle des grands nombres. Tout choix de politique de développement doit adresser la question des emplois à pourvoir. La spécialisation concernera un nombre réduit de personnes puisqu’elle appelle à des normes, à des
standards.

Le contexte géopolitique ne favorise pas des migrations massives vers les grandes villes (Dakar étouffe) et vers les autres pays (crises économiques, conflit, politiques migratoires de plus en plus restrictives vers l’Europe et les USA…).

Pour rappel, entre 1800 et 1930, l’Europe a envoyé près de 85 millions de personnes à travers le monde (Australie, Afrique du Sud, USA, colonisation de l’Afrique…). Le Sénégal, à l’instar des autres pays africains, aura besoin de politiques du grand nombre qui passe par un développement équilibré des régions avec la construction de pôles économiques pour diminuer la pression sur Dakar et les autres grandes villes. L’agriculture a un rôle déterminant à jouer ; ce qui suppose une politique foncière équitable, qui accorde une meilleure place aux femmes et aux jeunes, et des infrastructures dans le milieu rural (routes, électricité, magasins de stockage, financement adapté pour les productions végétales, animales, halieutiques et forestières, formation, recherche…).

Propos recueillis par Mohamed Ndiaye

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