Sud-Soudan (Les Afriques n°170 du 14/07/2011)

Un nouvel Etat dans le giron des nations

La cérémonie officielle d’indépendance du Sud-Soudan, 54ème Etat de l’Union africaine, s’est déroulée, samedi 9 juillet, dans un contexte sécuritaire explosif. Certes un tel environnement accentue un peu plus les craintes évoquées par les observateurs quant à l’avenir politique, économique, sécuritaire et social, mais les responsables du tout nouvel Etat, qui ont sollicité l’aide des géants d’Afrique, ne comptent pas se laisser dicter la loi d’un quelconque potentat.

Samedi 9 juillet 2011, le Sud-Soudan accède à la souveraineté internationale. En invitant sur son sol pas moins d’une trentaine de chefs d’Etat africains ainsi que Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations Unies, tout comme les représentants diplomatiques d’une large majorité des plus grandes puissances politiques et économiques mondiales, Salva Kiir et son équipe entendent intimer une empreinte de développement au jeune Etat. Des défilés militaires et civils, ponctués de prières, ont suivi la proclamation officielle de l’indépendance par James Wani Igga, président de l’assemblée législative du Sud-Soudan. Les intentions ont été déjà données par ce même James Wani Igga qui, à la tête d’une importante délégation, est allé jeudi 7 juillet à Abuja inviter personnellement à cette célébration Goodluck Jonathan, président nigérian. La délégation de sept membres n’a pas omis de solliciter officiellement l’assistance du Nigeria dans la construction du nouveau pays. D’autres appels pour un soutien conséquent au Sud-Soudan ont été lancés par ses leaders, tant ils sont conscients des vulnérabilités de l’heure. Parmi les temps forts de cette cérémonie, la signature de la Constitution par le président Salva Kiir a été un grand moment, juste après que le drapeau, qui s’inspire de celui de la SPLA et du Kenya, ne soit hissé. Sous les feux de la rampe, le dernier né des Etats africains a donc célébré avec faste son accession dans le concert des nations.

Une aura favorable. Les récents affrontements dans la zone d’Abyei, une région riche en pétrole et revendiquée aussi par le voisin du nord, ont plané au-dessus de la cérémonie. Il est vrai que le contingent de Casques bleus éthiopiens est en train de se mettre en place pour le maintien de la paix, mais ce qui est le plus redouté au lendemain de la naissance de cet Etat, c’est une recrudescence de violences le long de la frontière commune, notamment dans les provinces du Sud-Kordofan et du Nil Bleu, sur fond de revendications ethniques, politiques et sécuritaires. Seulement, plusieurs facteurs militent pour un bon départ du Sud-Soudan.

Primo, la présence d’Omar el-Béchir, président du Soudan voisin, à Juba, capitale du Sud-Soudan, pourrait être précurseur d’une détente durable, après plusieurs décennies de conflits ethniques et confessionnels. Le grand voisin du nord venait de reconnaître officiellement ce pays la veille de la fête d’indépendance. De nombreux observateurs soutiennent qu’avec l’indépendance consommée du Sud-Soudan, les pourparlers de paix, indispensables aux deux parties vont aller s’accélérant.

Secundo, les multiples défis auxquels le nouvel Etat sera confronté sont autant de stimulants. En dépit du plébiscite du début de l’année à plus de 99%, ce pays est constitué sur un territoire de 640.000 km², enclavé entre l’Ethiopie et la République centrafricaine, sa population de 8,2 millions d’habitants comptant plus de 90% vivant avec moins d’un dollar par jour.

Tertio, les encouragements sous forme de directives du secrétaire général de l’Onu, qui a fait allusion à des interactions obligées, vu les liens culturels, politiques et commerciaux, et dit ainsi qu’« un Sud- Soudan viable requiert un Nord-Soudan viable ».

De toutes les façons, à la lumière de l’entame de leur hymne national qui commence par « Oh Dieu merci pour ce magnifique pays », l’optimisme du nouvel Etat naissant n’a d’égal que la qualité de l’invité d’honneur de la cérémonie, un Omar el-Béchir sous le coup d’un d’arrêt de la CPI.

D. MBaye

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Ce pays n’a d’un Etat que les emblèmes

Moussa Kamara (pseudonyme), ressortissant ouest-africain, occupe auprès du nouveau pouvoir une position stratégique qui lui impose un devoir de réserve. Pour nous aider à comprendre les enjeux de la nouvelle république, il a accepté sous couvert d’anonymat de nous en donner quelques clefs.

Les Afriques : Vous avez travaillé au Soudan en qualité de directeur pays d’organisations internationales de développement de 2004 à 2011. Avec le recul, pouvait-on penser à une indépendance du Sud-Soudan ?

Moussa Kamara : J’ai eu le privilège de suivre depuis le Soudan les longues négociations qui se sont tenues au Kenya et qui ont abouti à l’accord de paix dit « Comprehensive Peace Agreement ». De facto, cet accord emportait en lui le principe du referendum d’autodétermination. Restait à savoir si les motivations étaient suffisamment fortes pour amener les Soudanais du Sud à opter pour une séparation et à créer leur propre Etat. En revisitant l’histoire, tout comme en empruntant les lunettes des anthropologues, on est tenté de dire qu’il y aurait un faisceau important de considérations qui pouvaient laisser présager d’une telle éventualité :

– La séparation en deux du pays jadis appelé le Soudan (qui signifie le pays des Noirs). Durant la colonisation, le pays était symboliquement divisé en deux, et un «laisser passer» réglementait la circulation des hommes entre les deux.

– Les guerres civiles, qui ont causé des milliers de morts, ainsi que le déplacement de milliers de personnes ont laissé des plaies béantes que les générations actuelles ont du mal à oublier.

– L’instauration de la charia en 1983 a, en plus, causé un sentiment de frustration et de discrimination que les Sudistes ne peuvent oublier. Ils se sont sentis imposer une culture, l’arabité, et une religion, l’islam, alors qu’ils sont majoritairement chrétiens et animistes. Ils ont eu le sentiment que le nord cherchait à leur enlever leur culture, leurs traditions et leurs croyances africaines.

– Le Soudan est le plus grand pays d’Afrique en termes de superficie, habité par une mosaïque de peuples aux cultures et aux origines très variées, même si l’on peut les regrouper, grosso modo, entre populations d’origine arabe, essentiellement au nord, et celles d’origine africaine, au sud et à l’ouest, dont les Darfouriens.

Les considérations que voilà, et bien d’autres liées à des questions géopolitiques, ainsi que la découverte récente d’importants gisements de pétrole essentiellement situées dans le sud, ont fait que ce dernier a opté pour la séparation, encouragé en plus par quelques puissances occidentales.

LA : La séparation était-elle si inéluctable que plus rien ne pouvait dès lors l’empêcher ?

MK : Les contradictions étaient si fortes que, je le pense, le pouvoir central à Khartoum ne pouvait les juguler toutes. Il y a des foyers de tension presque aux quatre points cardinaux. A l’est se trouvaient aussi bien les forces du SPLM qu’une rébellion locale. Au sud, le SPLM, fortement armé et entrainé, livrait une guerre sans merci pour libérer la partie sud du pays. A l’ouest, particulièrement au Darfour, divers mouvements de rébellion fortement armés livraient aussi une guerre sans merci au pouvoir de Khartoum, confronté aussi à une opposition, en particulier par le mouvement dirigé par Assane El Tourabi.

Il faut même craindre d’autres divisions. Le Darfour (semble-t-il très riche en ressources minières), tout comme le Kordofan du Sud (qui renfermerait des réserves importantes de pétrole), pourraient être tentés de suivre l’exemple du Sud-Soudan.

LA : La séparation est-elle un moindre mal ? Qu’est-ce qu’elle peut offrir comme atouts pour le développement ?

MK : A mon avis, la séparation pourrait permettre à deux peuples de cultures différentes, que les vicissitudes de la colonisation avaient forcé à vivre dans la même république, de désormais vivre leurs identités respectives sans accroc. A mon avis, ceci est tout de même positif. En matière de développement, les deux nouvelles entités sont beaucoup plus gérables, en termes de superficie relativement à l’aménagement, à la planification, avec des impacts beaucoup plus significatifs. Il me semble aussi qu’une plus grande homogénéité culturelle, aussi bien dans le nord que dans le sud, devrait permettre aux pouvoirs publics respectifs de pouvoir concevoir des politiques de développement répondant beaucoup plus aux besoins de leurs citoyens. Le sud est un pays à construire (le pays a moins de 100 kilomètres de routes bitumées), les infrastructures sociales sont presque inexistantes, sinon plus que vétustes, etc. La manne pétrolière aidant, l’on peut espérer que les gouvernants sauront définir et mettre en œuvre les politiques adéquates pour un développement harmonieux de leur territoire.

Le nord est bien en avance. Des ponts modernes y enjambent le Nil, l’industrie existe, et il y a, par ailleurs, une tradition agricole bien prononcée, avec l’un des plus grands périmètres irrigués du continent africain. Sans nul doute, s’il arrive à récupérer une partie du pétrole qu’il se dispute avec le sud et à étouffer les différents foyers de tension (notamment au Darfour et sur ses frontières avec le Sud-Soudan), il a des atouts certains pour envisager un développement plus prononcé.

LA : Dans quelle mesure des pays étrangers ont-ils favorisé cette séparation et à quelles fins, ou bien est-ce vraiment pour des contradictions internes ?

MK : Ainsi que je l’ai déjà décrit, des contradictions internes ont sans doute rendu très difficile la cohabitation entre les peuples du nord et ceux du sud. Les guerres civiles qu’a connues le Soudan ont laissé des souvenirs inoubliables, auxquelles il faut ajouter les clivages religieux, culturels, etc.

Mais l’on est tenté de se demander si la communauté internationale aurait avalisé une séparation en deux Etats si les richesses pétrolières, actuellement exploitées par le gouvernement nordiste, étaient exclusivement situées au nord. Je donne ma langue au chat.

LA : Quels sont les handicaps que le Sud-Soudan va devoir surmonter ?

MK : Le Sud-Soudan n’a pour l’heure qu’un territoire, une armée, un hymne et les autres symboles de l’Etat. Mais il se doit de construire une nation. Les divisions tribales y sont très prononcées. Il doit aussi répondre aux immenses attentes de sa jeunesse et de sa population en général. L’offre scolaire et médicale est très faible, le défi en termes de communication est énorme. Le pays compte moins de 100 kilomètres de routes bitumées, la fourniture d’énergie et d’électricité y est très limitée.

L’insécurité est aussi un grand défi. Des foyers de tension existent ca et là du fait de mouvements rebelles qui contestent le pouvoir en place, et il ne sera plus possible de pointer le doigt sur Bashir. Il revient désormais aux gouvernants de cette jeune nation de répondre à la demande sociale intérieure. Le pays aura tout intérêt à mettre en place des règles transparentes de gestion des deniers de l’Etat, tout en s’assurant que les choix optimums et appropriés sont faits pour un développement harmonieux du pays.

Le sud a enregistré peu d’investissements au cours des décennies passées, notamment en matière de  formation des ressources humaines. Ceci constitue un handicap certain, et les autorités devront mettre les bouchées doubles pour rattraper leur retard dans ces domaines. Autrement, ce seront les cadres des pays limitrophes qui continueront à supporter ce pays, avec tous les désavantages que cela peut comporter. Déjà la jeunesse se plaint que les étrangers y occupent les emplois les plus rémunérés.

LA : Le Sud-Soudan peut-il être viable ?

MK : Oui, le Sud-Soudan est plus que viable. Nonobstant le pétrole qui y existe en quantité industrielle, le pays a des terres fertiles (avec des endroits où la pluviométrie est plus qu’abondante). Le Nil permet aussi de faire l’irrigation pendant une bonne partie de l’année. D’ailleurs, le Sud -Soudan a l’ambition de devenir le « food basket » de l’Afrique de l’Est.

Le pays a une population très jeune. Les réformés du SPLA pourraient constituer une « armée du développement » une fois formés et réintégrés dans les secteurs à forte valeur ajoutée et à forte consommation de main d’œuvre tels que l’agriculture. Le Sud-Soudan a les moyens de se hisser dans le peloton des pays africains à forte croissance économique.

LA : Une véritable coopération entre les deux Etats vous semble-t-elle possible ?

MK : La méfiance existe entre les deux pays, et ce sera pour encore longtemps. Malgré le discours d’apaisement prononcé en ce jour d’indépendance du sud par le président Bashir, certains Sudistes continuent à le taxer de non sincère.

Il existe aussi des questions de taille à régler par les deux pays, notamment la détermination des frontières, la question de l’Abyie (province très riche en pétrole), le rattachement de la province du Nil Bleu et la question du Kordofan du Sud (une province du nord qui se battait aux côtés du SPLA).

C’est dire que la volonté d’établir aussi bien une coexistence pacifique qu’une coopération mutuellement bénéfique se heurtera aux stigmates de la guerre. La méfiance ne s’effacera pas de si tôt. Par ailleurs, dans sa recherche d’une identité confirmée, le sud peut être tenté d’adopter des positions qui pourraient irriter les Nordistes.

Je crois qu’il faut bien s’attendre à des difficultés certaines, tout au moins pour la décennie à venir.

Mais comme l’histoire bégaie de temps en temps, il ne faut pas être pessimiste pour toujours. Pourquoi ne pas s’attendre à une possible réunification des deux Soudans. Les deux Allemagnes l’ont fait, pourquoi pas les Soudanais, une fois que les générations à venir, après avoir expérimenté l’existence séparée, se seraient rendu compte que leurs intérêts se trouvent plus dans l’union que dans la séparation.

LA : Y a-t-il risque d’implosion du Sud-Soudan, de sécessions en son sein ?

MK : Le plus difficile commence ce samedi 9 juillet 2011. Le sud est traversé par des contradictions très fortes qui ont entrainé des mouvements de rébellion. Le président Salva Kiir en est tellement conscient qu’il a annoncé dans son discours inaugural l’amnistie pour ceux qui ont pris les armes pour une raison ou une autre contre le pouvoir en place. La redistribution des richesses du pays, tout comme les nominations aux postes les plus importants, le rééquilibrage dans la redistribution des pouvoirs de l’Etat entre les différents groupes ethniques du pays, le respect des droits de l’homme (les forces de l’ordre, notamment les policiers, sont d’anciens militaires qui ont encore besoin de beaucoup de formation), etc., sont autant de sources de tension. Elles peuvent, si l’on n’y prend pas garde, mettre en péril une coexistence pacifique entre les différentes composantes de la jeune nation, et du coup voir la guerre civile opposer les peuples du sud.

Propos recueillis par Cherif Elvalide Seye

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