Spécial Rwanda (Jeune Afrique n°2643 du 04/09/2011)

Envoyés spéciaux Pierre Boisselet et Cécile Mauciaux

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L’envol du Phénix

Objet de curiosité et d’analyse pour les économistes et sociologues, dix-sept ans après le génocide, le pays étonne par ses performances. Il invente un modèle.

On ne peut qu’être séduit par ses reliefs verdoyants, plongeant dans le majestueux lac Kivu, et sa petite capitale (1 million d’habitants tout de même) propre et ordonnée, enveloppée dans une chaleur agréable. Mais la véritable beauté du Rwanda est ailleurs. Elle se trouve dans les bras des paysans qui cultivent leurs terrasses à flanc de colline, dans les jambes des femmes qui arpentent, balai à la main, les trottoirs de Kigali au petit matin, dans le sourire des expatriés croisés à l’aéroport, qui reviennent pour de bon… Sa richesse réside dans la détermination inébranlable de l’ensemble des Rwandais. Alors qu’au sortir du génocide, il y a dix-sept ans, le pays, foudroyé, inspirait compassion et pitié, il force désormais l’admiration de la communauté internationale.

Portés par une croissance économique remarquable et une jeunesse avide d’apprendre et de s’ouvrir au monde, les Rwandais ont repris confiance en l’avenir. Ils adoptent massivement l’anglais, se mettent aux technologies de l’information et de la communication (TIC) et construisent à tour de bras.

Le pays fait preuve d’une singulière faculté d’adaptation et d’intégration, notamment, depuis 2004, au sein du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa), le plus grand bloc économique régional du continent, et, depuis 2007, de la Communauté de l’Afrique de l’Est(EAC). Tout en continuant à accroître la productivité de son agriculture, activité qui représente 32% de son PIB, le Rwanda développe son secteur tertiaire et se rêve désormais leader régional des services à haute valeur ajoutée (finance, TIC, commerce, transport aérien, loisirs, tourisme), tel un Singapour africain.

Parangon de rigueur. Rien de tout cela n’aurait été possible sans l’engagement et la discipline de ses habitants. À Kigali, on porte le casque à moto, on met sa ceinture en voiture, on garde les rues propres et on se vante de dénoncer à des forces de l’ordre omniprésentes quiconque contreviendrait à ces règles communes. Appliquée à l’appareil d’État, cette rigueur fait merveille. La corruption est rare (le pays arrive huitième du continent et premier d’Afrique de l’Est dans le classement de Transparency International), chaque corps administratif doit mettre en œuvre des objectifs précis et est soumis à une évaluation des plus strictes.

Il faut au moins cela pour bien gérer l’impressionnant flux d’aides que reçoit le Rwanda, et qui représente près de 40% de son budget. En dépit de sa volonté d’autonomie, Kigali ne peut pas s’en passer pour l’instant. Sans compter que sa stratégie de développement repose en grande partie sur sa capacité à attirer les investissements étrangers. L’image du pays est à cet égard un enjeu stratégique, notamment vis-à-vis des bailleurs. Selon la Banque mondiale, Kigali doit donc prendre en compte les critiques émises sur la limitation des libertés et de l’espace démocratique liée à l’application des lois contre l’idéologie du génocide. Le gouvernement reconnaît d’ailleurs qu’il est peut-être temps de les modifier.

Il est aussi des Rwandais qui attendent davantage d’efforts de leur gouvernement : les plus démunis. Le pays progresse dans la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement mais accuse des retards sur les plans de la réduction de la pauvreté et de la santé maternelle. Sa performance, mesurée par l’indice de développement humain (IDH) du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), a considérablement progressé grâce aux avancées en matière de santé (90% des habitants sont couverts par une assurance maladie) et d’éducation (le taux de scolarisation au primaire dépasse 95%). Et le rythme de croissance du PIB, supérieur à 7% en moyenne entre 2006 et 2010, devrait, s’il est maintenu, permettre de réduire la pauvreté extrême de 20% d’ici à 2015.

Mais les inégalités de revenus restent fortes. Elles sont susceptibles d’entraver les avancées et de raviver les tensions sociales. Le programme Vision 2020 ambitionne de porter le PIB par habitant à 900 dollars (620 euros) d’ici à dix ans, ce qui semble réaliste (il est passé de 220 dollars en 2000 à 540 dollars en 2010). Toutefois, dix ans après le lancement de ce plan, plus de la moitié de la population ne vit qu’avec 0,43 dollar par jour.

Des ombres au tableau rwandais qui ne doivent pas masquer l’essentiel. Après le cauchemar des années 1990, le pays a su se remettre sur pied en une décennie. Tant et si bien que, pour la prochaine, tous les rêves de grandeur lui sont permis.

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Consommation : fièvre acheteuse

Restauration, distribution, high-tech, loisirs… La nouvelle classe moyenne urbaine ne lésine pas sur les moyens pour se faire plaisir. Stimulant l’économie mais creusant les inégalités sociales.

Patrick Knipping est un directeur heureux. Ce Belge à la chevelure grisonnante, ancien responsable du célèbre Hôtel des Mille Collines, gère désormais le Lemigo Hôtel. Depuis son ouverture, en octobre 2010, il fait le plein. Les touristes américains, hommes d’affaires ougandais ou kenyans, mais aussi rwandais, se pressent dans ses restaurants, dirigés par un chef français. « La nourriture et les boissons nous rapportent presque autant que les chambres, note Patrick Knipping. Beaucoup de clients consomment en marge des conférences, mais il y en a aussi qui viennent juste pour un repas et pour découvrir l’hôtel. Les Rwandais aiment beaucoup la nouveauté ! »

Après une décennie de croissance économique soutenue, Kigali compte de plus en plus de consommateurs capables de s’offrir des repas à 10.000 francs rwandais (près de 12 euros) par personne.

Les grands groupes hôteliers internationaux estiment que la tendance va s’accentuer. Radisson Blu, Marriott ou encore Hilton prévoient ainsi d’ouvrir des établissements dans la capitale rwandaise dans les prochaines années.

Sur le mont Rebero, colline surplombant Kigali, un quartier de loisirs est en projet. Il doit accueillir un parc d’attractions, des bars, restaurants et cinémas capables d’aimanter cette classe aisée naissante.

Centres commerciaux. On la croise déjà dans les allées de l’Union Trade Center (UTC) de Kigali, scotchée à son smartphone connecté à internet. Dans ce centre commercial de 6 étages, on trouve 70 boutiques (tous les emplacements ont trouvé preneur) et un supermarché de la chaîne kenyane Nakumatt, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. « L’exploitation n’est pas encore rentable la nuit, concède Paul Mutunga, le directeur adjoint du magasin. Mais nous sommes en train d’y habituer les Rwandais. » Pour cette enseigne, qui pratique pourtant des prix élevés (la plupart des produits sont importés), le succès est au rendez-vous : elle prévoit déjà d’ouvrir un deuxième supermarché avec le même concept dans la future Kigali City Tower, qui se construit à deux pas.

« II y a les entrepreneurs, les fonctionnaires de l’État, les employés des grandes entreprises… On voit vraiment une classe moyenne se dessiner », remarque Charles Mporanyi. Le président du groupe d’assurances Soras est bien placé pour observer la tendance. Flairant l’émergence de cette demande solvable, il a lancé les premiers contrats d’assurance maladie privée en 2006. « C’est ce type de produit qui connaît la croissance la plus forte. Il est déjà en deuxième position derrière les assurances automobiles ! » s’étonne-t-il.

Ce succès est d’autant plus significatif que le pays dispose en parallèle d’assurances maladie publiques très bon marché : les mutuelles de santé. Avec des cotisations de 1000 francs rwandais par personne et par an, elles couvraient 90% de la population fin 2010, selon les chiffres du gouvernement. L’immense majorité des Rwandais a donc maintenant accès aux hôpitaux, qui seront à terme installés dans chacun des trente districts du pays. Mais le système est entré dans une nouvelle phase : les cotisations doivent augmenter pour atteindre 3 000 à 7000 francs rwandais, en fonction des revenus, tandis que la gratuité est instaurée pour les ménages les plus modestes. Ces derniers bénéficient aussi sans frais de l’école primaire obligatoire.

Pauvreté persistante. Pour l’instant, cette ébauche de protection sociale n’est pas parvenue à effacer le point noir du modèle de développement rwandais : la pauvreté, qui reste le lot commun de ses habitants, en particulier dans les campagnes. « Selon les dernières données que nous avons, 56,9% de la population vivait encore en dessous du seuil de pauvreté en 2006 », indique Nicolas Schmids, économiste au Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) à Kigali.

Dans ce domaine, le Rwanda a redressé la barre par rapport aux statistiques catastrophiques de l’après-génocide (elles étaient alors les pires au monde). Mais il n’a pas encore retrouvé le niveau qui était le sien à la fin des années 1980. « Avec les efforts du gouvernement, on s’attend à une amélioration lors de la prochaine enquête, anticipe Nicolas Schmids. Mais on sait déjà que les Objectifs du millénaire pour le développement ne seront pas atteints sur ce point en 2015. »

Entre une classe aisée qui émerge et entre de plain-pied dans la société de consommation, et la majorité de la population qui en reste en marge, le fossé n’est pas encore près de se refermer.

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Tout pour la technologie

Les réseaux de fibre optique et de téléphonie mobile sont en place. Objectif: développer les applications.

Kigali a fait du développement des technologies de l’information et de la communication (TIC) une priorité. Leur ministère est d’ailleurs rattaché directement à la présidence. L’objectif du troisième plan quinquennal consacré aux TIC (2011-2015) est d’accélérer leur utilisation dans tous les secteurs. Et les choses vont bon train grâce au réseau haut débit mobile (3G), qui couvre une grande partie du territoire, et au maillage de 2300 km de fibre optique, achevé en mars, qu’exploitent les trois opérateurs de téléphonie mobile MTN, Rwandatel et Tigo.

Pour répondre à la demande croissante d’accès internet à haut débit, des télé centres reliés au réseau de fibre optique font leur apparition. Quant à la téléphonie mobile, selon l’Union internationale des télécommunications, si le nombre d’abonnés n’était en 2010 que de 3,5 millions (33% de la population), il devrait passer à 6 millions en 2015. Parmi les principaux freins, le retard du réseau électrique, auquel seuls 8% des Rwandais sont raccordés. Pour pallier cette lacune, les opérateurs installent des centres où leurs clients peuvent recharger les batteries de leurs appareils.

En matière d’applications, l’administration donne l’exemple. On peut utiliser celle du ministère des Transports pour prendre rendez-vous pour l’examen du permis de conduire et recevoir les résultats par simple SMS. Une application similaire est reliée à la base de données nationale des cartes d’identité pour l’inscription sur les listes électorales.

Santé en ligne. Géré par le Centre de traitement et de recherche sur le sida, TracNet recueille et traite les informations concernant les patients et la distribution de médicaments contre le VIH. Le pays a par ailleurs mis à l’essai (avec le Ghana, le Kenya et le Nigeria) un système de contrôle, MPedigree, pour lutter contre la contrefaçon de médicaments. L’utilisateur envoie un code par SMS et reçoit un message indiquant si le traitement répond aux normes.

Les éleveurs et cultivateurs peuvent aussi s’informer des cours des produits agricoles grâce à eSoko (« eMarché »), un programme accessible par SMS et internet qui élimine les intermédiaires et leur permet d’augmenter leur marge. Enfin, début 2011, MTN s’est associé avec la Banque commerciale du Rwanda pour lancer un service d’opérations bancaires par téléphone mobile.

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Stratégie : pragmatique, mais pas trop…

Les réformes engagées au début des années 2000 ont amélioré la productivité et le climat des affaires. L’économie rwandaise est en excellente santé. Sa dépendance à l’égard de l’aide et des investissements étrangers reste cependant son talon d’Achille.

Depuis l’engagement de sa stratégie Vision 2020, en 2001, l’économie rwandaise continue de progresser. Outre l’accroissement de la productivité, ce succès est dû aux investissements publics soutenus dans les transports aériens, et désormais routiers, dans le développement des technologies de l’information et de la communication  – notamment appliquées à l’administration en ligne – et dans l’amélioration des capacités de production d’électricité.

Après une insolente croissance en 2008 (plus de 11%), et passé les turbulences liées à la crise financière et économique mondiale qui l’ont fait retomber à 4,1% en 2009, l’économie rwandaise s’est rapidement redressée, progressant de 7,4% en 2010. Et les perspectives à court et moyen termes (6,5% pour 2011, 7% pour 2012) s’annoncent solides, portées par l’augmentation des investissements dans les secteurs clés.

Ce rapide rebond s’appuie sur le développement continu du secteur agricole, la reprise soutenue des secteurs de l’industrie et de la construction, l’expansion des activités de services, notamment dans la finance et les télécommunications, ainsi que sur l’accroissement des exportations.

Services en tête. Banque et assurances, nouvelles technologies, commerce… Ce sont désormais les services qui contribuent le plus fortement au PIB du pays (47%). Ils ont enregistré une croissance de 10% en 2010, notamment grâce à la relance du secteur de la finance et des assurances (dont les activités affichent une hausse de 24%, après un recul de 4% en 2009), du transport et de la logistique (en hausse de 9%), du commerce de gros et de détail (8%).

La part de l’agriculture dans le PIB du pays reste centrale (32%). Elle a enregistré un taux de croissance de 5% en 2010 (5% dans la production vivrière et 14% dans les cultures d’exportation, qui avaient accusé un déclin de 15% en 2009). Toutefois, le secteur peine encore à trouver les capitaux d’investissement et manque de produits diversifiés pour l’exportation.

Enfin, les activités industrielles ont augmenté de 8% en 2010, portées surtout par la hausse des activités dans le secteur de l’électricité et de l’eau (15%, contre 14% en 2009), de l’industrie agroalimentaire (9%) et de la construction (9%, contre 1% en 2009). En revanche, les exportations minières continuent de chuter (-11% en 2010 et -18% en 2009).

Dans le même temps, l’inflation a poursuivi sa chute, avec une moyenne annuelle établie à 2,3% en 2010, contre 10,3% en 2009, quand les prix alimentaires avaient augmenté de plus de 20% dans le sillage de la crise alimentaire mondiale. Elle devrait légèrement repartir à la hausse en 2011 (aux alentours de 3% selon les estimations), compte tenu de l’augmentation des cours mondiaux du pétrole.

Initiative privée. Lancée en 2001, la stratégie du Rwanda a connu un coup d’accélérateur en 2007 grâce à l’aboutissement de ses réformes structurelles. Le pays se place en 58e position sur 183 pays classés (il occupait le 70e rang en 2010) dans le classement « Doing Business » 2011 de la Banque mondiale. Premier pays réformateur en matière de climat des affaires en 2010, il prend cette année la deuxième place dans ce domaine.

Parmi les principales réformes touchant les entreprises : la réduction du délai requis pour créer une société à vingt-quatre heures (c’est le plus court au monde), pour un coût équivalent à 8,9% du revenu par habitant (contre 223% en 2005), et celle du délai pour obtenir un permis de construire à trente jours (contre deux cent trente en 2005).

Résultats : dans les différentes filières, de nombreuses entreprises privées se sont développées et ont été créées. Quant aux flux d’investissements directs étrangers (IDE), ils ont été plus que décuplés entre 2004 et 2009, passant de 10,9 millions à 118,7 millions de dollars (de 8 à 83 millions d’euros d’alors).

Fragilités. En pleine croissance, l’économie rwandaise est cependant fragile, en raison de sa forte dépendance à l’extérieur : la majorité des investisseurs est d’origine étrangère et l’aide internationale représente encore un cinquième des revenus du pays. Pour 2011-2012, cette dernière devrait s’élever à 455,5 milliards de francs rwandais (plus de 517 millions d’euros, en hausse de 22,3% par rapport à l’exercice précédent). Et, tant qu’il n’est pas parvenu à diversifier son offre à l’exportation, le Rwanda reste dépendant de la demande mondiale : le thé et le café assurent la moitié de ses recettes à l’export.

Le pays peut cependant s’enorgueillir d’avoir l’un des plus faibles niveaux d’endettement en Afrique subsaharienne, notamment grâce à l’allégement d’une grande partie de sa dette en 2005 (de près de 1,5 milliard de dollars), suivi d’une gestion rigoureuse. Selon le rapport « Perspectives économiques en Afrique », publié par la Banque africaine de développement (BAD) et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la dette extérieure du pays représentait moins de 5% du PIB en 2010, contre une moyenne de 23% en Afrique subsaharienne et de 26% dans les pays de la Communauté de l’Afrique de l’Est.

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Mille collines à traverser

Enclavé, le pays pâtit de son relief accidenté. De nouveaux projets d’infrastructures routières, ferroviaires et aéroportuaires sont en cours de développement.

Quarante pour cent… Au Rwanda, c’est la proportion exorbitante que peut atteindre le coût du transport dans le prix des produits importés. Conséquence de l’enclavement du pays et de son relief accidenté (il faut tout faire venir du Kenya ou de la Tanzanie par des routes pas toujours directes), ce surcoût pèse lourdement sur son économie.

L’amélioration des infrastructures est donc une priorité. Au cours de la prochaine décennie, le pays devrait ainsi se doter de sa première ligne de chemin de fer, qui reliera Kigali, ainsi que Musongati, au Burundi, au réseau ferroviaire tanzanien et donc au port de Dar es-Salaam.

Le coût de l’ouvrage est estimé à près de 4 milliards de dollars (2,8 milliards d’euros), plus 1 milliard pour réhabiliter les lignes en Tanzanie. « Nous recherchons un partenariat public-privé pour le financer, indique Alexis Nzahabwanimana, secrétaire d’État chargé des Transports. Si on ne le trouve pas, les États s’en chargeront seuls : c’est indispensable. » Les études détaillées ont commencé et les travaux, qui pourraient durer cinq ans, doivent débuter en 2013.

Entre-temps, le réseau routier asphalté, qui pour l’heure relie essentiellement Kigali aux principales villes du pays, devrait s’étoffer de nouvelles liaisons qui favoriseront les trajets province-province et les flux internationaux. Une route est déjà en construction le long du lac Kivu entre Gisenyi (ville frontalière de Goma en RD Congo) et Ruzizi, carrefour sur le chemin de Bukavu (RD Congo) et Bujumbura (Burundi).

Hub régional. Le Rwanda prévoit enfin de construire un nouvel aéroport international à Bugesera (à une quarantaine de kilomètres au sud de la capitale) pour pallier l’engorgement de celui de Kigali. C’est un projet stratégique : son ambition de devenir un hub régional des services et une destination touristique s’appuie essentiellement sur le transport aérien. L’aéroport de Bugesera devrait comporter à terme deux pistes dotées de voies de circulation, mais il pourrait voir le jour en deux temps pour alléger la facture (estimée à 635 millions de dollars). RwandAir, la compagnie publique, accompagne déjà le mouvement : elle s’est fait livrer, le 26 août, le premier appareil neuf de son histoire, un Boeing 737-800, et en attend un second avant la fin de l’année.

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Urbanisme : big bang à Kigali

Afin de faire face au doublement de la population de la capitale d’ici à 2020 et de la rendre plus attractive pour les investisseurs, l’État et la municipalité ont adopté un plan directeur ambitieux. Et ne reculent devant rien pour le mettre en œuvre.

Au premier abord, Kigali ressemble à une belle endormie. Une jolie ville posée sur les collines, sage et modeste, avec ses boulevards plantés de palmiers et ses pelouses tondues de frais. Mais les apparences sont trompeuses. La capitale rwandaise se prépare en réalité à un bouleversement. Sous l’effet de sa croissance économique, de l’exode rural et d’une démographie vigoureuse, elle devrait atteindre les 2 millions d’habitants avant la fin de la décennie, soit deux fois plus qu’aujourd’hui.

Ça et là, de grands chantiers rendent déjà ce changement visible. Comme celui du Kigali Convention Center, un complexe d’un coût de 200 millions d’euros qui devrait regrouper dès 2012 une salle de conférences de 2600 places, un centre commercial, un hôtel de près de 300 chambres (opéré par The Rezidor Hôtel Group, basé à Bruxelles), un musée et des bureaux. Dans le quartier des affaires, la Kigali City Tower, en construction, semble encore bien isolée. Plus pour longtemps. « D’ici à quatre ans, une vingtaine d’immeubles de 15 à 30 étages seront construits dans le central business district », explique le maire, Fidèle Ndayisaba, qui a pris ses fonctions en mars. « Et je ne parle que des projets déjà approuvés… »

« Rationaliser l’espace ». S’il peut être aussi sûr de la hauteur des futurs bâtiments, c’est que les promoteurs n’ont pas le choix: la ville a adopté en 2008 un plan directeur qui doit organiser son développement jusqu’à l’horizon 2050. Celui-ci découpe Kigali en zones, au sein desquelles l’ensemble des immeubles devra répondre à certains critères. Dans le futur quartier hôtelier, tout proche du centre d’affaires, la hauteur minimale a ainsi été fixée à 8 étages. Le but? « Rationaliser l’espace en densifiant la ville », répond le maire. Du coup, la modélisation 3D du futur visage de Kigali donne le tournis : immeubles élancés, espaces verts bordés par des cours d’eau, quartiers commerçants survolés par des passerelles piétonnes…

Les petites échoppes qui prospèrent autour du rond-point du centre-ville devront donc laisser place à des constructions plus ambitieuses. Leurs propriétaires actuels, s’ils ne veulent pas s’impliquer dans un nouveau projet, seront expropriés moyennant dédommagement. « La plupart des commerçants sont enthousiastes, affirme Fidèle Ndayisaba. Ils se mettent en commun pour atteindre la surface minimum requise, et nous les accompagnons. »

Mais il arrive que cela se passe moins bien, comme dans certains quartiers résidentiels. Invités à s’exprimer sur ce thème lors d’un forum de l’Institut de recherche et de dialogue pour la paix, en mars des habitants de Kigali ont ainsi estimé que « les intérêts des expropriés ne sont pas pris en compte, surtout en ce qui concerne leur relogement » – les locataires ne se voient pas proposer de solution -, ou encore que la valeur donnée aux terrains ne correspond pas au prix du marché. « Ce n’est pas toujours facile, concède Fidèle Ndayisaba. Il faut les préparer psychologiquement, les convaincre. Mais c’est pour le bien commun : cela crée une activité économique dont ils sont aussi bénéficiaires. »

Lac artificiel. C’est aussi pour favoriser la croissance que la municipalité, qui prévoit de recevoir de plus en plus d’étrangers, veut créer un quartier des loisirs sur le mont Rebero, qui surplombe la ville. Le 12 août, elle a conclu un accord avec des investisseurs pour la cession de trois parcelles. Celles-ci accueilleront la Kigali Tower (un projet de 8,7 millions d’euros mené par Kigali Real Estate), l’Appartement Hôtel (10,3 millions d’euros, Génimmo) et le Chic Shopping Complex (28,4 millions d’euros, Chic Champion Investment Corporation).

Plus ambitieux encore : la création d’un lac artificiel est à l’étude pour accueillir des activités nautiques. Mais l’Office rwandais de gestion de l’environnement est déjà vent debout contre le projet. « Ce serait de l’eau stagnante, s’inquiète sa directrice, Rosé Mukankomeje. Or les déchets sortent de partout et cette ville n’a pas de système de traitement des eaux usées ! Les concepteurs ont voulu nous mettre devant le fait accompli sans faire les études d’impact obligatoires. Nous nous y sommes donc opposés. »

Pas de quoi entamer la détermination de la mairie. Pour montrer l’exemple, elle a fait raser son ancien hôtel de ville pour construire un nouveau city hall. Réfugié au dernier étage d’un vieux bâtiment administratif adjacent, Fidèle Ndayisaba prévient : « Si le terrain sur lequel nous sommes installés intéresse quelqu’un, je n’hésiterai pas à aller sous une tente pour permettre de lancer les travaux au plus vite. »

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Des mètres carrés très prisés

Le marché de l’immobilier – résidentiel et commercial – a le vent en poupe. Et les prix montent.

Le nouveau maire de Kigali n’a qu’une obsession : construire pour faire face à une demande qui paraît insatiable. « En ce qui concerne les bureaux, les immeubles construits dans le centre-ville sont occupés à 100%, indique Fidèle Ndayisaba. Et ceux qui sont en cours de construction sont déjà entièrement vendus. » À tel point que, selon les professionnels du secteur, les surfaces commerciales les mieux placées peuvent se louer jusqu’à 25 dollars (17,30 euros) par mois le mètre carré.

« Les prix restent globalement raisonnables, estime toutefois le maire. L’inflation n’est pas beaucoup plus forte dans l’immobilier qu’ailleurs. » Elle est en tout cas suffisante pour attirer les investissements dans le secteur : selon le Rwanda Development Board, ceux-ci sont passés de 80 millions à 335 millions d’euros entre 2003 et 2009.

Des maisons par centaines. Avec le retour de la diaspora et l’apparition d’une classe aisée, la demande en logements augmente aussi. Le plan directeur de Kigali prévoit la construction prochaine d’appartements de grand standing dans la zone hôtelière et incite à construire en hauteur dans certains quartiers. La Générale de l’immobilier (Génimmo) vient ainsi d’acquérir une parcelle auprès de la ville de Kigali pour construire l’Appartement Hôtel, d’un coût estimé à 10,3 millions d’euros.

Mais ce n’est pas le créneau que la société souhaite privilégier. « La plupart des Rwandais préfèrent les petites maisons individuelles, confie un de ses responsables. En appartement, on est obligé de cuire à l’électrique : les gens n’en ont pas l’habitude et c’est extrêmement coûteux. » Du coup, la société prévoit de se lancer dans la construction de lotissements de 100 à 200 maisons individuelles, ce qui devrait lui permettre de les vendre à des prix très compétitifs. « Nos études de marché nous montrent que la demande est là pour ce genre de biens », poursuit le promoteur. Sa seule crainte n’est pas que les maisons ne se vendent pas, mais que ses concurrents commencent à profiter du boom avant lui.

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Hydrocarbures : Kibuye Power joue avec le feu

Le lac Kivu regorge de méthane, dont l’extraction pourrait combler les besoins en électricité de la région. Un seul projet est entré en production, mais d’autres acteurs sont sur les rangs.

Depuis les collines du Rwanda, le bleu du lac Kivu s’étend à perte de vue. Difficile d’imaginer qu’une énergie à la fois fabuleuse et monstrueuse sommeille dans les profondeurs de cette immensité paisible. Sauf peut-être à Gisenyi, près de la frontière avec la RD Congo. Depuis la rive, on s’interroge sur cette forme bleue et jaune qui émerge des flots. À mesure que le Zodiac s’en approche, une véritable usine à gaz se dessine. C’est la plateforme flottante Kibuye Power 1 (KP1) : deux imposants réservoirs, reliés entre eux par des pompes et tuyaux, sont surmontés d’une torchère et reliés par un gazoduc à la rive, où trois générateurs produisent de l’électricité.

Sous les pieds des techniciens, un tube s’enfonce pour pomper l’eau 300 m plus bas. Dioxyde de carbone (CO2), diazote, hydrogène sulfuré et, surtout, méthane : à cette profondeur, les eaux du lac sont chargées d’un cocktail de gaz piégé par les fortes pressions qui s’exercent. On y trouve aussi les bactéries, uniques au monde, à l’origine de ce trésor. Elles s’attaquent aux sédiments reposant au fond et accélèrent une réaction chimique qui produit du méthane à partir du CO2 issu de l’activité volcanique de la région. On estime que 300 milliards de m3 de CO2 et 60 milliards de m3 de méthane, remontés dans le lac Kivu par des cheminées volcaniques, s’y sont accumulés au fil des siècles.

Manne énergétique. Une manne pour le Rwanda, qui pourrait ainsi remédier à son déficit énergétique : seuls 8% des Rwandais ont accès à l’électricité et le pays a aujourd’hui une capacité de 85 MW (un peu plus de la moitié de sa consommation). Il s’est donné jusqu’à 2017 pour porter ce chiffre à 1000 MW.

Avec son projet pilote, dans lequel ont d’ores et déjà été investis plus de 15 millions d’euros, la compagnie nationale Kibuye Power Ltd produit actuellement 3,6 MWh. « Mais en exploitant les réserves, nous pourrions générer 700 MW pendant cinquante ans », calcule Alexis Kabuto, directeur général de la société. A ce rythme, le pays devrait parvenir à combler les besoins croissants de sa population et de son économie, et même exporter le surplus dans la sous-région.

L’exploitation du méthane est aussi une question de sécurité. Le Kivu est, avec les lacs camerounais Monoun et Nyos, l’un des trois « lacs explosifs » de la planète, les seuls à contenir une telle proportion de gaz… Et donc à présenter un risque d’éruption, comme celle qui, en 1986, avait causé la mort de plus de 1700 habitants des berges du Nyos. Plus de 2 millions de personnes vivent au bord du Kivu : de quoi frémir.

Moins de risques. « Exploité, ce gaz est une richesse. Sinon, il devient une menace », résume Majuné Laurent, ingénieur électronicien sur KP1. La dangerosité du méthane pourrait donc accélérer les projets rwandais. Plusieurs investisseurs privés s’intéressent en effet au potentiel du Kivu. L’américain ContourGlobal a ainsi décroché une concession àKibuye. Son projet Kivuwatt, d’un montant de 140 millions de dollars (96,5 millions d’euros), a été lancé le 25 août. À l’issue de la première phase, qui devrait être opérationnelle en 2012, l’entreprise prévoit de produire 25 MW.

Le français Data Environnement, qui dégaze déjà le Nyos et le Monoun dans un but sécuritaire, a conçu une seconde plateforme expérimentale à Gisenyi pour la société privée Rwanda Electricity Company (REC). L’usine se trouve sous l’eau et utilise la pression ambiante pour économiser sur le pompage.

Mais la production est à l’arrêt du fait d’un défaut de conception ; l’ossature, incapable de résister aux vagues du lac Kivu, doit être changée. Malgré ce contretemps, REC affirme que le procédé est au point. « La phase de recherche et développement est presque terminée et nous n’attendons plus que les investisseurs », indique Ivan Twagirishema, le directeur général de l’entreprise, qui cherche donc quelque 136 millions de dollars pour atteindre une capacité de 50 MW.

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Agriculture : vivrier ou export, faut-il choisir?

Le pays parvient à nourrir sa population tout en augmentant sa production pour l’étranger. Reste à savoir si ce miracle peut durer.

Le défi semble proche de la recherche de la quadrature du cercle. Pays le plus densément peuplé du continent (407 habitants/ km2), le Rwanda garde en outre une croissance démographique de 2,8%, plus vigoureuse que la moyenne subsaharienne. Il se prépare donc à nourrir 3 millions de bouches supplémentaires d’ici à 2020 (il compte 10,7 millions d’habitants en 2011). Parallèlement, Kigali doit compenser le déficit de sa balance commerciale en augmentant le volume et la valeur de ses exportations. Or ses meilleures ventes à l’étranger ne sont autres s que des produits agricoles : le thé et le café. Pour compléter cette délicate équation, il faut ajouter que le Rwanda n’a pas de terres en réserve pour accroître la surface agricole exploitée.

Intensification. Pourtant, toutes les filières agricoles sont en hausse. La production vivrière a augmenté de 5% en 2010, année où le pays est parvenu à l’autosuffisance alimentaire pour la première fois, tandis que les productions à l’exportation croissaient de 14%, après une chute de 15% en 2009 liée à la crise internationale.

Depuis 2007, Kigali a mis en place un programme d’intensification des, cultures. Des ingénieurs agronomes 5 sont envoyés aux quatre coins du pays, à commencer par les zones céréalières (riz, maïs, blé… ). « Le but est de former nos paysans à bien préparer leurs terres, à utiliser les semences qu’on leur fournit et les engrais qu’on subventionne », détaille Raphaël Rurangwa, directeur de la planification au ministère de l’Agriculture. Dès 2008, l’effet est visible : les rendements à l’hectare, déjà traditionnellement forts, ont presque doublé par rapport à 2004. Et l’effort se poursuit. «La première année, le programme concernait 27.000 ha. Aujourd’hui, nous en sommes à 500.000 ha, sur un total d’environ 1,3 million, poursuit Raphaël Rurangwa. Et nous sommes en train de l’étendre à d’autres cultures : patates douces, haricots, bananes, manioc, etc.»

L’intensification a un autre avantage, celui d’amortir les effets du fractionnement des parcelles, un des problèmes structurels de l’agriculture rwandaise qui empire de génération en génération : leur taille moyenne est passée sous la barre de 1 ha par foyer. Pour bénéficier de l’accompagnement des agronomes, les agriculteurs doivent s’unir et former des exploitations de 50 à 100 ha. Ils réalisent ainsi des économies d’échelle. En outre, pour les familles les plus démunies, le gouvernement a lancé le programme Girinka : « une vache par famille ». En plus de sa forte valeur symbolique dans les campagnes, ce bétail fournit du lait, une force de traction précieuse et des engrais naturels.

Érosion. Tout n’est pas gagné pour autant. Le Rwanda est condamné à perpétuellement augmenter ses rendements : les plantations de thé et de café s’étendent, tandis que l’érosion fait perdre des centaines de milliers d’hectares de terre chaque année. Par ailleurs, la préservation de l’environnement est devenue un objectif prioritaire pour le pays, qui mise sur le tourisme écologique: pour respecter les Objectifs du millénaire pour le développement, il devrait rendre plus de 10 % de son territoire à la forêt d’ici à 2015… Il n’y parviendra vraisemblablement pas.

Mais les pistes d’intensification ne manquent pas. Le gouvernement se lance dans la mécanisation, veut encourager l’agriculture en terrasses et augmenter les surfaces irriguées jusque sur les collines. « Cela peut être fait grâce à des réservoirs pour les eaux de pluie ou grâce à l’utilisation de l’eau retenue par les barrages », indique Raphaël Rurangwa. La révolution verte n’est pas terminée.

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International : partenariats à géographie variable

Pour devenir la première plateforme régionale de services, Kigali multiplie ses échanges et diversifie ses relations. Avec ses voisins, vers l’est et le sud du continent. Et bien au-delà.

Marché commun de l’Afrique orientale et l’Afrique australe (Comesa, le plus grand bloc économique régional du continent) en 2004, relance de la Communauté économique des pays des Grands Lacs (CEPGL) et, surtout, entrée dans la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC) en 2007… À défaut de pouvoir faire venir l’océan Indien aux pieds de ses collines, le Rwanda s’ouvre au monde par un impressionnant activisme en matière d’intégration sous-régionale.

De petite taille, enclavé, pourvu d’un relief accidenté, il a longtemps été handicapé par sa géographie, qu’il s’évertue désormais à transformer en avantage. Si ses frontières n’ont pas bougé, le pays, de plus en plus anglophone, les regarde différemment. Il a quasi oublié celles qui le séparent de l’Ouganda, de la Tanzanie, du Burundi et, au-delà, du Kenya, membres comme lui de l’EAC, un marché commun avec libre circulation des biens et services, des personnes et des capitaux, qui prévoit de mettre en place une monnaie unique prochainement.

Frontaliers. Pour autant, le Rwanda n’oublie pas qu’il conserve une frontière avec-la RD Congo, les nombreux rwandophones qui y vivent et ses immenses ressources. Entre Gisenyi (au Rwanda) et Goma (en RD Congo), nombreux sont les frontaliers à faire le trajet quotidiennement pour travailler. Et les échanges de marchandises se portent encore mieux : produits pétroliers en provenance des ports de l’océan Indien, ou minerais congolais à destination du reste du monde, même si les nouvelles exigences en matière de traçabilité ont beaucoup ralenti ce dernier commerce.

Mais le Rwanda veut aussi survoler la RD Congo – littéralement – pour se rapprocher d’autres pays francophones. Depuis mars, la compagnie nationale Rwandair a ouvert des liaisons vers le Congo-Brazzaville et le Gabon. « Le vol vers Libreville a enregistré des réservations plus importantes que toutes les autres destinations lancées dans un passé récent », indiquait Rwandair peu après l’ouverture de la liaison. Brazzaville a quant à elle accueilli une délégation d’hommes d’affaires rwandais au mois de juin. « Le ministre s’est déplacé, et nous avons constaté que le pays importait de France de nombreux produits sur lesquels nous voulons nous positionner », indique Jean-Louis Uwitonze, directeur de la planification du ministère rwandais du Commerce et de l’Industrie.

Le statut de langues officielles du français et de l’anglais, en plus du kinyarwanda, se révèle donc un atout pour le Rwanda dans son ambition de devenir le Singapour de l’Afrique. Kigali veut s’imposer comme une plaque tournante des services (finance, commerce, technologies de l’information et de la communication, transport aérien, tourisme…) entre l’Atlantique et l’océan Indien.

Mais il lorgne aussi du côté des pays émergents, comme l’Inde, la Thaïlande et, en particulier, la Chine. Les échanges avec cette dernière explosent (+ 89% entre 2008 et 2010), et elle est devenue un partenaire indispensable pour construire ses infrastructures. Pour la seule année 2009, les entreprises chinoises ont réalisé des projets pour près de 500 millions de dollars (345 millions d’euros). Avec l’Inde, les échanges sont davantage tournés vers la formation, le Rwanda espérant bénéficier de son expertise dans les nouvelles technologies : elle y envoie des étudiants et y recrute des professeurs.

Déséquilibres. Cette ouverture n’est pas sans conséquences. Depuis son adhésion à l’EAC, en 2007, les exportations rwandaises ont sensiblement augmenté, mais les importations ont littéralement explosé. Du coup, le déficit de la balance commerciale a dépassé le milliard de dollars en 2010 (contre moins de 500 millions en 2005). « Les autres pays membres de l’EAC sont plus avancés que nous, donc nous savions qu’il y aurait des pertes au début, assure Jean-Louis Uwitonze. C’est une stratégie de long terme : nous espérons qu’il y aura convergence des technologies et de la connaissance. »

Un déséquilibre que l’on retrouve dans ses relations avec les États-Unis. Éligible dès octobre 2000 à l’African Growth and Opportunity Act (Agoa), qui exonère de droits de douane des produits venant d’une quarantaine de pays subsahariens, le Rwanda a exporté 7,4 millions de dollars de marchandises vers les États-Unis en 2010… pour des importations de 42,9 millions de dollars. Quant au Canada, s’il ne figure pas parmi les vingt premiers partenaires commerciaux du Rwanda, il a noué avec lui de solides relations, notamment en matière universitaire.

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Double culture

Le pays se tourne de plus en plus vers le monde anglophone. Un choix qui n’est pas sans conséquences sur la vie quotidienne.

Hello, I would like a coffee, please. – Sorry?- Vous préférez parler français?- Je le comprends mieux. – Alors, un café s’il vous plaît. – Okay. Do you need anything else? » La scène peut paraître incongrue, mais, à Kigali, rien de plus banal. Alors que le français reste très parlé au Rwanda, dans la capitale, presque tout le monde s’évertue à s’exprimer dans la langue de Shakespeare. Y compris face à des francophones.

Dans l’administration, c’est encore plus frappant. Du management intermédiaire au sommet, il n’y a quasiment que des anglophones, souvent trentenaires, qui ont grandi et étudié à l’étranger. Le constat se vérifie particulièrement au Rwanda Development Board – comme son nom l’indique -, où sont centralisés tous les guichets nécessaires pour créer une entreprise. Dans ce temple du capitalisme à la rwandaise, il n’y en a que pour l’anglais. « Bien sûr, c’est la langue du business ! » lance Dianne, une jeune employée, formée au Canada.

Le français supplanté. Autrefois bastion de la francophonie, et longtemps soutenu comme tel par Paris, le Rwanda a amorcé son virage vers le monde anglophone au lendemain du génocide. De nombreuses familles réfugiées dans les pays anglophones voisins (Ouganda, Tanzanie…), parfois depuis les premiers pogroms anti-Tutsis des années 1960, sont revenues. Les liens tissés avec ces pays ont évidemment subsisté.

La rupture diplomatique avec la France, entre 2006 et 2009, n’a fait qu’accélérer le processus. Kigali a successivement adhéré à la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC), majoritairement anglophone, en 2007, décidé que l’anglais remplacerait le français dans ses écoles publiques et intégré le Commonwealth en novembre 2009 (tout en restant, à l’instar du Cameroun, membre de l’Organisation internationale de la Francophonie).

Pas étonnant, dès lors, que l’on retrouve les traits du monde anglo-saxon dans la gestion du pays. Ainsi, de l’énergie aux transports, en passant par le logement et les télécoms, le gouvernement fait systématiquement appel aux investisseurs privés pour développer les infrastructures et les services. L’organisation et le fonctionnement mêmes de l’État ne sont d’ailleurs pas sans rappeler ceux d’une entreprise, avec pour principal souci celui d’être performant et d’évaluer ses employés.

« Chaque année, tous les ministères mettent en place un plan d’action, avec des objectifs chiffrés, validé par les services du Premier ministre, explique un haut fonctionnaire rwandais. À la fin de l’exercice, nous présentons nos résultats point par point. Mais ça ne s’arrête pas là : la primature et la présidence se chargent de vérifier ce que nous déclarons. »

Bref: si, de passage à Kigali, vous entendez parler du chief ou du boss, il y a de fortes chances qu’il s’agisse du président.

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Laurent Contini, Ambassadeur de France à Kigali, le dit : « Au Rwanda, la France peut et doit mieux faire »

Après trois ans de rupture diplomatique, les deux pays ont renoué fin 2009. L’ambassadeur de France à Kigali déplore cependant le manque d’investissement humain et financier de Paris.

Jeune Afrique : Comment avez-vous été accueilli à votre arrivée, début 2010? 

Laurent Contini : Nous avons reçu un accueil comme j’en ai rarement vu. Dans la rue, comme lorsque nous sommes allés évaluer les dégâts au Centre d’échanges vculturels franco-rwandais, les gens étaient manifestement très contents de nous voir.

Je connais bien ce pays, et je ne m’attendais pas à une réaction aussi positive. D’autant que c’était pareil du côté des autorités. À l’époque de la visite de Nicolas Sarkozy [en février 2010, NDLR], je n’avais que deux collaborateurs pour tout organiser. Heureusement, les Rwandais m’ont aidé d’une façon remarquable : discrète et efficace. De même, les autorités ont facilité le retour de Radio France Internationale (RFI) sur les ondes. C’est une radio très écoutée : les francophones restent plus nombreux que les anglophones.

JA : Dans les administrations, ce n’est pas toujours l’impression que l’on a…

LC : Effectivement, parce qu’il y a eu un mot d’ordre de passer à l’anglais. Les fonctionnaires sont encore inhibés sur ce sujet. Il faudrait que les autorités disent plus clairement qu’on peut aussi bien utiliser le français.

JA : Le passage à l’anglais dans l’enseignement public a été décidé il y a maintenant trois ans. où en est-on ?

LC : Le passage au forceps à l’anglais sacrifie une génération d’étudiants et de professeurs. Mais le bilinguisme coûte cher, et les autorités ont des priorités.

Si la France proposait une aide de quelques dizaines de millions d’euros pour l’enseignement, nous sauverions le français. Aujourd’hui, il est en danger et, si on ne fait rien, il deviendra une langue étrangère dans les années à venir. À Paris, certains semblent penser que les Rwandais ne veulent plus du français. Mais c’est faux.

JA : Pourquoi est-ce important pour Kigali?

LC : La richesse linguistique est un atout pour le Rwanda dans son ambition de devenir un hub régional se concentrant sur le secteur des services. Or c’est la bonne stratégie : le pays a peu de ressources naturelles, l’agriculture est quasiment au maximum de ses capacités et l’industrie peut difficilement être réussissent. Et, pour l’instant, nous ne les y aidons pas.

JA : En avez-vous les moyens ?

LC : Non, les moyens de l’ambassade de France au Rwanda sont loin de ceux dont elle aurait besoin. En 2006, il y avait cinquante personnes à temps plein ici Aujourd’hui, nous ne sommes qu’une quinzaine alors que nos attributions n’ont pas changé. L’aide publique au développement est de moins de 2 millions d’euros par an, dont 1,2 million qui correspond au désendettement du Rwanda vis-à-vis de la France. Nous comptons parmi les lanternes rouges des donateurs, derrière l’Italie, l’Espagne ou le Luxembourg.

JA : Et sur le plan économique, la France est-elle de retour?

LC : Non, c’est encore trop tôt. En France, le Rwanda garde une image déplorable héritée du génocide et de la caricature que l’on y fait du régime. Dans le domaine des affaires, les liens sont rompus : il n’y a plus que cinq entreprises françaises ici. Pourtant, il y a des opportunités.

JA : Une visite de patrons français était pourtant prévue dans la région au début de l’année…

LC : Justement, elle a été reportée à une date inconnue faute d’entreprises intéressées : seules quatre s’étaient manifestées, alors que le voyage devait inclure aussi le Kenya et l’Ouganda. Il y a là une véritable méconnaissance : l’Afrique de l’Est est en train de décoller. Il faudrait nous inscrire dans cette dynamique.

JA : La visite de Paul Kagamé à Paris pourrait-elle changer la donne?

LC : Il doit rencontrer le Medef [principale organisation patronale française]. C’est l’une de ses demandes : il ne veut pas seulement le rétablissement des liens diplomatiques, mais aussi le retour des investisseurs.

JA : Ces derniers ne craignent-ils pas que les relations diplomatiques soient encore trop fragiles?

LC : Bien sûr, la propagande antirwandaise est telle qu’elle a sans doute des effets. Mais la diplomatie et les affaires sont déconnectées. Et puis la rupture des relations diplomatiques était une bombe atomique. Je ne pense pas que cela puisse se reproduire, même s’il peut encore y avoir des tensions. 

JA : La nomination au ministère des Affaires étrangères d’Alain Juppé, qui était déjà à ce poste pendant le génocide de 1994, les a-t-elle ravivées ?

LC : Du point de vue des Rwandais, ce n’était pas une bonne nouvelle. Ils ont pu penser que les lobbies anti rwandais étaient encore puissants à Paris. Mais ils connaissent la politique française et savent que ce choix n’était pas dirigé contre eux.

JA : Qu’avez-vous pensé des déclarations de Juppé, disant qu’il n’avait pas l’intention de serrer la main de Paul Kagamé?

LC : Il est le ministre. Il prend ses responsabilités. Je n’ai pas à commenter.

JA : Vous donnez l’impression d’être assez indépendant de lui…

LC : Non. La mission que le président de la République m’avait confiée à mon arrivée était la normalisation des relations avec le Rwanda. Si je reçois un contrordre, j’aviserai. Pour l’instant, ce n’est pas le cas.

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Très délicat retour de la francophonie

L’organisation internationale de la Francophonie (OIF) peine à ouvrir les six centres de lecture et d’animation culturelle (Clac) prévus. L’OIF, qui fournit le matériel, attend que les autorités locales créent un poste de gérant pour chacun d’eux. Un seul a été accordé à ce jour, à Nyamagabe, mais trois autres pourraient suivre d’ici à juin 2012.

Quant au Centre d’échanges culturels franco-rwandais, il est en sursis. Dans la zone où il est situé, la mairie impose la construction d’immeubles, sous peine d’expropriation. L’ambassade de France a mis sur pied un projet avec des investisseurs privés, mais Kigali ne propose qu’une concession de trente ans sur une partie des terrains, terrains pour lesquels la propriété française n’a jamais été officialisée. « Les Français doivent construire et ensuite ils obtiendront un véritable titre », explique-t-on à la mairie.

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Enseignement supérieur : l’école de la gagne

L’Institut des sciences et technologies de Kigali forme des ingénieurs et des architectes. Ce fleuron du système universitaire national attire bien au-delà des frontières.

Le sommet de la colline de Kiyovu, à Kigali, est une allégorie de l’évolution du Rwanda ces deux dernières décennies. Ce vaste espace dégagé, situé à proximité de la résidence présidentielle, était encore une caserne au milieu des années 1990. Aujourd’hui, les treillis ont laissé place aux tenues de footing des étudiants et aux uniformes des chrétiens évangéliques en route pour la chorale.

Du camps au campus. Hors quelques bâtiments vieillots, le lieu rappelle les campus de films américains : grandes pelouses, dortoirs, infirmerie, restaurant, accès à l’internet sans fil… Cela fait d’ailleurs bien longtemps que l’Institut des sciences et technologies de Kigali (Kist), qui occupe depuis 1997 ce village au cœur de la capitale, est passé à l’enseignement en anglais. Ces dernières années, le gouvernement n’a pas lésiné sur les moyens infrastructures (comme le très high-tech bâtiment 4 et ses salles lumineuses équipées de microscopes dernier cri).

L’établissement a largement recruté au-delà des frontières : un quart des enseignants est étranger. Les nombreux étudiants sud-soudanais, burundais, et depuis peu, haïtiens achèvent de lui donner un esprit multiculturel et pionnier.

C’est ici que sont formés les architectes, les ingénieurs et techniciens en agronomie, génie civil, informatique, ou encore électronique, dont le pays a besoin pour développer son ambitieuse économie de la connaissance. « Au niveau national, le Rwanda manque de compétences, constate Paul Mugemangango, senior manager chez MTN Rwanda, le premier opérateur télécom du marché. Mais le Kist est une bonne école : nous recrutons des ingénieurs dans chacune de ses promotions. »

Prix fort. Les opportunités d’embauché à la sortie de l’Institut sont nettement plus nombreuses – et alléchantes – que dans les autres universités rwandaises. Des perspectives qui se paient au prix fort. Car pour accéder à cet établissement, il faudra dès la prochaine rentrée universitaire débourser 1,2 million de francs rwandais par an (1370 euros environ), soit deux fois plus qu’en 2010, alors que les bourses mensuelles de 25.000 francs rwandais seront parallèlement supprimées. « Nous voulons amener progressivement chaque établissement à s’autofinancer, explique Emmanuel Kaviziya, conseiller du ministre de l’Éducation. Donc nous leur avons coupé une partie des fonds, ce qu’ils ont dû compenser. »

Certains étudiants ont profité de la venue de Paul Kagamé, en avril dernier, pour s’en inquiéter. Si le président a assuré que les plus nécessiteux obtiendraient un soutien matériel, il a écarté la possibilité de revenir sur la décision de supprimer les bourses. « On peut vous aider à utiliser votre temps libre ou vos vacances pour travailler, a-t-il déclaré. Vous pouvez gagner votre argent plutôt que d’attendre de le recevoir.» L’armée est partie depuis bien longtemps, mais, au Kist, la discipline et l’effort continuent de régner.

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