Le land grabbing, nouvelle version de la malédiction des ressources en Afrique (Les Afriques n°173 du 06/10/2011)

Plus de 33 millions d’hectares de terres arables africaines ont changé de main depuis 2001, le plus souvent au détriment des populations locales. Après les minerais et le pétrole, la malédiction des ressources naturelles gagne les champs du continent.

227 millions d’hectares, soit l’équivalent de la surface de l’Europe de l’Ouest. C’est l’étendue des terres arables qui ont été vendues, louées ou concédées dans le cadre de transactions foncières à l’échelle mondiale depuis 2001. Dans son nouveau rapport intitulé Terres et pouvoirs, l’ONG Oxfam compare la course aux acquisitions de terres agricoles dans les pays en développement à la ruée vers l’or du XIXème siècle.

Le phénomène, connu désormais sous l’appellation de « l’accaparement des terres », ou « land grabbing », frappe durement l’Afrique, selon ce rapport publié le 22 septembre. Sur les 1100 transactions foncières, portant à 67 millions d’hectares, vérifiées par l’ONG, la moitié se situe en Afrique. La superficie de ces terres africaines passées aux mains d’investisseurs internationaux est presque équivalente à la taille de l’Allemagne !

La majeure partie de ces acquisitions de terres a eu lieu ces deux dernières années. Et les porteurs de capitaux intéressés par « l’or vert » n’ont pas fini d’affluer sur le continent. L’accélération récente des acquisitions de terres africaines trouve son origine dans les diverses crises qui ont secoué le monde depuis 2007, en l’occurrence la flambée des prix du pétrole et la crise alimentaire. Les transactions foncières visent, d’ailleurs, souvent une production destinée à l’exportation d’agro carburants et de produits alimentaires, même si nombre d’investisseurs pourraient n’acheter des terres qu’à des fins spéculatives, anticipant des hausses de prix dans les prochaines années.

Les auteurs du rapport d’Oxfam redoutent une explosion des opérations de vente à la découpe de terres agricoles avec le changement climatique et l’accroissement de la population mondiale.

Les populations locales délogées de force. Avec bientôt neuf milliards d’humains à nourrir et des terres arables qui pourraient se réduire considérablement sous l’effet de la hausse du niveau des mers et de la sécheresse, les investisseurs voient dans la terre un placement rentable pour l’avenir. Mais les inquiétudes demeurent nombreuses autour de la question ultrasensible du sort des populations locales. D’autant plus que les travaux de recherche menés par Oxfam en Afrique ont révélé que la ruée sur les terres constitue une nouvelle version de la « malédiction des ressources naturelles ». Trop d’investissements ont, en effet, entraîné la dépossession, la tromperie, la violation des Droits de l’homme et la destruction de moyens de subsistance. « Cette main basse sur les terres a des conséquences catastrophiques pour les populations locales, et compromet tout développement », souligne Jean-Cyril Dagorn, d’Oxfam-France.

Le rapport cite notamment l’exemple des villages de Kibga et Mubende, en Ouganda, où quelque 22.500 personnes ont perdu leur toit et leurs terres pour faire place à une compagnie forestière britannique, la New Forests Company (NFC). Nombre d’expulsés ont confié à Oxfam avoir été délogés de force et s’être retrouvés sans assez de nourriture ni d’argent. « Aucune des personnes déplacées n’a à ce jour reçu de compensations financières, malgré une décision de justice qui, en 2009, avait ordonné l’arrêt des expulsions », dénonce Oxfam. La NFC et le gouvernement ougandais ont déclaré que la majorité des habitants étaient des « squatters » n’ayant pas de droits sur les terres, oubliant que très peu de villageois peuvent présenter des titres de propriété valides dans un pays au cadastre très embryonnaire.

Standards internationaux contraignants. Souvent présentées comme l’un des principaux avantages de l’acquisition de terres, les exigences en matière de création d’emplois locaux sont, par ailleurs, absentes des contrats, ou se matérialisent rarement. Les enquêteurs d’Oxfam Partnership dépêchés sur le terrain en Afrique ont constaté que les emplois semblent rares ou de courte durée, du fait que les projets s’orientent vers une plus grande mécanisation.

Pour limiter les effets dévastateurs sur les populations locales de la ruée sur les terres africaines, Oxfam appelle les gouvernements des pays hôtes à ne plus se plier aux volontés des investisseurs et à accorder la priorité aux droits existants en matière d’utilisation des sols, sans se limiter à la détention de droits de propriété officiels. Elle souhaite également que l’Union européenne abandonne ses objectifs de production et de consommation d’agro carburants, qui incitent les industriels à acheter des terres où poussent canne à sucre, jatropha ou huile de palme, alors que des pénuries alimentaires sont à craindre dans les prochaines décennies.

L’ONG demande, par ailleurs, à la communauté internationale d’adopter au plus vite des standards internationaux contraignants sur la gestion des ressources naturelles, et compte pour cela sur la réunion du Comité de sécurité alimentaire des Nations Unies qui aura lieu mi-octobre. « Une action mondiale s’impose de toute urgence afin d’éviter que les populations aux ressources relativement modestes ne perdent tout au profit d’une poignée d’autres, et pour que tout un chacun puisse manger à sa faim », plaide Jeremy Hobbs, le directeur exécutif d’Oxfam.

Walid Kéfi, Tunis

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