Addis-Abeba, l’ancienne et la nouvelle Ethiopie (Les Afriques n°177 du 03/11/2011)

Un clochard par terre, inerte. Le coup de pied sec de son compagnon d’infortune, en guenilles, le laisse de marbre. Corps inerte abandonné aux morsures du soleil d’hiver qui pointe au bout d’une longue nuit froide, quasi boréale, caractéristique des hauts plateaux éthiopiens suspendus à plus de 2600 mètres d’altitude. Le dormeur est toujours immobile, insensible au vacarme grandissant d’une foule bruyante à la recherche de la pitance quotidienne, de la bonne affaire. Un sommeil profond, un sommeil définitif ? Les nombreux piétons qui tentent de se frayer un passage entre les voitures, les baudets lourdement chargés et les échoppes informelles ne prêtent pas attention à la scène.

Une concentration humaine inédite. Du déjà vu sans doute dans cet état fédéral de 60 millions d’habitants et de 80 groupes ethniques où la croissance à deux chiffres, reconduite depuis quelques années sous la conduite éclairée du premier ministre Meles Zenawi, ne suffit pas à enrayer la pauvreté. Le marché de Mercato, le plus grand d’Afrique, avec une concentration humaine inédite (plus de 500 habitants par hectare) et 15 à 20.000 commerçants, offre toute la dimension de la confrontation entre la nouvelle et l’ancienne Ethiopie.

Parmi les meilleurs élèves. Entre cette Ethiopie des années 80, en proie à la famine récurrente, et cette nouvelle Ethiopie, qui évolue au rythme de chantiers fulgurants, tout sépare. D’abord le PIB, qui est passé de 7,9 milliards de dollars en 2000 à 31,5 milliards, classant le pays parmi les cinq plus fortes croissances africaines de la dernière décennie. Ensuite, les orientations. Le socialisme incantatoire a cédé la place au pragmatisme. Les dépenses militaires inconsidérées et les défilés des chars ont fait place à des dépenses d’investissements et aux défilés des technocrates, dans les nombreux centres de conférences d’Addis Abeba. L’avenir passe par l’agriculture, pierre angulaire du nouveau plan quinquennal lancé en 2011.

Bref, le virage vers l’économie de marché entrepris au début des années 90, à la chute de Mengisto Hailé Mariam, le « négus rouge » dont ne subsiste aucune trace dans la ville, a incontestablement changé la donne. L’Ethiopie est citée parmi les meilleurs élèves africains dans le rapport 2011 sur les OMD. Le pays initiateur de la conférence de Bandoeng de 1955, aux côtés des Asiatiques, a cédé le triste trophée du premier destinataire africain de l’aide mondiale d’urgence au Darfour et à la Somalie. En atteste, les bruits des marteaux piqueurs et les grues. Les immeubles poussent sous la protection de la statue impériale de Menelik II, réformateur et fondateur d’Addis Abeba en 1887.

Le vent de modernisation. Mais, à côté des bâtiments rutilants comme le siège de l’Union africaine, le siège du centre des Nations unies pour l’Afrique, des taudis résistent encore. Pour combien de temps? A Mercato, point de rencontre de l’Ethiopie avec le Soudan du Sud, l’Ouganda, la Somalie, l’Erythrée et le Kenya, le vent de modernisation commence à repousser les anciennes mansardes en toile de zinc. « Si Mercato est bien fourni en produits alimentaires, alors l’Ethiopie va bien, c’est le poumon du pays », se hasarde un chauffeur de «Matatu », ces bus 12 places venus du Kenya, souvent en surcharge.

A Mercato, de nouvelles boutiques poussent, de nouveaux immeubles barrent l’horizon. On y vend de tout. Les appareils cellulaires dernier cri cohabitent avec les épices, les légumes, les fruits tropicaux, les tapis d’orient et les articles chinois bon marché. Ou encore les habits en cuir « Made in Ethiopia », avec des enseignes déclinées en amharique. A la différence du reste de l’Afrique subsaharienne, l’Ethiopie qui n’a été occupée, partiellement, que cinq ans avant de chasser l’armée de Mussolini, a conservé sa culture, son alphabet millénaire et imposé sa langue sur l’espace public, déléguant à l’anglais le secteur des affaires.

Les mille et une nuances du café éthiopien rappellent que la mamelle nourricière de cette contrée repose sur l’agriculture. La dépendance à la pluie devrait s’atténuer grâce à la politique des grands barrages sur le Nil. En attendant, Mercato évolue au rythme des saisons. Le marché est bien fourni en cette fin d’octobre, en parfait contraste avec la famine qui gronde dans les pays voisins.

En sortant de ce grand marché, la place occupée tout à l’heure par le dormeur anonyme est vide. Où est-il passé entre les millions d’anonymes qui rythment cette bourse des marchandises ? Forcément dans l’un ou l’autre pays de Lucy.

Adama Wade

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