Pourquoi l’Afrique sera incontournable (Les Afriques n°184 du 22/12/2011)

En cette période de crise, projeter l’Afrique sur un horizon lointain relève d’une gageure. Continent riche doté d’une population pauvre, l’Afrique peut traduire son potentiel dans la réalité. Pourvu que ses élites en prennent conscience. L’évolution récente du continent incite à l’optimisme en raison d’une croissance soutenue au cours de la décennie écoulée, de la stabilité macroéconomique, d’un retour sur investissement élevé et de quelques exemples de succès tels que le Rwanda, le Botswana ou l’Ile Maurice.

Mais cette embellie demeure fragile pour deux raisons majeures. Premièrement, une crise de leadership marquée par la pusillanimité des élites au moment où le monde entre inéluctablement dans l’ère du choc des civilisations. Obnubilée par le mirage de la générosité universelle, l’Afrique a renoué avec « l’esprit de cargo », cette croyance illusoire au bonheur venu d’ailleurs, inaugurée par l’esclavage. Au point de confier son destin à ses concurrents dans la compétition mondiale et de devenir le champ d’expérimentation de politiques qui ne sauraient être envisagées ailleurs, comme le démontre la crise de l’euro. Deuxièmement, tirée essentiellement par le boom des matières premières, la croissance ne s’accompagne d’aucune mutation des structures économiques. La productivité reste en dessous du niveau requis pour réduire la pauvreté et créer des emplois pour les 10 millions de jeunes africains qui rejoignent le marché du travail chaque année. Les déficiences au niveau des infrastructures (énergie, routes, ports, chemins de fer) constituent un obstacle majeur à la compétitivité. La mobilisation du capital financier et humain reste insuffisante par rapport aux défis du développement. Déconnecté de l’économie moderne, le monde rural en est réduit à des activités de survie, au point de plonger le continent dans une dépendance alimentaire chronique. En conséquence, plus de 400 millions d’Africains vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 2 dollars par jour.

Quatre forces motrices pour le réveil économique de l’Afrique. Le monde qui s’annonce sera marqué par le déclin de l’Occident et l’émergence d’un nouvel ordre mondial. L’Afrique a les moyens d’assurer son développement et de devenir un partenaire incontournable, en raison des mutations internes et externes.

En premier lieu, la montée des modèles de développement alternatifs est une chance pour l’Afrique. En raison de la crise financière internationale, le Consensus de Washington, prôné par les institutions de Bretton Woods, consistant à stabiliser, libéraliser et privatiser est de plus en plus battu en brèche par le modèle asiatique qui a sorti la Chine de la pauvreté en quelques décennies à travers le pilotage stratégique de l’économie par l’Etat, l’accent sur les exportations, la restriction des importations ainsi que l’investissement des recettes d’exportation dans les infrastructures et le développement des secteurs productifs.

En second lieu, la bataille pour le contrôle des matières premières constitue à la fois une opportunité et une menace pour la stabilité de l’Afrique. L’émergence de nouveaux géants tels que le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine (BRIC) alimente la flambée des prix des matières premières et donne plus de pouvoir de négociation à l’Afrique. Cette mutation risque de provoquer également une lutte féroce pour le contrôle des ressources à travers une instrumentalisation accrue des conflits et des institutions internationales. Il appartient aux Africains de trouver un modèle d’engagement et de gouvernance approprié pour mieux tirer profit de cette nouvelle dynamique.

En troisième lieu, les mutations démographiques représentent une opportunité historique pour l’Afrique. En 2050, le monde comptera 9 milliards d’habitants dont 1,8 milliards d’Africains contre 851 millions aujourd’hui. En conséquence, le centre de gravité de l’économie mondiale se déplacera vers le Sud et l’Asie en particulier. L’augmentation de la population africaine créera des espaces pour une plus grande autonomie politique. Car en raison du dividende démographique, « les changements de régimes » et le contrôle des ressources deviendront plus onéreux pour les puissances dominantes. L’accroissement de la population et l’urbanisation permettront également aux économies africaines de s’appuyer sur un vaste marché intérieur pour accélérer la croissance économique et attirer les investissements. Cependant, l’urbanisation exercera une forte pression sur les ressources et l’organisation sociale. Pour tirer profit de ces changements, il est important de créer un environnement favorable à la création de richesses et de doter les jeunes des compétences adéquates pour en faire une source importante de production et de consommation.

En dernier lieu, les mutations technologiques et économiques offriront de nouvelles opportunités à l’Afrique. Le monde de demain sera urbain, vieux au Nord et jeune au Sud et animé par la volonté de mieux gérer les ressources rares telles que l’eau, l’environnement, l’énergie, les matières premières et les produits alimentaires dont les prix s’inscriront à la hausse. Les pays riches s’orienteront davantage vers les technologies de l’avenir pour mieux maîtriser la vie (génome humain, robotique, technologies miniaturisées). Ils essaieront également de donner un coup de frein à la mondialisation pour protéger leur classe moyenne. Les pays émergents investiront de plus en plus dans les industries et les services orientés vers la consommation de masse et certaines industries de pointe. La bataille sera féroce pour capter la classe moyenne et attirer la nouvelle armée des pauvres vers la société de consommation. Compte tenu de la hausse des coûts en Asie, l’Afrique sera dans une position privilégiée pour devenir un centre de fabrication des produits à faibles coûts et un pôle de consommation important.

Quatre groupes de pays. Les mutations qui se dessinent augurent d’un avenir meilleur pour l’Afrique. Cependant, le voyage du développement ne sera pas uniforme. Quatre groupes de pays sont à distinguer en fonction de leur potentiel de développement.

Le premier groupe est composé de locomotives ayant soit une base industrielle (Afrique du Sud, Egypte, Maroc, Ile Maurice) soit un niveau de population élevé (Nigeria, Egypte, Ethiopie, Kenya) permettant de tirer profit d’un vaste marché domestique pour se spécialiser dans les industries à faibles coûts de main d’œuvre et remonter progressivement la chaîne de valeur. Le second groupe comprend les gros producteurs de pétrole ayant une économie moins diversifiée et un revenu par habitant élevé (Algérie, Angola, Nigeria, Guinée équatoriale, etc.). L’accélération de leur développement dépendra de leur capacité à utiliser les ressources pétrolières pour diversifier l’économie. Le troisième groupe comprend les pays en transition ayant le potentiel nécessaire pour diversifier l’économie et sortir de l’ajustement structurel (Ghana, Cameroun, Côte d’Ivoire, Gabon, Sénégal, Mozambique, Rwanda, Tanzanie, etc.). Le dernier groupe comprend les pays fragiles, en conflit ou ayant des institutions faibles (RDC, Tchad, Niger, RCA, Guinée Bissau, etc.). La capacité de passer d’un stade à un autre dépendra en grande partie de la qualité de la gouvernance et des stratégies de développement des pays concernés.

Pour gagner le 21ème siècle, l’Afrique doit procéder à des changements radicaux dans plusieurs domaines.

En premier lieu, il convient d’améliorer la qualité du leadership et de la gouvernance. La compétition mondiale est une bataille entre les élites des différents pays pour améliorer les conditions de vie des citoyens. Il est indispensable de réorienter le contrat social vers l’amélioration du bien-être ; de se doter de leaders capables de comprendre où va le monde, d’articuler une ambition nationale et d’en coordonner la mise en œuvre ; d’encadrer également les actions des dirigeants par des élections libres et transparentes, par la limitation des mandats présidentiels ainsi que par le renforcement des mécanismes de contrôle. En second lieu, compte tenu de la faillite du modèle actuel, une réflexion s’impose sur la complémentarité de l’Etat et du marché. A ce titre, il est indispensable de mettre en place un Etat stratège, facilitateur et décentralisé, pour impulser le développement et améliorer la fourniture des services aux citoyens.

En troisième lieu, il est impérieux de mettre en place des politiques de développement ambitieuses mettant l’accent sur l’amélioration du niveau de vie et le rattrapage des pays émergents sur le plan industriel, technologique, agricole ainsi qu’au niveau de la qualité du capital social et du revenu par habitant. Cela suppose une transformation radicale des structures économiques.

En quatrième lieu, il est indispensable d’élargir la taille des marchés par le renforcement de l’intégration régionale et la réduction du taux de mortalité. Cela suppose la mise en place de politiques pour éradiquer les grandes pandémies et la création d’espaces économiques intégrés caractérisés par un niveau de concurrence interne élevé et une protection des industries naissantes.

En cinquième lieu, il est impératif de sortir de la dépendance morale, intellectuelle et financière de l’aide publique au développement qui doit devenir un complément et non le moteur du développement. Pour ce faire, les Africains doivent consacrer leur énergie à la compétition pour la production des biens et services. Une telle démarche requiert plus d’ambition et de discipline, la restauration de la méritocratie et un effort pour mettre en place des institutions capables d’impulser le développement.

Eugene Nyambal

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Bio Express

Eugene Nyambal est économiste, auteur de l’ouvrage Afrique : les voies de la prospérité, paru chez l’Harmattan en 2008.

Managing Partner GPMG, ancien conseiller principal au FMI et chef de mission à la Banque mondiale. Il exerce le métier de conseil aux Etats et aux entreprises et compte une solide expérience internationale de plus de vingt ans, dont une quinzaine d’années passées au conseil d’administration, le département stratégie et les opérations des Institutions financières internationales (Banque mondiale, FMI et SFI). Il a occupé les fonctions de Conseiller principal de l’Administrateur pour l’Afrique au conseil d’administration du FMI, de chef de mission à la Banque mondiale pour le développement du secteur privé dans la région Afrique, de responsable de la stratégie à la Société financière internationale (SFI) sur les pays d’Amérique latine et des Caraïbes, après avoir exercé des fonctions de cadre dans les compagnies multinationales en Europe. Eugene Nyambal est titulaire d’un MBA de l’Ecole nationale des Ponts et Chaussées, d’un DESS en banque et finance de l’Université de Bordeaux, d’un DESS en systèmes d’information et organisation des entreprises de l’Université Paris IX-Dauphine, d’une maîtrise en économie de l’Université de Bordeaux. Il est également diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux.

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