Kabirou Mbodje : « l’Afrique n’a besoin ni d’aide, ni de prêts, mais d’organisation » (Les Afriques n°184 du 22/12/2011)

Le 8 décembre dernier, à Nairobi au Kenya, Securico, la première société de sécurité au Zimbabwe qui fournit des services de gardiennage et de solutions de sécurité électronique, a remporté le Grand Prix de 100.000 $ du prix Africa Awards, qui célèbre l’excellence en affaires en Afrique.

L’entreprise sénégalaise Cellular Systems International, nominée, n’a donc pas été élue. Son mérite n’en est pas moins grand, face à neuf autres finalistes anglophones retenus parmi 3300 entreprises. Les nominés proviennent de huit pays (Ethiopie, Gambie, Kenya, Ile Maurice, Nigeria, Ouganda, Sénégal, et Zimbabwe) et on compte parmi eux trois femmes. L’enveloppe totale qui leur a été distribuée par les promoteurs du Prix, Legatum, un groupe d’investissement privé international et Omidyar Network, une société d’investissement philanthropique, s’élève à  400.000 dollars.

Le prix, créé en 2007, n’avait concerné que six pays anglophones d’Afrique du Centre et de l’Est pour sa première édition. Le cru 2011 a concerné en revanche tout le continent, mais le biais anglophone demeure. Le Sénégal est le seul pays francophone nominé. D’où le mérite de CSI-WARI (Cellular Systems International), une plateforme d’offre de services mutualisés qui propose des services financiers innovants à travers des réseaux postaux, des établissements financiers, des mutuelles d’épargne et de crédit, des stations-service et des commerces.

Les services fournis par cette plateforme de paiement électronique sont notamment des transferts d’argent, des paiements électroniques, des porte-monnaies électroniques, des comptes virtuels ou encore des systèmes d’information d’assurance maladie, d’état civil, de collecte et de gestion de taxes. Basée à Dakar, la société possède une dizaine de filiales dans différents pays africains.

Kabirou Mbodje est le directeur général de cette entreprise créée en 2008. « Il y a énormément d’argent qui circule en Afrique. Ce qui manque, c’est l’organisation », commente-t-il.

Les Afriques : Quel sentiment vous procure votre nomination aux Africa Awards ?

Kabirou Mbodje : Le fait que les professionnels et les gens qui s’intéressent à ce qui se fait en Afrique reconnaissent les efforts que nous faisons pour continuer de développer les activités économiques en Afrique nous procure une grande joie.

LA : Quels sont les services qu’offre Cellular Systems International ?

KM : Le CSI est une plateforme qui développe un concept de mutualisation de services financiers et non-financiers : transfert d’argent, paiement de factures, de pensions, de salaires, collecte de taxes, assurances etc. C’est vraiment une plateforme mutualisée avec des partenaires que sont les banques, les marchands, les institutions etc. L’idée est de mettre du monde ensemble autour d’un standard pour qu’ensemble, ils puissent offrir des services et que le grand public puisse avoir accès à partir d’un même point à une multitude de services, quel que soit celui qui offre le service. Donc à standardiser un peu les choses.

LA : Comment est-il né ?

KM : CSI est né du constat, en 2005, qu’il y avait énormément de manques dans le domaine des services adressés au grand public. D’un pays à l’autre, en Afrique, on se rend compte que telle ou telle chose ne peut pas être faite. Ce qui est disponible partout dans le monde ne l’est pas en Afrique. Cette frustration nous a amené à développer la plateforme en ligne.

LA : Quels en sont les initiateurs, comment l’actionnariat a-t-il évolué ?

KM : Je suis à l’origine du concept avec quelques compatriotes. D’abord, Camara et puis Malick Fall et Cheikh Gueye ont rejoint l’équipe. Et nous avons construit cette société ensemble.

LA : Quel est le chiffre d’affaires, le résultat ?

KM : Ce n’est pas le chiffre d’affaire qui est important. Ce qui l’est, c’est de savoir à qui sont destinés les services, ceux qui les reçoivent, dans quels pays ils sont disponibles ; qu’est-ce que cela amène en valeur ajoutée aux gens plutôt que de parler en chiffres. Nous ne nous intéressons pas vraiment aux chiffres. Il y a beaucoup de volumes qui passent sur notre plateforme mais ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est le fait que les gens puissent aller dans un centre et payer leurs factures d’électricité, qu’ils puissent aller dans une banque et retirer leurs pensions de retraités. La proximité et la qualité de service que nous apportons aux gens sont plus importantes que le chiffre d’affaires. Il y a des entreprises qui font énormément de chiffres d’affaires, mais qui n’apportent aucune valeur ajoutée à la population.

LA : Les résultats financiers sont-ils quand même intéressants ?

KM : Oui, les résultats sont positifs, sinon il serait difficile de continuer. Surtout qu’en Afrique, c’est de l’auto-investissement, parce vous prenez sur vos fonds personnels pour investir. Malheureusement, les banques ne jouent pas vraiment le rôle de banques. Il est donc très difficile de démarrer. Je pense que beaucoup d’aventures s’arrêtent rapidement faute de moyens. En ce qui nous concerne, nous avons une progression de l’activité en volume, en chiffres d’affaires et cela nous rend confiants pour l’avenir.

LA : Quels sont vos principaux clients ?

KM : Nous n’avons pas vraiment de clients, parce que le concept est un concept de partenariat. Les banques sont partenaires de la plateforme, également des sociétés qui ont des réseaux. Le client, c’est le grand public. La petite dame qui sort du coin pour avoir accès à ces services-là.

LA : Quelles sont les opportunités qu’offre votre secteur d’activité en Afrique ?

KM : Les opportunités sont nombreuses. Le problème, ce n’est pas l’argent. Il y a énormément d’argent qui circule en Afrique. Nous n’avons pas besoin de gens qui viennent déverser de l’argent en aide, en prêts. Il y a suffisamment de ressources en Afrique. Ce qui manque de façon cruciale, c’est l’organisation. Il n’y a que des organisations informelles, individualistes. Il n’y a pas d’organisation commune, régionale, continentale avec des standards qui sont les mêmes du nord au sud, de l’ouest à l’est. Chacun fait ce qu’il veut, de son côté et personne ne se préoccupe des autres. Ce qui fait qu’on arrive à des marchés petits, étriqués, qui desservent tout le monde. Et nous essayons modestement de contribuer à créer des standards pour que, justement, ces barrières se lèvent. Pour que quelqu’un qui est au Sénégal puisse avoir accès à ces services s’il va au Kenya, en Afrique du Sud etc. Pour que quelqu’un qui veut vendre quelque chose en Ouganda puisse avoir accès au marché sénégalais, guinéen etc. Voilà ce que c’est ce concept. Effectivement c’est une grosse opportunité pour l’Afrique.

LA : Quelles sont les contraintes qui limitent son épanouissement ?

KM : Aujourd’hui, pour être entrepreneur en Afrique, il faut une grosse dose d’inconscience et de la ténacité. C’est beaucoup plus difficile de monter un business en Afrique que de le faire dans un autre continent. Il y a des raisons complètement subjectives qui font que les choses sont plus difficiles à mettre en place. Il y a beaucoup de contraintes et il faut que les gens travaillent sur ces contraintes. Il faut que les gens aillent dans la même direction avec la même vision de ce qu’on va devenir demain. Cela parce que nous avons un avenir commun, que nous le voulions ou non. Et si nous n’en prenons pas conscience, nous allons nous retrouver au bord de la route sans savoir quoi faire, sans futur.

LA : Quels sont concrètement les exemples d’obstacles que vous avez rencontrés ?

KM : Au début, nous avons frappé à plusieurs portes pour proposer nos services aux plateformes en partenariat. Beaucoup de gens nous ont snobés ou nous ont demandé où nous avions fait ce projet. En pensant que quelque chose fait par des Sénégalais n’avait pas de valeur. C’est l’éternel complexe de l’Occident : on pense que tout ce qui ne vient pas de l’extérieur, de l’Occident, de France ou des Etats-Unis n’est pas valable. Alors qu’il y a de réelles compétences solides qui sont présentes en Afrique. Nous n’avons que faire de ces complexes. Il y a d’autres contraintes qui font que beaucoup d’entrepreneurs auraient lâché prise s’ils n’avaient pas notre ténacité.

LA : Avez-vous un avantage comparatif, naturel, par rapport aux sociétés occidentales concurrentes ?

KM : Nous sommes devenus leader sur le marché. C’est plutôt les autres qui regardent en se demandant ce qui se passe. L’avantage que nous avons est d’abord culturel. Il faut avoir une approche technique en tenant compte du paramètre culturel qui est déterminant. Et c’est partout ainsi dans le monde entier. Si vous allez en Chine et montez une usine de fourchettes, c’est sûr que cela ne marchera jamais. C’est la même chose en Afrique. Or les gens pensent que l’Afrique n’a pas de culture, qu’on peut venir y implanter n’importe quoi. Le téléphone mobile a bien marché en Afrique, peut-on nous rétorquer. C’est ignorer que si le téléphone mobile a marché fort, c’est qu’il y a une dimension de la mobilité qui correspond à la culture africaine. En revanche, quand vous introduisez quelque chose qui ne correspond pas aux valeurs culturelles africaines, cela ne marche plus. Donc nous essayons nous de coller au marché et c’est notre avantage par rapport à la concurrence.

LA : Qu’est-ce que vous avez de plus que les autres qui justifie votre position de leader ?

KM : Ce que nous avons de plus que les autres, c’est cette flexibilité. C’est d’être à l’écoute des autres parce que c’est la clé du succès. C’est d’être à l’écoute des gens à qui sont destinés les services. Pas en venant dire qu’on va innover et offrir quelque chose que les gens ne connaissent pas. Ce qui fait qu’on est leader est le fait qu’on se soit collé au marché.

LA : Quelles sont vos perspectives d’évolution ? Quels nouveaux chantiers entendez-vous prospecter?

KM : Nos chantiers sont vastes. Le concept est très simple. C’est une plateforme transactionnelle et l’idée c’est de créer des standards. Toutes les banques du monde entier, par exemple, utilisent des services Visa, Mastercard pour leurs cartes de crédit ou de débit. Mais personne ne se préoccupe de savoir que Visa, Mastercard sont des sociétés privées parce qu’elles les offrent à leurs clients. Vous avez beaucoup de types de cartes mises en service par les banques, mais derrière, c’est une plateforme qui a standardisé. Aujourd’hui toutes les banques l’utilisent pour faire des transferts d’argent de banque à banque. Ici aussi, c’est une société qui est indépendante. Les gens n’ont pas cherché à mettre en place quelque chose de concurrentiel parce que c’est un standard que tout le monde a accepté. Donc tout le monde fonctionne dessus. Et c’est ce que nous voulons faire en Afrique. Vous pouvez imaginer combien le chantier est large.

Propos recueillis par Hance Guèye

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