Commerce inter-africain : le holà de la banque mondiale (les Afriques n°190 du 16/02/20132)

Malgré l’existence d’une trentaine d’accords commerciaux régionaux liant les pays africains, le continent perd chaque année plusieurs milliards de dollars en revenus commerciaux. L’élimination des droits de douane ne suffit plus pour assurer l’intégration régionale souhaitée.

Mis en place après les indépendances africaines par des leaders, qui avaient caressé très tôt le rêve de la construction de marchés régionaux transcendant les clivages culturels, linguistiques ou politiques hérités de l’administration coloniale, les nombreux accords commerciaux régionaux

(ACR) liant les pays africains affichent un bien piètre bilan. Le commerce intra-africain ne représente que 11% des échanges commerciaux sur le continent contre 72% pour les échanges intra-européens et 52% pour le commerce intra-asiatique. C’est ce qui ressort d’un rapport publié par le Banque Mondiale le 8 février 2012, soit une semaine après l’appel à la mise en place d’une zone de libre-échange continentale à l’horizon 2017 lancé par les chefs d’États africains lors du dernier sommet de l’Union africaine.

Intitulé «La défragmentation de l’Afrique : approfondissement de l’intégration du commerce régional des biens et des services», le rapport souligne que «l’Afrique perd chaque année l’Afrique perd plusieurs milliards de dollars en revenus commerciaux», notant que la difficulté de quantifier le poids du commerce informel empêche un chiffrage plus précis.

La fragmentation régionale pourrait même devenir encore plus coûteuse pour le continent d’autant plus que la Banque Mondiale prévoit une réduction de 1, 3% de la croissance de l’Afrique cette année en raison du ralentissement économique dans la zone euro. «Alors que la situation de l’économie mondiale reste incertaine, et que les marchés traditionnels d’Europe et d’Amérique du Nord continueront probablement de stagner, il existe des opportunités considérables d’échanges transfrontaliers de produits alimentaires, produits manufacturés de base et services qui demeurent inexploitées en Afrique», précise le rapport, tout indiquant que cette situation prive le continent de nouvelles sources de croissance économique, de nouveaux emplois et d’une considérable réduction de la pauvreté.

Obstacles non-tarifaires. Même si la plupart des ACR existants sur le continent (une trentaine, NDLR) sont mal appliqués en raison notamment des difficultés que rencontrent plusieurs pays à tenir les engagements multiples et souvent contradictoires imposés par l’appartenance à plusieurs ACR, les auteurs du rapport de la Banque Mondiale pointent du doigt de nombreux obstacles non tarifaires qui empêchent l’essor des échanges entre pays africains. Il s’agit notamment des règles d’origine restrictives, des interdictions d’exportation et d’importation, de la lenteur des procédures douanières, ainsi que les procédures exigeantes et coûteuses relatives aux licences d’exportation et d’importation. Dans le rapport, des commerçantes sur la frontière entre la République Démocratique du Congo (RDC) et les pays adjacents la région des Grands lacs décrivent comment elles sont régulièrement confrontées à la violence, aux menaces, aux demandes de pots de vin et au harcèlement sexuel de la part des nombreux douaniers et autres fonctionnaires en poste à la frontière. «J’achète mes œufs au Rwanda. Dès que j’entre dans le Congo, je dois donner un œuf à chaque fonctionnaire qui me le demande. Certains jours, je donne plus de 30 œufs», témoigne une commerçante. La chaîne de supermarchés sud-africaine Shoprite dépense, quant à elle, 20.000 dollars par semaine en permis d’importation pour distribuer de la viande, du lait et des produits à base de plantes dans ses magasins zambiens. Pour l’ensemble des pays dans lesquels l’enseigne est présente, environ 100 et 300 demandes de permis d’importation sont déposées chaque semaine.

En raison de ces exigences, jusqu’à 1600 documents peuvent accompagner chaque camion chargé de marchandises Shoprite qui traverse une frontière dans la sous-région. Par ailleurs, 32,2 jours en moyenne sont nécessaires pour exporter en Afrique subsaharienne, contre 10,9 jours dans les pays membres de l’OCDE.

Responsabilité des dirigeants africains. Les experts de la Banque Mondiale estiment, d’autre part, que la mobilité limitée des personnes au au-delà des frontières nationales constitue un obstacle de taille qui empêche les échanges dans le domaine des services, les quels pourraient constituer des sources appréciables de recettes d’exportation pour beaucoup de pays africains. «Imaginez les avantages qu’il y aurait à permettre aux médecins, infirmières, enseignants, ingénieurs et avocats africains de pratiquer n’importe où sur le continent», affirme Marcelo Giugale, directeur du service régional de réduction de la pauvreté et de la gestion économique pour la région de l’Afrique à la Banque Mondiale.

Pour booster les échanges entre les pays du continent, l’institution financière internationale invite les dirigeants africains à ne plus se contenter de signer des accords visant à abaisser les droits de douane. «Les entraves au libre-échange sont énormes et affectent de manière disproportionnée les petits commerçants, dont la plupart sont des femmes. Il revient désormais aux dirigeants africains de joindre l’acte à la parole et de travailler ensemble pour harmoniser les politiques, le cadre institutionnel et mobiliser les investissements nécessaires pour établir un marché régional robuste à la mesure des aspirations du continent africain, de son milliard d’habitants et de son économie de deux mille milliards de dollars », lance Obiageli Ezekwesili, vice-présidente de la Banque mondiale pour la région Afrique et ancienne ministre des Industries extractives du Nigeria.

Concrètement, les auteurs du rapport appellent les gouvernements africains à œuvrer à simplifier les procédures frontalières, en limitant le nombre d’agences à la frontière et en améliorant le professionnalisme des fonctionnaires. Ils recommandent également la levée des divers obstacles non-tarifaires au commerce, l’amélioration du flux d’informations sur les opportunités sur les marchés et la révision des réglementations relatives à l’immigration qui limitent le potentiel considérable d’échanges commerciaux transfrontaliers et d’investissements dans les services.

Walid Kéfi, Tunis

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