Archive for mars, 2012

29 mars 2012

Mozambique : un sous-sol qui vaut de l’or (Jeune Afrique n°2672 du 25/03/2012)

Grâce à la découverte d’immenses réserves de charbon et de gaz le pays pourrait basculer du côté des économies les plus riches du continent. Mais des questions demeurent sur la maîtrise et le partage de cette manne.

La faible distance qui sépare le petit  aéroport de Tete du centre-ville donne un aperçu de l’essor rapide de cette ville reculée du nord du Mozambique (50.000 habitants), gagnée par une ruée  vers le charbon. Une banque, des stations-service, un supermarché sont sortis de terre,  plusieurs hôtels sont en construction. Assoupi  sur les rives du Zambèze, Tete sort brutalement  de sa torpeur avec la découverte dans son sous-sol de réserves de charbon, parmi les plus importantes du monde. Et ce n’est pas tout. Sur les côtes du pays, l’italien ENI et l’américain Anadarko ont trouvé du gaz. « C’est l’un des plus gros gisements que nous ayons découverts au cours de notre histoire », s’est exclamé Paolo Scaroni, le patron d’ENI. Selon la compagnie, ses réserves au large du Mozambique s’élèveraient à 850 milliards de mètres cubes de gaz.

Un intérêt sans précédent. Alors que le PIB du pays s’est élevé à 12 milliards de dollars en 2011 (près de 9,3 milliards d’euros), la Banque Mondiale estime que l’exploitation du charbon nécessitera 10 milliards de dollars d’investissements dans les prochaines années, principalement dans les infrastructures, et les projets gaziers 70 milliards. Dès lors, le Mozambique, qui figure parmi les pays les plus pauvres de la planète (184è pays sur 187, selon l’indice de développement humain du Pnud, le Programme des Nations unies pour le développement), fait l’objet d’un intérêt sans précédent des investisseurs internationaux. ENI est ainsi à la recherche de partenaires pour investir 50 milliards de dollars dans l’exploitation de son gisement et la construction de deux ou trois unités de liquéfaction de gaz d’ici à 2016, avec à la clé la création de 40.000 emplois

Les investisseurs étrangers sont donc les moyens de transfigurer les finances d’un État dont le budget dépend de 40% à 45% de l’aide internationale. Actuellement, seul le brésilien Vale exporte du charbon depuis le Mozambique – il y exploite une mine depuis 2011 -, mais la production annuelle pourrait atteindre de 20 millions à 50 millions de tonnes au cours des dix prochaines années. Quant à la production de gaz, elle devrait démarrer en 2018 et Propulser le pays parmi les exportateurs de gaz liquéfié. Selon les prévisions de la Banque Mondiale, le gaz devrait générer un revenu deux à trois fois supérieur au budget actuel de l’État (3,6 milliards de dollars).

Mais l’une des préoccupations majeures des bailleurs de fonds est de savoir si les autorités du pays résisteront à la pression soudaine des investisseurs et auront les moyens de faire face à cette double ruée. « Elles sont conscientes de leurs faiblesses et sont terrifiées, c’est une bonne chose, assure l’un d’entre eux. Mais elles pourraient l’être encore plus face aux attentes de la population. » Pour Armando Inroga, le ministre de l’Industrie, le Mozambique est prêt. Les entreprises locales sont formées pour répondre aux besoins des multinationales dans les services ou sur les sites d’exploitation minière ou gazière. « Toutefois, nuance-t-il, même si tout le monde a besoin de charbon ou de gaz, l’agriculture restera notre principale priorité. »

Or, depuis la fin de la guerre civile en 1992, le Mozambique peine à éradiquer la pauvreté. Il a été le pays d’Afrique subsaharienne – hors États pétroliers – qui a connu la plus forte croissance du PIB au cours des quinze dernières années. Elle a été de 8% en moyenne entre 1996 et 2008, grâce à l’effort de reconstruction de l’après-guerre. Elle s’élèvera à 7,6% en 2012 et 8,5% en 2013. Pourtant, plus de la moitié de la population vit toujours avec moins de 0,50 dollar par jour. Dans la société civile et dans l’opposition, des voix exigent que les fruits de l’exploitation des ressources naturelles profitent à tous, et réclament des réformes du régime fiscal et davantage de transparence pour les industries extractives. Le gouvernement, soutenu par le Fonds Monétaire International (FMI) et les bailleurs de fonds, révise les lois minières et pétrolières. Il s’applique aussi à se conformer à l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), qui réunit 35 pays. « Le sentiment que tout le monde ne bénéficie pas du développement est aujourd’hui très fort dans le pays, même parmi l’élite », explique Fernando Lima, patron de Mediacoop, un groupe de presse indépendant.

Familles expulsées. Tete est le symbole de toutes ces possibilités de développement et des pièges qu’elles recèlent. « C’est mieux aujourd’hui, parce que des emplois sont créés », souligne Simba Maphaia conducteur d’engins dans les mines. Mais la population déplore que les nouveaux emplois profitent d’abord aux étrangers, en grande partie en raison du manque de compétences à Tete. En janvier des centaines de familles habitant sur le terrain d’une mine ont manifesté contre VaIe après avoir été expulsées. « La rhétorique est toujours la même: le pays a un énorme potentiel, mais on se demande pourquoi le développement n’arrive pas dans les régions où les ressources sont exploitées… Peut-on faire autrement ? » s’interroge Aldo Salomâo, du groupe de lobbying Centro Terra Viva.

Le Mozambique trouvera-t-il une réponse ? Ses voisins l’observent. Car l’immense champ gazier dépasse les frontières du pays. Il s’étend très certainement au Kenya en Tanzanie et à Madagascar. C’est en tout cas ce que veulent démontrer les majors pétrolières.

Financial Times et Jeune Afrique 2012

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Refuge portugais

Frappés par un taux de chômage de 13,8% en 2012 et attendu à 14,2% en 2013, des Portugais quittent leur pays pour trouver un emploi dans leurs anciennes colonies, dynamisées par de fortes croissances. Plus de 20.000 d’entre eux – architectes, avocats, dentistes, ingénieurs… – vivraient ainsi à Maputo, la capitale du Mozambique. Rien qu’en 2011, plus de 1000 Portugais se sont fait enregistrer (une démarche non obligatoire) au consulat de leur pays à Maputo. Une tendance qui touche aussi les entreprises, comme le papetier Portucel, le fabricant de boissons Sumol Compal ou certaines banques, tous à la recherche de relais de croissance.

Jean-Michel Meyer

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29 mars 2012

Inde-Afrique : New Delhi renforce sa présence (Jeune Afrique n°2672 du 25/03/2012)

Après avoir injecté 30 milliards d’euros en Afrique en dix ans, New Delhi projette d’y investir près de 380 milliards d’euros dans les prochaines années, en partenariat avec son secteur privé, confirmant ainsi son souhait de devenir un partenaire commercial majeur du continent.

C’est ce qu’a annoncé, le 19 mars, le ministre indien du Commerce, Anand Sharma, à l’ouverture du huitième conclave Inde-Afrique, à New Delhi, où étaient présentes 40 délégations africaines. Seront principalement concernées les télécoms et les infrastructures routières et électriques. De quoi réjouir les délégués africains, au premier rang desquels les représentants de la Banque Africaine de Développement (BAD) et de la Banque Ouest-Africaine de Développement (BOAD). La première, Margit Thomsen, s’est félicitée que la BAD et Exim Bank of lndia aient signé un protocole d’entente pour améliorer leur coopération.

28 mars 2012

Débat : L’Afrique est-elle maudite ? (Jeune Afrique n°2672 du 25/03/2012)

Il est sans réducteur de la présenter comme une « afropessimiste » et lui comme un « afroptimiste ». Mais à vrai dire, il y a un peu de cela dès que l’on confronte les regards d’Axelle Kabou et de Lionel Zinsou sur l’évolution du continent. Après un tonitruant pamphlet, et si l’Afrique refusait le développement ?, publié en 1991, l’essayiste française d’origine camerounaise est revenue à la charge plus discrètement avec son livre comment l’Afrique en est arrivée là, sorti l’année dernière. Mais celui-ci n’a pas eu le même écho. Il faut dire que sa thèse du continent condamné à l’échec est en décalage avec le décollage économique africain, qui, depuis une dizaine d’année frise l’évidence. Axelle Kabou reste cependant persuadée que la période actuelle n’est qu’une agréable mais vaine éclaircie. Pour elle l’Afrique reste en marge, « larguées ». La prédation et la rente, issues de la traite négrière seraient toujours la « matrice ». L’auteure est une adepte de la sentence. Son livre en regorge. « La crise des économies africaine date de la nuit des temps », « l’Afrique a inventé la dépendance destructrice à l’égard de l’extérieur » affirme-t-elle.

Pour lui donner la réplique, Jeune Afrique a choisi un homme de chiffres, le Franco-Béninois Lionel Zinsou. Allure svelte, mécanique intellectuelle implacable, assurance bonhomme, le neveu du président de l’ancien Dahomey, Emile Derlin Zinsou (1968-1969), tout juste sorti de l’Ecole Normale Supérieure, a travaillé à l’âge de 26 ans pour le Premier Ministre français Laurent Fabius puis pour Danone et Rothschild…Aujourd’hui il préside l’un  des plus importants fonds d’investissement européen, PAI Partners, qui pèse plusieurs milliard d’Euros. Depuis ses bureaux parisiens qui dominent le Jardin de Tuileries, il scrute avec gourmandise les courbes de la croissance africaine, de la pauvreté, des investissements, de la consommation…et en tire une conclusion réconfortante mais argumentée : « l’Afrique peut être la prochaine Chine. »

« Du comparatisme lisse et de l’universalisme de pacotille » répond Axelle Kabou. Ni économiste, ni sociologue, ni historienne, elle est seulement une femme de 56 ans qui travaille seule depuis sa terre d’accueil, la Bretagne, pour tracer son sillon dans le débat africain. Avec orgueil et panache. « C’est mon dernier livre » affirme-t-elle. Sans doute un soulagement pour le banquier, qui a consenti « à lire du Kabou ».

Philippe Perdrix

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Axelle Kabou : « Nous sommes tous largués »

Sans nier les bons résultats économiques du continent, l’intellectuelle d’origine camerounaise s’insurge contre ceux qui évoquent des « lendemains radieux ». Elle l’affirme avec force dans son dernier essai, Comment l’Afrique en est arrivée. Un point de vue qui ne peut que susciter le débat.

Jeune Afrique : Depuis la sortie, en 1991, de votre livre Et si l’Afrique refusait le développement?, qui avait suscité une vive polémique, vous êtes restée silencieuse. Pourquoi?

Axelle Kabou: Car je ne suis pas un écrivain. Je suis une personne qui lit énormément et qui ressent le besoin à un moment donné de partager des connaissances sur des sujets qui l’empêchent de dormir, en l’occurrence le passé de l’Afrique et ses trajectoires possibles dans le futur.

JA : Avez-vous été affectée par les attaques dont vous avez fait l’objet? On vous a  quand même accusée de dépeindre une  Afrique incapable de se développer…

AK : Non. D’ailleurs, je n’ai pas répondu aux attaques et personne n’a jamais lu  une contre-tribune d’Axelle Kabou. Je comprends que l’on puisse détester ce que  j’écris, mais j’essaie aussi de comprendre pourquoi ce livre a suscité une telle haine. En fait, il y a eu un profond malentendu, car beaucoup ont considéré que mon ouvrage était académique. C’était plutôt un pamphlet. Mais il ne s’est jamais agi pour moi de décrire des tares congénitales. L’Afrique a toujours été capable de mobilité, de progrès, d’évolution et d’intelligence. Étant de culture française, je pensais que ma liberté d’expression était un acquis. Mais on m’a reproché de ne pas être africaine, d’être une étrangère s’occupant de choses qui ne la concernaient pas.

JA : En 1991, vous expliquiez que le sous-développement du continent était essentiellement dû aux mentalités et aux cultures africaines, cette fois vous prétendez que sa marginalisation repose sur sept mille ans d’Histoire. Sauf qu’entre-temps on ne parle plus de sous-développement mais de pays en voie de développement voire, pour certains, de pays émergents. N’avez-vous pas le sentiment d’être à rebours?

AK : Mon livre parle des difficultés permanentes de l’insertion des économies africaines dans le monde. Il y a deux façons d’envisager l’histoire des sociétés. Soit on considère qu’elles émergent du vide, et alors on parle en apesanteur, on produit des discours éthérés et on divague. Soit on considère que seule une perspective longue, chère à Fernand Braudel, permet de comprendre leurs évolutions. Il va de soi que je préconise la seconde démarche.

JA : D’accord pour l’approche mais l’Afrique est en plein décollage, et de nombreux indicateurs l’attestent (forte croissance, baisse de la pauvreté, augmentation des investissements étrangers, apparition d’une classe moyenne…). La situation est-elle aussi grave qu’en 1991?

AK : Oui, elle l’est. Les économistes monopolisent les discours sur l’Afrique et alignent des statistiques pour prétendre qu’elle est en train de s’en sortir. Ils commettent leurs crimes habituels. Mais si on interroge des historiens, des sociologues et des politistes, on s’apercevra que nous traversons un scénario très classique. Aux XVIè et XVIIè siècles déjà, la côte sénégambienne, avec sa bourgeoisie entreprenante, très intégrée au commerce mondial, connaissait une forte croissance. Pour quels résultats ? Dans les cénacles où l’on discourt sans fin sur l’Afrique, on préfère nier les crises, les massacres, les pogroms… Il faut être solaire. Je refuse d’entrer dans un temple solaire. Tirer des prospectives radieuses sur la base de trois ou quatre indicateurs est insupportable. C’est du clinquant. Cette afroferveur m’insupporte, car c’est de la paresse.

JA : Niez-vous le décollage économique actuel?

AK : Non, il est indéniable. Chaque fois qu’il y a une redistribution des cartes à l’échelle mondiale, l’Afrique est invitée à y participer en apportant des hommes et des matières premières. Mais son rôle est subalterne, et ce mode d’arrimage perdure. En fait, l’Afrique est reconvoitée. Il suffira que la dorure économique mondiale change pour qu’elle retombe dans l’oubli, la misère et les tréfonds de l’Histoire. Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas le fruit d’une conquête africaine. L’Afrique reste larguée.

JA : À ceci près qu’aux XVIè et XVIIè siècles l’Afrique ne comptait que quelques dizaines de millions d’habitants; aujourd’hui, c’est plus de 1 milliard. Certains analyste, comme Jean-Michel Severino dans son livre te Temps de l’Afrique ou Lionel Zinsou (voir ci-dessous), parlent d’un bonus démographique. Pourquoi ne pas croire à ce scénario?

AK : Sacraliser la démographie en ignorant les interactions entre plusieurs facteurs, c’est faire du « démographisme » mercantile. Il est plus probable que ces dynamiques actuellement à l’œuvre, dans des espaces difficilement « territorialisables », provoquent des conflits.

JA : Vous reprenez la théorie darwinienne…

AK : Cela s’est toujours passé ainsi. Quand il y a concurrence pour des ressources, il y a des guerres.

JA : On peut avoir une autre lecture. En 2050, l’Afrique disposera du quart de la population active mondiale, n’est-ce pas un formidable levier pour créer de de la richesse?

AK : Non, car l’Afrique ne dispose pas du socle nécessaire. Les rapports à la connaissance, la science et l’éducation sont extrêmement diaphanes. Pour qu’une dynamique d’exploitation des savoirs se mette en place, quelques décennies ne suffiront pas. De ce point de vue, 2050 me paraît être un horizon extrêmement court, et cela ne se fera pas sans convulsions. Le temps de l’Afrique n’est pas encore venu. Il y  a des signes positifs, mais ce sont des pépites dans un fleuve qui rebrousse chemin.

JA : Vous parlez même d’une continuité de la traite négrière jusqu’aux comportements de prédation économique d’aujourd’hui…

AK : Absolument. L’Afrique a toujours eu des entrepreneurs innovants, mais les héritages historiques sont prégnants. Nous ne sommes pas sortis des traites négrières et des économies de comptoirs. Ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire l’illustre à merveille. Ouattara et Gbagbo sont des « seigneurs de guerre » qui visaient le pouvoir et le contrôle de la terre en nouant des alliances avec des étrangers. Les sociétés africaines ont sécrété des pouvoirs prédateurs. Nous n’avons pas de classes dirigeantes capables de nouer des pactes avec les populations pour créer de la richesse, mais des couches dominantes qui accaparent les ressources naturelles avec le concours de l’extérieur. Cette connexion au monde n’a pas varié, et cette matrice reste valable. Plus grave, ce processus s’est aggravé avec une insertion croissante dans les réseaux internationaux mafieux.

JA : La prédation et l’exploitation seraient donc dans les gènes africains!

AK : Je ne suis pas biologiste. On peut supposer que nous passons d’une économie d’extraction à une économie d’accumulation, d’une économie de prédation à une économie de production, mais l’issue est incertaine. La direction peut être heureuse ou tragique. Et cela ne relève pas de l’ingénierie sociale et politique.

JA : À propos de corruption et de criminalisation des économies, voire des États, bien d’autres pays à travers le monde démontrent que ces dysfonctionnements ne sont pas forcément un frein au développement…

AK : Oui, lorsque l’argent récolté ou détourné est réinvesti sur place, qu’il permet de mette les gens au travail et de produire de la richesse endogène.

JA : Vous ne croyez pas aux bienfaits des politiques publiques, à la bonne gouvernance, à la démocratie…

AK : C’est le hasard qui est au pouvoir en Afrique. Il n’y a pas de dirigeants, ni de démocratie. Les élections ne sont même pas financées par les Africains.

JA : En vous écoutant, on arrive à se demander si vous ne donnez pas raison à Nicolas Sarkory, qui estime que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire »…

AK : Dans un cas, nous sommes dans la pipolisation d’un discours. Dans mon cas, je cherche à mieux comprendre les trajectoires africaines. Cela n’a rien à voir. Je ne crois pas à l’immuabilité du continent simplement il est impossible de prédire l’avenir. L’Afrique peut être le continent de demain, elle peut être aussi une terre de massacres et de guerres. Ce n’est pas une prospective paresseuse qui permettra de trancher.

JA : L’Afrique n’est donc pas condamnée…

AK : Il n’y a pas de peuples condamnés. Nous fabriquons tous note histoire, mais ce qui peut se passer est incertain. Les présupposés qui permettent de mettre en scène une Afrique radieuse sont branlants et suspects.

Propos recueillis à Brest par Philippe Perdrix

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Lionel Zinsou « Nous sommes la nouvelle frontière »

Ancien de chez Rothschild, à la tête d’un fonds d’investissement, le financier franco-béninois en est persuadé: l’Afrique est la Chine de demain.

Jeune Afrique: Dans son dernier livre, Axelle Kabou dresse un tableau plutôt sombre de l’Afrique, estimant que sa marginalisation trouve ses origines dans sept mille ans d’Histoire. Quelle est votre réponse à ce qui s’apparente à une vision afropessimiste?

Lionel Zinsou : Au début de ma lecture, j’ai commencé à compter le nombre de fois où l’on parlait de « ratages », de « ratés », « d’échecs », de « systèmes foireux », de « changements rachitiques »… Lorsque j’ai dépassé les cinquante occurrences, j’ai arrêté. Quant au titre Comment l’Afrique en est arrivée là, il faut immédiatement comprendre : comment nous sommes tombés si bas. Or, si vous appliquez le même titre à la Chine ou à l’Inde, la perception sera tout autre. L’Inde est un bon exemple justement puisque le revenu par habitant y est plus faible qu’en Afrique. Or pour tout le monde, l’Inde est en avance sur nous. C’est faux, mais ce livre accentue cette erreur de jugement et cette dépréciation africaine. Ce livre a toutefois un mérite, il plonge dans l’histoire du continent, propose des récits historiques et retrace l’évolution de royaumes. Mais ce travail de compilation ne rend absolument pas compte des changements radicaux actuellement en cours. C’est un nouveau continent. Il est inutile dans ces conditions de convoquer des historiens qui étudient les années 1930-1960 pour comprendre les trajectoires actuelles. Tout a changé.

JA : Justement, à propos de population, l’Afrique comptera près de 2 milliards d’habitants en 2050. C’est un bonus démographique ou un péril économique?

LZ : C’est une chance historique. Avec 2 milliards d’habitants, essentiellement jeunes, vous aurez en Afrique le quart de la population active mondiale, comme en Chine aujourd’hui. Avec le quart de la population active, la région deviendra forcément l’atelier et le grenier du monde. Avec à la clé une industrialisation et de la création de richesses, c’est mécanique. Il y a vingt ans, on considérait la croissance démographique comme un fardeau et l’un des obstacles au développement. Aujourd’hui, le paradigme doit être totalement revu, car l’Afrique devient un marché et représente un potentiel pour créer de la valeur. On le voit déjà avec la forte émergence d’une classe moyenne.

JA : Pour la première fois depuis 1981, moins de la moitié des africains vit au-dessous du seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale. Est-ce la démonstration que la croissance économique profite aux populations?

LZ : Oui, il est indubitable que la pauvreté régresse en Afrique. D’autres indicateurs le corroborent comme la consommation de produits alimentaires et manufacturés, la baisse de la mortalité infantile, la hausse du taux d’alphabétisation, la progression du nombre de salariés dans le secteur formel, le développement des télécommunications. . .

JA : Le Fonds Monétaire International (FMl) a tout de même revu à la baisse ses prévisions de croissance pour 2012, avec un taux de 5,5% au lieu des 5,8% initialement prévus. L’Afrique subit donc bien un contrecoup de la crise et nous sommes encore loin des  7% indispensables pour éradiquer la pauvreté…

LZ : Oui, mais ces 5,5 % restent au-dessus de la moyenne sur la dernière décennie, et cette légère baisse est uniquement causée par la récession de l’Europe, qui est le premier partenaire commercial de l’Afrique avec 40% de ses échanges, soit trois fois plus qu’avec la Chine. On aurait pu miser sur une transmission de la crise européenne au continent à travers la contraction du commerce et des transferts des migrants frappés par le chômage. Ce n’est pas le cas, et nous assistons seulement à une légère inflexion de la croissance. C’est en soi une bonne nouvelle. L’Afrique a été robuste en 2009. À présent elle donne une deuxième preuve de résistance, sachant qu’entre ces deux périodes elle a également encaissé une baisse des prix des matières premières. Ces trois résistances semblent indiquer que l’on est parti pour une longue période de croissance.

JA : Mais pour atteindre les 7% de croissance, que faut-il faire ?

LZ : Il nous manque une intégration des marchés, qui sont trop fragmentés. Le commerce intra-africain progresse, mais il ne dépasse pas les 15% du volume global. Dans ces conditions, il est difficile d’atteindre les économies d’échelle qui rendent la production compétitive. Si nous parvenions à mieux structurer nos marchés intérieurs, nous pourrions gagner un point de croissance. Deuxièmement, on a un problème avec les investissements dans les infrastructures régionales (grands corridors, réseaux électriques intégrés, gazoducs…). Malgré ces deux réserves, il ne fait pas l’ombre d’un doute que l’Afrique est attractive. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de troubles sociaux, plus d’inégalités, plus de prédations… Je ne décris pas un monde idéal. Mais, à la question « est-ce que les Africains vont mieux vivre dans les prochaines années? » la réponse est oui.

JA : À ceci près que les Africains francophones semblent moins bien lotis que les anglophones.

LZ : Je suis plutôt fasciné par l’homogénéité des taux de croissance. 80%des pays sont à moins de un point de la moyenne. Cela démontre que la croissance ne dépend pas uniquement du pétrole, du cuivre ou de l’or et qu’il n’y a pas de fatalité pour un pays qui ne disposerait que de noix de cajou, de riz ou de coton… Contrairement à ce que prétendent ceux qui estiment que l’économie africaine ne repose que sur les exportations, c’est la consommation intérieure, l’éducation et la création de capital qui sont les causes profondes et communes de la croissance africaine.  C’est vrai qu’il y a de bons et de moins bons élèves. Par exemple, le Ghana, le Kenya et le Rwanda ont mené des réformes structurelles [secteur privé, protection sociale, formalisation et financement de l’économie…]. Ils démontrent que les politiques publiques sont efficaces. Sur une décennie, cela fait la différence.

JA : Axelle Kabou laisse entendre que rien de positif ne se passera si l’Afrique n’opère pas une sorte d’aggiornamento culturel et politique. De ce point de vue, elle semble parfois rejoindre Nicolas Sarkozy, qui estime que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire »…

LZ : Je ne suis pas certain que cette remarque lui fasse plaisir! Mais il est vrai qu’elle tend à défendre des déterminismes qui seraient contraires au développement. Commençons par les déterminismes géographiques. Exemple avec l’acidité des sols: dans ce cas, comment expliquer la richesse économique concentrée autour des déserts de Californie et du Néguev? Autre exemple, les montagnes: comment les Japonais ont-ils donc tait alors qu’ils ne disposent que de20% de terres utilisables ? Ce concept d’habitabilité n’a aucune valeur.

JA : Vous ne pouvez pas nier quand même que certains facteurs culturels peuvent être un obstacle au développement. On peut par exemple évoquer le culte des morts, dont le coût économique est particulièrement lourd…

LZ : Non. C’est votre regard, et c’est celui d’Axelle Kabou. C’est une erreur de considérer que certaines coutumes ou traditions sont un frein au développement, au nom d’une certaine rationalité occidentale, au lieu d’en rechercher la cohérence. L’Afrique a sa propre cohérence. Quant au culte des morts, si vous le reprochez à l’Afrique, il faudra également le reprocher à la Chine, qui connaît pourtant une croissance forte. À propos des funérailles, qui sont considérées comme un coût en Occident au nom d’une certaine rationalité, il se trouve qu’en Inde les gens se ruinent pour enterrer leurs morts. Tout cela pour dire que l’Afrique respecte sa rationalité, sa civilisation. Si elle a envie de dépenser beaucoup en obsèques, elle le fait. Cela n’a rien à voir avec les performances économiques. Invoquer les racines africaines pour expliquer les problèmes du continent c’est du culturalisme.

JA : vous estimez qu’Axelle Kabou fait du culturalisme…

LZ : Ce que je sais, c’est que les Ashantis, au Ghana, ont un culte des morts très fort et que le Ghana est à 15% de croissance. Les déterminismes culturels font partie des clichés. L’Asie en a fait litière. Reproche-t-on aujourd’hui à la Thaïlande d’avoir trop de bonzes? Dans ces conditions, pourquoi les prêtres vaudou dans les couvents, au Bénin, poseraient-ils problème ?

JA : Et à propos de la traite négrière, qui, selon Arelle Kabou, a aurait structuré les comportements de prédation économique et d’accumulation de richesse », quelle est votre réponse?

LZ : C’est aussi pertinent que de décrire I économie de servage en Russie sous le tsar pour analyser la politique économique de Vladimir Poutine. Les prédations contemporaines s’expliquent par la rente minière, le défaut d’alternance politique, les régimes militaires sans contrôle… mais surement pas par des phénomènes qui remontent à plus de deux siècles. Ou alors la traite négrière serait dans les gènes !

JA : Non, bien évidemment mais chez certains dirigeants actuels on peut retrouver un profond cynisme vis-à-vis de leur population et un mépris pour l’intérêt général…

LZ : Peut-être, mais l’Afrique n’est pas le continent où les inégalités sont le plus fortes. C’est plutôt l’Asie. Et une fois citées une dizaine de familles de chefs d’État, il y a très peu d’immenses fortunes sur le continent. Quant à la corruption, c’est en Asie ou en Amérique latine qu’elle est le plus élevée. Franchement, remonter aux royaumes africains pour expliquer la situation d’aujourd’hui n’a aucun sens. Le monde est en évolution. L’Afrique aussi.

Propos recueillis à Paris par Philippe Perdrix

27 mars 2012

Kenya : lancement des travaux du port contesté de Lamu (Les Afriques n°194 du 22/03/2012)

Le président kényan, Mwai Kibaki, a rassuré, vendredi 2 mars, les populations lors du lancement des travaux de construction d’un nouveau port dans la région de Lamu (sud-est). La cérémonie réunissait des dirigeants d’Afrique de l’Est, dont le président sud-soudanais et Meles Zenawi, Premier ministre éthiopien. Pour les autorités, il s’agit d’un investissement (24,5 milliards de $, soit 18,5 milliards d’euros) qui s’inscrit dans un programme visant à améliorer les infrastructures dans la région. Le projet implique la construction d’une route, d’une ligne de chemin de fer et d’un oléoduc traversant les 3 pays. Mais, le cadre idyllique de l’île de Lamu, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, risque d’en pâtir.

A noter que Salva Kiir a remercié le Kenya pour la signature d’un protocole d’accord qui autorise le Sud-Soudan à construire un oléoduc depuis Juba, sa capitale, jusqu’au nouveau port.

27 mars 2012

Kenya Airways renforce sa flotte (Les Afriques n°194 du 22/03/2012)

Leader dans le ciel africain, Kenya Airways vient de conclure avec General Electric, une grosse opération d’achat de 2 avions Boeing.

La compagnie aérienne, Kenya Airways poursuit la modernisation et l’agrandissement de sa flotte. Elle a conclu avec General Electric Capital Aviation Services (GECAS), la filiale du groupe General Electric, spécialisée dans le leasing et le financement aéronautique civil, un accord d’achat de 2 Boeing 777-300 ER. Une source proche de la compagnie, a confié à Les Afriques, à Nairobi, que les 2 avions, d’une capacité de 400 places, devront arriver respectivement en octobre 2013 et fin mai 2014. Le PDG de Kenya Airways, Titus Naikuni et le PDG de General Electric de la branche Afrique, Jay Ireland ont paraphé, mi-janvier 2012, l’accord d’achat, a commenté notre source.

Le montant de la transaction et les conditionnalités n’ont pas fait l’objet de communiqué du côté de la compagnie aérienne.

La compagnie Kenya Airways qui vient de lancer sa 56ème destination pour Jeddah (Arabie Saoudite) afin de pénétrer le marché saoudien, via deux vols par semaine reliant Nairobi à Jeddah, confirme sa place de leadership sur le continent à travers cette acquisition de deux nouveaux appareils. Lesquels assureront des correspondances longs courriers vers des destinations, telles que Amsterdam, Dubaï et des villes portuaires et commerciales asiatiques. Les autorités de la compagnie Kenya Airways engagées dans un vaste chantier de renforcement de la flotte KQ d’ici à l’horizon 2015 tiennent les cartes en main. Lors du dernier conclave de la compagnie à Nairobi, courant mai 2012, elles ont annoncé que le plateau de l’offre de service à bord sera relevé pour répondre aux exigences des passagers.

Cette acquisition des deux appareils haut de gamme vont permettre à Kenya Airways d’accroître ses capacités en passagers et en fret.

Ismael Aidara, Envoyé spécial à Kigali