Le défi africain : comment en finir avec la faim ? (Jeune Afrique n°2669 du 04/03/2012)

Irrégularité des précipitations, mauvaises récoltes, tension sur les prix… Dans le monde, 925 millions de personnes sont sous alimentées, dont 300 millions en Afrique. Une situation d’autant plus inacceptable que le continent dispose d’un potentiel à la hauteur du défi.

Les émeutes de la faim en 2008 devaient être le détonateur. La grave crise alimentaire en 2010 au Sahel devait servir de leçon. Et en ce début d’année 2012? « Les prix de certaines denrées restent dangereusement élevés dans de nombreux pays, menaçant de plonger des millions d’êtres humains dans des situations de malnutrition et de famine », reconnaît Otaviano Canuto, vice-président de la Banque Mondiale chargé de la réduction de la pauvreté.

De fait, l’accalmie qu’avaient connue les marchés après la folle envolée des prix mondiaux des céréales, il y a quatre ans, s’est achevée en 2011. « La volatilité et la fermeté qui caractérisent les prix alimentaires sont appelées à persister et pourraient même s’accentuer, rendant ainsi les paysans, les consommateurs et les pays pauvres encore plus vulnérables » prévient l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dans son dernier rapport sur la faim, publié en octobre.

Avec près de 300 millions de personnes souffrant de la faim, l’Afrique est la première victime, directe et immédiate, de cette volatilité des prix des produits agricoles. Si la famine dans la Corne du continent renvoie avant tout aux défis de la stabilité politique, la crise alimentaire qui se profile dans la bande sahélienne révèle une nouvelle fois les insuffisances de l’agriculture subsaharienne. Traditionnelle, éloignée des centres urbains, très faiblement mécanisée et déconnectée des principaux circuits commerciaux, elle est dans l’incapacité de nourrir les 400 millions de personnes vivant dans les villes. Dans les campagnes, les revenus sont si modestes que les populations, réduites à l’autarcie, sont immédiatement frappées de disette dès lors que les greniers sont vides.

Paradoxes. Au final, l’Afrique multiplie les paradoxes. Elle importe jusqu’à 85 % de ses denrées, alors qu’elle dispose de plus de 700 millions d’hectares de terres arables non exploitées, soit trois fois la superficie de la RD Congo. Elle est traversée par de gigantesques fleuves, mais seulement 3% des terres sont irriguées, contre plus de 20% dans le monde. Elle abrite dans son sous-sol de fabuleux gisements de phosphates (Maroc, Sénégal, Togo…), mais la consommation d’engrais n’est que de 13 kg par hectare, contre 190 kg en Asie de l’Est, souligne la FAO. En conséquence, l’Afrique est la seule région au monde où la production agricole par habitant a baissé ces vingt dernières années, avec des rendements à l’hectare deux fois inférieurs à la moyenne des autres pays en développement.

Pourquoi une telle situation? « Les pouvoirs en place ont délibérément privilégié les populations urbaines, et donc les importations, au détriment des populations rurales », dénonce Mamadou Cissoko, président d’honneur du Réseau des organisations paysannes et des producteurs de l’Afrique de l’Ouest (Roppa). Pour inverser cette tendance, il convient de protéger les filières locales, d’augmenter les barrières douanières, d’instaurer des nouveaux mécanismes de financement et de promouvoir la recherche, notamment sur les cultures de contre-saison, afin d’en finir avec la période de soudure, qui est chaque année problématique.

Nous sommes encore loin du compte et les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les États d’Afrique ne consacrent que 4% de leurs dépenses publiques à l’agriculture, contre 11% à 14% en Asie. Pour nourrir les 2 milliards d’Africains attendus en 2050, la FAO estime à 11 milliards de dollars (8,3 milliards d’euros) par an le montant des investissements nécessaires (achats d’outils et de machines, mise en place de systèmes d’irrigation et de filières de transformation, augmentation des capacités de stockage et de transport, recherche agronomique…).

D’ici là, deux impératifs figurent en bonne place sur la feuille de route africaine: la réorientation de l’Aide Publique au Développement (APD) vers l’agriculture – c’est encore loin d’être le cas, puisque la part de ce secteur dans I’APD est passée de 17% en 1980 à… 5% aujourd’hui – et la conversion des investissements – notamment générés par l’achat de terres par de grands groupes agro-industriels ou financiers – en véritables sources de revenus et de ressources alimentaires pour les populations.

Ce deuxième objectif reste pour l’instant un horizon lointain puisque cet « accaparement des terres », qui dépasse plusieurs dizaines de millions d’hectares, profite surtout aux cultures d’exportation. « Les retombées pour les pays hôtes sont insignifiantes », dénonce Olivier De Schutter, le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, qui préconise plutôt un engagement « auprès des petits exploitants et la mise en place de coopératives ».

Équilibre. « La question alimentaire ne peut trouver de solution que si les exploitants agricoles du Sud augmentent leur productivité et leurs revenus. [. . .] Pour s’en sortit, les pays du Sud doivent produire davantage de produits vivriers et de céréales, à la fois pour leur consommation personnelle et pour les exporter. Car les grands marchés agricoles de demain sont là » explique pour sa part l’ingénieur agronome Marc Dufumier dans son livre Famine au Sud, malbouffe au Nord (Nil éditions).

Pour ce farouche militant de l’agriculture traditionnelle et de I’agroécologie, il faut principalement sécuriser l’accès à la terre (cela passe par la réforme agraire), remettre le paysan au cœur des politiques publiques et équiper les campagnes « en commençant par investir dans les infrastructures essentielles à la hausse des rendements, à la conservation des récoltes et à leur commercialisation: réseaux d’irrigation et de drainage, silos, pistes rurales ». Selon Marc Dufumier, l’avenir n’est pas dans l’agro-industrie.

Faut-il pour autant fermer la porte aux géants du négoce agricole comme le singapourien Olam, qui avance à grandes enjambées sur le continent? Faut-il s’inquiéter de la montée en puissance de géants régionaux comme Sifca, en Afrique de l’Ouest, ou Somdiaa, en Afrique centrale ? « Non ! » répondent en chœur les banquiers, les agro-industriels et même certains leaders du monde paysan, persuadés que le petit agriculteur a besoin de débouchés et de valorisation sur des marchés trop grands pour lui. L’industriel et le commerçant offrent cette porte de sortie. À condition que la valeur ajoutée soit équitablement répartie. Tout est une question d’équilibre. L’agriculture ne fait pas exception.

Philippe Perdrix

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