Carlyle, un roi de la finance de marché en Afrique (Les Afriques n°196 du 05/04/2012)

L’un des fonds d’investissements privés les plus puissants au monde débarque en Afrique. Avec un portefeuille de plus de 147 milliards de dollars, Carlyle évoluera sur le continent noir en VIP, avec la Banque Africaine de Développement en éclaireur.

En s’associant avec l’américain Carlyle dans un fonds subsaharien, la Banque Africaine de Développement (BAD) affiche sans complexe sa nouvelle marque de fabrique : la rentabilité, quitte à prendre quelques risques avec un partenaire qui affiche régulièrement des retours sur investissements à deux chiffres grâce à une stratégie d’investissements à court terme.

Pour le moment, il s’agit d’un investissement de 50 millions de dollars, effectué avec toutes les approbations nécessaires, tient-on à rappeler de source autorisée. «Le fonds Carlyle permettra d’équilibrer notre portefeuille d’actions pour nous permettre de faire des investissements supplémentaires dans les segments des marchés les plus risqués», indique Tim Turner, directeur des opérations du secteur privé ; En clair, la Banque prendra plus de risques dans ce compartiment réputé volatile pour équilibrer son portefeuille. Côté Carlyle, c’est motus et bouche cousue. Contacté par nos soins, le bureau parisien du Groupe se perd en excuses. «Nous ne sommes pas habiletés à communiquer, nous ne pouvons vous fournir des noms», s’étrangle notre interlocutrice, peu préparée aux sollicitations des médias.

Certains spécialistes, tout en partageant l’optimisme des officiels de la banque panafricaine par rapport à Carlyle, se replongent dans le passé de ce fonds dont l’histoire rappelle la grande Amérique du «full risks, no limits». Né en 1987 par la revente de dettes de compagnies pauvres d’Alaska à des entreprises florissantes, et qui évolue depuis dans des secteurs divers dont l’armement, et qui porte encore aujourd’hui l’empreinte indélébile de l’un de ses directeurs, ancien directeur adjoint de la CIA. Il s’agit de Frank Carlucci, qui jouera un rôle considérable dans l’acquisition d’United Defense, fournisseur d’armements, qui est à l’armée américaine ce que le groupe Dassault est à sa consœur française. Carlyle et Dassaut se livreront d’ailleurs un combat acharné pour le contrôle du quotidien français, le Figaro, remporté par l’américain. Trois ans plus tard, le journal est revendu au groupe Dassault sans mettre fin à l’intérêt de Carlyle pour les leaders d’opinion. Carlyle gère plusieurs titres à travers des holdings et des fonds, s’assurant au passage un certain répit par rapport aux adeptes de la théorie du complot.

A la même année, Carlyle affichait un portefeuille de 4 milliards de dollars. Le fonds américain est surtout connu pour la diversité de ses investisseurs, recrutés aux quatre coins du monde entier.

Un advisory board prestigieux. Ainsi, le 11 septembre 2011 alors que l’Amérique stupéfaite voyait les tours jumelles du World Trade Center, fondre comme de la neige au soleil, Carlyle tenait son conseil d’administration en présence de George Bush père, administrateur et de Shafig Ben Laden, autre administrateur parmi une kyrielle de noms prestigieux dont celui de James Baker, Laurent Beaudoin (Groupe Bombardier, ex président), Liu Hong Ru (ancien dirigeant des opérations boursières en Chine), George Soros, ou encore Michael Kodhorsvski, ancien oligarque russe. La presse américaine s’interroge sur ses liens légaux et ne peut que suivre du regard l’avion immatriculé aux couleurs américaines qui, le 19 septembre 2011, décollera dans le ciel de New York avec à son bord 13 membres de la famille Ben Laden. Le fonds passe entre les gouttes, épargnées lors de la grande vague du Bushisme triomphant. Les affaires prospèrent pour Carlyle qui multiplie les opérations spectaculaires comme cet investissement qui lui permet de racheter l’imprimerie nationale (France) pour une bouchée de pain (85 millions d’euros). L’Etat français rachètera ces locaux quatre ans plus tard en déboursant 4 à 5 fois la mise de départ. La réputation de Carlyle était faite, redoutable dans les affaires et impénétrable à l’émotion.

En bon cow-boy qui se respecte, le fonds n’hésiterait pas à se faire amputer une jambe pour poursuivre sa marche en avant. Ainsi, lors de la crise des subprimes, le fonds Carlyle dédié à ce compartiment, le Carlyle Capital Corporation, créé en 2006 pour spéculer sur les titres adossés aux crédits immobiliers américains, est mis en faillite, rattrapé par 17 milliards de dollars de dettes sous garanties. En quelques séances, l’action qui valait 17 dollars lors de son introduction en Bourse en 2007 est tombée à des poussières de cents. Cette sombre opération rompt définitivement avec les ambitions de Carlyle de faire prospérer l’un de ses 60 fonds sous la lumière de la Bourse.

La devise de Carlyle est aussi celle du vieux cow-boy du far West : «pour vivre heureux, vivons cachés». L’institution n’est pas cotée en Bourse, ce qui lui permet de garder le détail de ses opérations au cadre secret de ses conseils d’administration et de ses assemblées générales d’actionnaires. C’est ce groupe, qui pèse plus de 60 milliards de dollars d’actifs, qui aborde le continent africain, lesté des 50 millions de la BAD. La Carlyle Sub-Saharan Africa Fund sera-t-elle une structure dédiée au développement?

Pas de doute à écouter d’éminents membres du conseil d’administration de la Banque Africaine de Développement, qui se gargarise du partenariat mis en place avec le premier outil de capital investissement du groupe Carlyle pour l’Afrique. Le rayon d’action du fonds américain en Afrique privilégie les pays stables. Le Ghana, la Tanzanie, le Botswana et le Bénin reviennent dans les propos des responsables de Carlyle. Une belle brochette de pays riches et pauvres en sous-sol. Le fonds prévoit de porter son portefeuille Afrique à 500 millions de dollars, en attirant notamment d’autres fonds mondiaux. Les entreprises matures engagées dans des développements à l’échelle régionale constituent une cible de premier choix. «Aucune autre institution de financement du développement ne saurait mieux que la BAD jouer le rôle d’accueil des grands investisseurs sur le continent», déclarait Donald Kaberuka lors de la conclusion du deal.

Pour sûr, Carlyle entrainera dans son sillage de nombreux fonds américains. A commencer par son partenaire, Calper, le fonds des retraités californiens, présent dans son capital depuis 2001. Très présent en Asie (Chine, Singapour, Malaisie), Carlyle dupliquera sans doute son modèle asiatique sur le continent noir, en s’intéressant aux secteurs des télécoms, de l’informatique, et en draguant les entreprises publiques peu rentables en vue de les revendre suivant le schéma du leverage buy out dont lui seul a le secret.

Adama Wade

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Franck Carlucci, «l’africain», de Carlyle

L’arrivée de Carlyle en Afrique rassemble plutôt à un retour si l’on se réfère à l’un de ses éminents directeurs, Franck Carlucci, ancien directeur de la CIA sous Jimmy Carter, et qui a eu à intervenir dans de nombreux pays dont l’actuelle RDC. Après Langley, il se reconvertit dans le trading à la tête de SWT, qui fera faille en 1986 et se révèlera n’être qu’une officine de vente d’armes pour des groupes américains. Franck Carlucci est sauvé de ce crash par le déploiement d’un parapluie doré de 735.722 dollars et accède au cercle restreint des millionnaires en dollars, selon l’enquête menée par le chercheur français, Pascal Dallecoste, en 2003. Repêché par Ronald Reagan, il est bombardé secrétaire à la défense et conseiller à la sécurité avant de démissionner à la veille des vagues de privatisation qui toucheront la sécurité et la défense. En 1989, il rejoint Carlyle Group dont le siège se trouve à proximité de la Maison blanche et du Congrès. Cet avantage comparatif permet au groupe de mettre le lasso au cou des grosses pointures comme Bush junior, entré au conseil d’administration de Caterair, une société de catering aérien, rachetée par Carlyle en 1989. Dès lors les bonnes affaires se multiplient. BDM international, acteur clé de l’industrie américaine de la défense, acheté en octobre 1990 est revendu en 1997 permettant à Carlyle de dégager une plus-value de 400 millions de dollars. La première guerre du Golfe dope le chiffre d’affaires d’un groupe positionné sur la défense, les missiles et les radars. Les attentats du 11 septembre accélèreront le business plan de Carlyle jamais indemne face aux soupçons de conflits d’intérêts alimentés par les marchés remportés par United Defense, filiale de Carlyle, qui rafle la mise sur les contrats militaires de l’Irak et de l’Arabie Saoudite, et qui prospère sous les bottes des GI’S.

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Une entrée en Bourse synonyme de vœu de transparence

L’entrée prochaine de Carlyle en Bourse fait rêver à la Bourse de New York. Malgré un bénéfice annuel 2011 en baisse de 11% à 1,36 milliard de dollars, le fonds reste très choyé par des actionnaires à qui il a assuré le doublement des retours sur investissements en l’espace d’une année. Les investisseurs, qui ont fait confiance à Carlyle, se partageront des dividendes de 19 milliards en 2011, le double du pactole de 8 milliards distribué en 2010. Toujours aussi offensif, Carlyle a augmenté de 37% ses actifs sous gestion, estimés à 147 milliards de dollars fin 2012. Le groupe dispose de 22 milliards de dollars à investir. En ces temps de sous liquidité, un tel montant fait courir tout le gotha de la finance intéressé par les perspectives de l’entrée en Bourse. Seul hic, le board de Carlyle se montre peu disert sur les détails de l’opération. Aucune précision n’est avancée quant à la valeur de l’IPO, au flottant qui sera cédé, le nombre d’actions, le prix unitaire et la date, au risque de faire courir la rumeur de la recherche d’un effet d’annonce. Par contre, Carlyle annonce sans réserves vouloir lever 100 millions de dollars sur le marché pour rembourser des dettes, financer sa croissance à travers des acquisitions ou des investissements stratégiques. La dernière fois que Carlyle a claironné son intention d’aller en Bourse, c’était en 2007, quelques mois avant la faillite de l’un de ses fonds liés aux subprimes. En accédant au marché cette fois-ci pour de bon, le fonds qui emploie 1300 personnes dans 33 pays et détient des parts dans 200 entreprises employant 650.000 personnes, rompra-t-il avec la culture du secret ? A suivre.

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Ce que recherche la Banque Africaine de Développement

Il n’y a pas encore longtemps, la prudente Amérique interdisait à ses fonds de pension toute exposition sur la majeure partie des pays africains. L’arrivée de Carlyle offrira une exposition aux investisseurs américains. Le fonds subsaharien de Carlyle, qui atteindra 500 millions de dollars consolidera une dynamique déjà bien ancrée et initiée par des fonds comme ECP, qui dispose d’un portefeuille de plus de 1,5 milliards de dollars sur l’Afrique. Pour la BAD l’investissement dans certains segments risqués de la finance permettra de dégager des rendements élevés et de compenser certains compartiments peu rentables.

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Mouhamadou Niang «Le fonds subsaharien de Carlyle générera 5500 emplois»

Mouhamadou NIANG, Manager, Industries and Services au pôle secteur privé de la BAD nous éclaire sur la stratégie de la banque africaine suivie dans le partenariat avec Carlyle. Entretien.

Les Afriques : Quel message revêt cet investissement de la BAD dans Carlyle ?

Mouhamadou Niang : Nous étions en discussion depuis un certain temps avec Carlyle, autour de leur fonds d’investissements panafricain, lequel atteindra une capitalisation de 500 milliards de dollars. Compte tenu du rôle de la BAD, leader du financement du développement dans le continent, et des caractéristiques de ce fonds, il leur est apparu à eux comme à nous nécessaire que la banque s’associe à Carlyle dans ce fonds. Notre conseil a donc approuvé une souscription de 50 millions de dollars au mois de février. Le fonds va être lancé incessamment.

LA : Quelle est la nature du fonds ?

MN : C’est un fonds diversifié qui vise tous les secteurs d’activité. L’ambition c’est de participer à la réalisation d’investissements rentables et partant, également à la création des emplois et à la stimulation de la croissance. Cet investissement est significatif de l’attrait de l’Afrique pour les grands investisseurs internationaux, en raison de ses taux de croissance élevé, au-dessus de la moyenne mondiale. D’après nos estimations établies sur la base de critères conservatrices, ce fonds générera 5500 emplois dans les entreprises cibles à travers le continent.

LA : Y-a-t-il des secteurs ou des pays prioritaires dans la stratégie de ce fonds ?

MN : Le fonds investira dans tous les pays africains, en privilégiant bien évidemment ceux qui offrent des opportunités d’investissement et des rendements élevés. C’est notamment le cas du Nigeria, du Ghana, de l’Afrique du Sud, de la Côte d’Ivoire, du Kenya ou du Sénégal. Le challenge du fonds comme beaucoup d’autres est de réconcilier les exigences de rentabilité financière des investissements avec les objectifs de développement. La participation d’institutions comme la BAD facilite grandement l’atteinte de cet objectif, en mettant l’accent sur des aspects, tels que la création d’emplois, la gestion responsable de l’environnement, la diversification géographique etc, tout en ne perdant pas de vue la nécessité de créer de la valeur, car le développement économique est lié à la création de la croissance et de valeur. Nos partenaires, tels que Carlyle et d’autres gestionnaires de fonds, partagent parfaitement cette ambition.

LA : La mise de la BAD lui donne-t-elle un pouvoir de décision dans le comité d’investissement ?

MN : Le modèle proposé est qu’au-dessus du comité d’investissement, il y ait un conseil de surveillance. C’est à ce niveau que nous intervenons dans la gestion des fonds d’investissement. L’orthodoxie financière interdit aux investisseurs de se mêler des décisions d’investissement quotidiennes des fonds, car les gestionnaires de fonds ont justement été sélectionnés sur la base de leurs compétences dans ce domaine. Carlyle notamment gère globalement plus de 40 milliards d’actifs, et a une expérience avérée dans ce domaine.

LA : Comment se présente le portefeuille BAD dans les fonds d’investissements ?

MN : Le portefeuille de la banque dépasse le milliard de dollars aujourd’hui. Nous avons investi dans 35 fonds de manière effective. Notre philosophie d’investissements repose sur la diversification sectorielle, géographique ou par taille des entreprises cibles des fonds. Par exemple, nous avons investi dans des fonds généralistes ou sectoriels (agriculture, santé, infrastructure etc), des fonds régionaux ou continentaux, des fonds dédiés aux PME ou aux grandes entreprises. Nos fonds sont complémentaires les uns des autres. Le partenariat avec Carlyle s’inscrit dans cette logique. Nous sommes persuadés que le développement passe aussi par ce type de partenariats qui permettront de drainer d’autres grands investisseurs sur le continent.

Propos recueillis par AW

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