Derrière la montée des classes moyennes africaines (Les Afriques n°197 du 12/04/2012)

Une étude économique et sociologique jette la lumière sur l’environnement dynamique et parfois incertain des classes moyennes en Afrique. Analyse des logiques de survie opposées aux logiques de sécurisation des acquis.

Qu’est-ce que c’est qu’une classe moyenne en Afrique ? Le terme anglo-saxon qui veut dire une catégorie qui vient au-dessus de la classe ouvrière et qui est classée en termes de mode de vie ? La définition française d’un groupe d’individus déterminé en fonction du revenu et du patrimoine ? Ces 20% de chinois qui constituent la base d’un corps social en forme d’oignon, en augmentation rapide depuis le grand bond en avant initié par Den Xiao Ping depuis 1978? Chercheuse à l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI), Hélène Quenot-Suarez vient de livrer une étude sur cette question des classes moyennes en Afrique, lesquelles, comme partout dans le monde, ne sont pas habitées par une conscience de classe et sont tiraillées entre le haut et le bas. «En Afrique, écrit-elle, la question des classes moyennes est revenue sur le devant de la scène car le développement du continent s’accélère. Depuis 20 ans, la croissance a touché la plupart des pays africains, et pas seulement, comme on le croit souvent, ceux qui ont d’importantes ressources naturelles. Ainsi, le Ghana a connu une croissance annuelle moyenne de son PIB de 4,3 % dans les années 1990. Cette croissance s’est accentuée pour atteindre 5,5 % entre 2000 et 2007 alors que le pays ne possédait pas encore de ressources naturelles importantes. Avec une croissance moyenne de 5 % du PIB, l’Afrique apparaît depuis quelques années comme un «eldorado» pour les entreprises privées, le dernier marché à conquérir. De fait, le continent compte un milliard d’habitants qui, à leur modeste niveau, souhaitent consommer et constitueront, en 2050, plus de 20 % de la population mondiale. L’accroissement très rapide de la population se double d’une très forte urbanisation. » Ce tableau dynamique et positif d’un continent en avance s’accommode-t-il avec la définition usuelles des classes moyennes ? L’urbanisation de 45% d’africains est certes un élément essentiel, permettant un accès plus facile aux lieux de consommation, mais pas suffisant pour satisfaire à la définition.

Au-delà de 10 dollars de revenus par jour, l’africain commence à intéresser les banques. En effet, deux types de définition coexistent, relève l’auteur. Il y a la Global Middle Class (GMC) constituée de la population mondiale gagnant entre 4000 et 17.000 dollars par an (soit 12 à 50 dollars par personne et par jour). Aux yeux de cette définition, seuls 43 millions d’africains appartiennent à la classe moyenne. Les dynamiques de développement mises en évidences ne peuvent être appréhendées qu’à travers une définition plus localisée de la classe moyenne africaine, en évitant la vision unifiée d’un continent en bloc. En termes relatifs (Local Middle Class), est défini comme appartenant à la classe moyenne africaine, un individu dont le revenu est compris entre 0,75 et 1,25 fois le revenu médian du pays. De manière plus qualitative, la sortie des logiques de survie permet de dire qu’une population a accédé à la classe moyenne. «La classe moyenne se définit d’abord par le fait qu’elle connaît une certaine stabilité, même relative permettant de dégager de petites sommes, investies dans des produits ou services nouveaux». C’est l’expression chinoise de la «petite prospérité» et qui comprend les individus qui gagnent au moins entre 2 dollars (sortie de survie) et 10 dollars par jour.

Au-delà de 10 dollars de revenus par jour, l’africain commence à intéresser les banques qui ont des stratégies marketing concentrées sur les ménages gagnant entre 800 et 1500 dollars par mois. Ces critères de revenus sont à croiser avec plusieurs facteurs comme le patrimoine, le statut social et les pratiques culturelles si chères aux sociologues pour appréhender les classes moyennes africaines. La précarité de la situation de cette classe, vulnérable à la crise, est à relever ainsi que l’indique la Banque Africaine de Développement, citée par l’auteur et qui estime qu’une part de plus en plus importante de la classe moyenne est flottante et peut donc retomber dans la survie lors d’une crise.

«Le terme «classes moyennes», créé pour le contexte industriel occidental, est très dépendant de la notion d’un État fort, efficace et produisant beaucoup de richesses nationales. Ce tableau ne s’applique à presque aucun pays africain. Les stratégies de sécurisation individuelle de l’environnement sont donc essentielles pour les classes moyennes africaines». Aussi, l’insécurité politique est un facteur limitant le développement de ces classes moyennes. L’autre facteur d’insécurité a pour nom la corruption, important quand on sait que sur les 47 pays d’Afrique subsaharienne analysés dans le cadre de cette étude, 33 sont au-delà de la 100ème place dans le classement Transparency.

Face à cet environnement incertain, les classes moyennes africaines ont tendance à développer des logiques de survie, à travers par exemple l’investissement dans la pierre. Cet environnement incertain est-il à l’origine du resserrement de la famille africaine, du développement des pratiques d’individualisation par rapport à la légendaire solidarité communautaire africaine ?

Les malls ont suivi … L’identité des classes moyennes africaines que la chercheuse essaie de saisir à travers son concept de «african way of life», allant du facteur hautes études, inhérent à ces classes, et des habitudes de consommation, est aussi flottante. Selon l’étude, entre 300 et 500 millions d’africains entreraient dans cette identité de personnes ayant accédé à la consommation et à la sécurité. La description de l’achat de consommation (lieu), lien social par excellence, enrichit l’approche. Le développement des supermarchés et des «malls», en dehors des pionniers (Afrique du Sud où le géant Shoprite, cible de Walmart, affichait un chiffre d’affaires de plus de 7 milliards d’euros en 2010, Kenya d’où Nakumatt essaime à travers toute la sous-région), au Ghana et au Sénégal montre que le marché a suivi la montée de cette classe. Ces malls modernes se différencient des «anciennes» grandes surfaces libanaises ou indiennes réservées en général aux expatriés et touchent une clientèle plus large. Fréquentant les malls, engagé dans des logiques de sécurisation des revenus, l’individu africain de la classe moyenne est engagé en général dans une activité annexe, lui permettant de générer des revenus sans mettre en danger la sécurité et le statut social procurés par le travail salarié.

A.W

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Hélène Quenot-Suarez «Les classes moyennes africaines, entre le formel et l’informel»

Sorties des logiques de survie, les cadres africains exercent parfois une activité informelle qui leur permet d’augmenter leurs revenus tout en gardant le cadre sécurisé et le statut du salarié. Eclairage avec Hélène Quenot-Suarez dont l’étude commentée dans ce dossier comporte une dimension sociologique qui tranche avec l’approche quantitative des études économiques.

Les Afriques : Comment s’applique la définition des classes moyennes en Afrique, dans un contexte de faible industrialisation en général ?

Hélène Quenot-Suarez : C’est vrai que la définition des classes moyennes est souvent faite en fonction de la révolution industrielle. La spécificité de cette étude c’est d’initier une approche particulière de cette catégorie de populations en Afrique, en mettant en évidence ses caractéristiques. On note par exemple un lien fort entre le formel et l’informel avec des cadres exerçant une activité officielle et souvent une autre activité en dehors du cadre formel.

LA : Cette classe moyenne africaine est-elle la même en Afrique du Nord qu’en Afrique subsaharienne ?

HQS : On note des différences notables non seulement entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne mais aussi entre différentes zones du continent. Sur le plan quantitatif et qualitatif, la situation n’est pas la même en Afrique du Nord qu’en Afrique subsaharienne. Les classes moyennes sont peut-être moins dépendantes des logiques informelles.

LA : Le fait de parler de l’émergence des classes moyennes entre 2003 et 2011 relève-t-il d’une réalité économique ou de l’afro-optimisme ?

HQS : Il y a eu une évolution en Afrique durant cette période, en termes d’urbanisme, de la multiplication des structures de télécommunications et, incontestablement, du fait de la hausse des taux de croissance. Ce qui est important à ce niveau, c’est de ne pas considérer toute l’Afrique comme un seul bloc. Le continent est traversé par plusieurs dynamiques. Les rythmes de développement sont différents, y compris dans un même pays parfois. Par exemple le Kenya est un pays plutôt développé et industrialisé, avec en particulier le port de Mombasa. Mais il existe de forts contrastes entre la côte et Nairobi d’une part, très développés, et le Nord et l’Ouest, marginalisés et qui connaissent de fréquentes crises alimentaires.

LA : Quid donc de l’Afrique de l’Ouest ?

HQS : C’est une région où en général la faible densité des populations n’est pas propice à l’émergence d’un marché de consommations. A l’exception du Nigeria et de quelques grandes agglomérations, il y a peu de concentrations propices à l’économie d’échelle. Les temps de transport et les coûts de la logistique ne favorisent pas les opérateurs économiques.

LA : Autrement dit, il faut ouvrir les frontières interafricaines ?

HQS : Les frontières limitent les échanges certes. Mais aussi, d’autre part, l’effet frontière est un multiplicateur des échanges. La solution est peut-être dans la mise en place d’accords tenant en compte de cette double nécessité d’ouverture et de préservation des spécificités économiques des pays considérés.

Propos recueillis par A.W

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