Rwanda : 18 ans après le génocide, l’Afrique se souvient (Les Afriques n°197 du 12/04/2012)

A l’occasion de la 18ème commémoration, cette semaine, du Génocide des Tutsis au Rwanda, S.E.M. Robert Masozera, Ambassadeur du Rwanda en Belgique déclare que «le temps est passé, mais [qu’] il n’a pas effacé la peine».

Les Afriques : Le Génocide c’était il y a 18 ans. Quel est le sens de la commémoration aujourd’hui ?

Robert Masozera : Le temps des commémorations est celui du recueillement et du partage. Le temps a passé mais il n’a pas effacé la peine. Le Génocide est encore dans la mémoire de tous les Rwandais. Chacun a perdu un parent, un ami, un voisin, un collègue. Personne n’est sorti indemne de cette tragédie. Le traumatisme a été surmonté mais la peine est toujours là. Chaque année la commémoration a un thème et celui de 2012 nous invite à «tirer les leçons de l’histoire pour préparer un avenir meilleur». Je crois que c’est un message d’espoir qui est universel.

LA : 18 ans, c’est l’âge de la majorité. Qu’est-ce que les jeunes générations retiennent de cette tragédie ?

RM : Effectivement, 18 ans c’est l’âge de la maturité. Un âge où on devient plus indépendant et plus responsable. La génération post-génocide a grandi dans l’insouciance de la paix et de la sécurité. Elle a bénéficié de l’effort collectif de tous les Rwandais pour reconstruire un pays dévasté. Elle vit aujourd’hui dans un pays réconcilié qui progresse et qui leur offre des opportunités. Les jeunes Rwandais ne doivent jamais oublier que c’est sur les ruines du Génocide que le Rwanda moderne s’est construit. Il ne s’agit pas seulement d’entretenir la mémoire du sang répandu mais de leur faire honorer le courage de ceux qui les ont précédés. Nous voulons que les jeunes mesurent leur chance et qu’ils ne déçoivent pas leurs aînés.

LA : On sait que chaque génocide produit son propre négationnisme. Peut-on encore contester le massacre de 800.000 innocents ?

RM : Pour être plus précis, le génocide perpétré contre les Tutsis au Rwanda a coûté la vie à 1.074.017 victimes dont l’immense majorité a été tuée parce qu’identifiée comme Tutsi (93,6%). Le négationnisme a différents visages mais toujours un seul objectif: celui de nier la vérité pour effacer le crime commis. C’est en quelque sorte un autre génocide parce qu’on nie la disparition des victimes pour en effacer la mémoire. Le révisionnisme est une autre expression du négationnisme. Il s’agit d’une manipulation intellectuelle qui réinterprète l’histoire pour en réécrire le cours ou les conséquences. C’est dans le cadre de cette manipulation que certaines personnes parlent de «double génocide» ou de «génocide rwandais» pour rendre flou ce qui s’est passé au Rwanda au vu du monde entier en 1994. En ce qui concerne les manipulations, je veux ajouter qu’il y a une autre pratique tout aussi coupable: le divisionnisme. C’est une provocation qui cherche à encourager le ressentiment chez les victimes comme chez les bourreaux pour allumer l’antagonisme. Nous devons lutter sans faiblesse contre de telles tentatives. Je remarque par ailleurs que trois procédés sont aussi utilisés en Europe par des experts autoproclamés et des universitaires qui continuent à défendre des théories absurdes auxquelles plus personne ne croit.

LA : Justement, les théories dont vous parlez ont été invalidées récemment. Comment peuvent-elles encore circuler ?

RM : Vous faites référence au rapport d’expertise publié en janvier dernier dans le cadre de l’enquête du Juge français Marc Trévidic. Pour vos lecteurs qui ne connaissent pas bien le dossier, je rappelle qu’il s’agit d’une contre-expertise sur l’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion du Président Juvénal Habyarimana. Organisé par une clique d’extrémistes dite Hutu-Power qui a ainsi pris le pouvoir en avril 1994, cet attentat a été l’ultime prétexte pour mettre en pratique l’exécution du Génocide contre les Tutsis qui avait déjà été testé dans certaines parties du pays (au nord-ouest contre la communauté des Bagogwe et au sud-est dans la région de Bugesera). Effectivement, ce rapport des experts mandatés par le Juge Trévidic a donné des preuves confirmant que c’est un complot politique qui a permis aux génocidaires de passer à l’action de façon systématique. Le Génocide avait été préparé de longue date, soigneusement organisé et planifié. Les massacres ont éclaté en même temps sur tout le territoire. Il n’y a plus aucun doute possible sur le contexte et le déroulement des premiers jours de cette tragédie. Bien sûr, des contre-théories circulent encore : complot dans le complot, infiltration des extrémistes, manipulation, … Il nous faudrait plusieurs pages d’interview pour les développer mais je ne vois pas l’intérêt de s’étendre sur de telles élucubrations. Il n’y a que la vérité qui compte et comme toutes les vérités, elle est unique et il faut l’accepter.

LA : C’est encore difficile pour certains d’accepter cette vérité ?

RM : Bien sûr que c’est difficile. Souvenez-vous du contexte des 100 jours pendant lesquels s’est déroulé le Génocide. La communauté internationale a été incapable d’intervenir et elle a assisté impuissante à un crime de masse. Dans certains pays, on a même soutenu le régime génocidaire après avoir fermé les yeux pendant des décennies sur la discrimination et les exactions commises à l’encontre des Tutsis du Rwanda. Cette complicité coupable rend bien sûr plus difficile l’acceptation de la vérité. Mais là encore, le temps a fait son œuvre et plus personne ne peut sérieusement contester la vérité d’un Génocide planifié.

LA : Finalement, que répondez-vous à ceux qui incriminent le gouvernement rwandais pour sa surveillance de la liberté d’expression en ce qui concerne le Génocide ?

RM : Je réponds qu’il ne s’agit pas de contrôle mais de vigilance attentive. Nous avons un devoir de mémoire à défendre, dans le respect des victimes et dans la compassion pour les rescapés. On ne peut pas dire ou écrire n’importe quoi lorsqu’il s’agit d’un crime contre l’humanité. Il y a encore tant de souffrance. Nous avons vécu l’expérience de la tristement célèbre Radio Télévision des Mille Collines – RTLM et d’autres média de la haine. Personne ne souhaite revivre la même situation. Pour en revenir à la maturité de la mémoire, je pense qu’au Rwanda, les consciences ont évolué vers une appropriation collective de cette tragédie. La réconciliation a permis de partager la parole et le vécu. Il ne faut pas que cet effort soit mis à mal par des interprétations erronées. Le temps de la maturité, c’est aussi celui de la raison.

Propos recueillis par F.N Cet interview est publié en collaboration avec Flash News, bulletin d’informations sur le Rwanda (avril 2012)

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