Kenya : vers une croissance soutenable ? (Les Afriques n°197 du 12/04/2012)

Plusieurs observateurs présentent la croissance économique kenyane comme étant très forte, surtout en 2010 où elle était de 5,3%. Selon l’économiste congolais Oasis Tedika Kodila, il y a pas de quoi s’interroger.

Si beaucoup d’observateurs perçoivent une croissance kenyane très forte, notamment 2010 avec plus de 5%, elle n’était pourtant que de 2,5% l’année précédente. Cependant cette économie souffre de deux maux majeurs : manque de diversification et forte dépendance aux aléas climatiques, notamment la pluie. Toutefois, cette vision reste un peu réductrice pour de multiples raisons.

S’il est vrai qu’un doublement du taux de croissance en une année seulement est une bonne chose, il est vrai également que ce taux est loin du potentiel que présente le pays, qui avait déjà atteint le taux de 7% en 2007. Et là encore, on n’avait pas encore réalisé tout son potentiel. En considérant toute la dernière décennie, le taux de croissance moyen du pays n’est que de 3,8%. Très faible, trop faible, notamment pour atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement.

La croissance, bien qu’au-delà de la barre des 5%, reste cependant très fragile, voire de «mauvaise qualité». Presqu’unanimement, on estime que ce taux de croissance de 5,3% doit être attribué à la bonne pluviométrie de 2010 et à des prix plus élevés à l’exportation pour les produits kenyans vendus sur les marchés mondiaux. On connaît le refrain : il n’y a pas plus de trois ans que l’économie mondiale est au ralenti et pourtant la croissance africaine se maintient.

Certes, cette économie souffre de manque d’innovation, qui se traduit par une diversification quasi-nulle – le pays n’exporte essentiellement que des produits agricoles – et d’une dépendance à l’égard des conditions climatiques. Mais admettre cette analyse implique de reconnaitre que la croissance kenyane n’est pas à louer tant sur le long terme elle est difficilement soutenable. Il s’avère plus sage d’intégrer dans cette observation un des éléments clés du caractère soutenable de la croissance, à savoir l’investissement privé qui n’est pas souvent assez souvent évoqué.

S’il est vrai que l’Etat peut être utile dans la démarche de diversification, l’entrepreneur privé reste l’élément clé. Il est un acteur phare dans la diversification, et dans la capacité d’une économie à sortir de sa dépendance à la nature. Ainsi, promouvoir l’entrepreneuriat est une des réponses aux deux défis évoqués plus haut. Dans ce cadre-là notamment, le diagnostic sur la croissance effectué dans une étude récente de la Commission économique africaine fait ressortir que la corruption, la criminalité, l’incertitude sur la politique, le problème d’infrastructures et le coût du financement sont de vrais obstacles à l’investissement privé.  Résoudre ces problèmes entraînera une augmentation des investissements privés. La corruption est endémique au Kenya. L’écho de cette mauvaise réputation s’est propagé notamment après la démission de John Githongo, ancien directeur de Transparency International Kenya, de son poste de président en charge de la lutte contre la corruption, à la suite du scandale de l’Anglo Leasing Finance, auquel le gouvernement aurait été mêlé. Aujourd’hui, le Kenya se classe 154ème sur 178 pays, avec un score de 2,1 sur 10 selon l’indice 2010 de perception de la corruption calculé par Transparency International. Couplée à la corruption, la criminalité repousse les investissements privés.

De plus ces derniers ne savent se développer lorsque les infrastructures sont problématiques. En effet, au Kenya, l’énergie et le transport coûtent très chers. Le pays n’a qu’une faible note de 17,9 sur 100, selon l’indice de la Fondation Ibrahim en matière d’infrastructures. Comme c’est souvent le cas dans les pays africains, l’accès au financement est très limité et les coûts sont élevés pour certaines catégories d’emprunteurs (par exemple, entrepreneurs ruraux et petits entrepreneurs). Il est aussi accentué dans un contexte de corruption lato sensu.

En définitive, la croissance kenyane n’est pas aussi forte que l’on voudrait la présenter. Elle reste tributaire, du moins jusqu’ici, de facteurs imprévisibles comme les conditions climatiques. Et vouloir une croissance forte et soutenable nécessite de la part du gouvernement kenyan un accent important mis sur l’investissement privé et donc sur de meilleures institutions permettant de le promouvoir. Cette insuffisance est un défaut majeur.

Oasis Kodila Tedika (économiste congolais, analyste sur http://www.unmondelibre.org. Article publié en collaboration avec unmondelibre.org)

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