L’heure du made in Africa a sonné (Jeune Afrique n°2682 du 03/06/2012)

Créer davantage de valeur ajoutée sur le sol africain. Vœu pieux ou réel objectif ? Grâce à une croissance soutenue, les pays subsahariens bénéficient d’un contexte favorable à l’industrialisation et à la transformation locale.

L’Afrique, dernier bastion d’une économie en marche? « En 2012, la croissance mondiale devrait être de 3,5% à 4%. Les pays émergents, dont ceux d’Afrique, seront parmi les plus dynamiques, quand les économies européennes  stagneront ou atteindront de 1,5 % à 2 % de hausse de leur PIB », résume Roger Nord, directeur adjoint du département Afrique du Fonds Monétaire International (FMI). De fait, après une croissance de 5% l’an dernier, l’Afrique subsaharienne renouvelle sa performance. En2012, son PIB devrait croître de 5,5%. Seuls une aggravation de la crise de la zone euro ou nouveau choc pétrolier pourraient affecter l’activité du continent, mais « sans avoir d’impact dévastateur, car l’Afrique résiste mieux à ces effets mondiaux », souligne Roger Nord.

Le continent n’a plus à rougir. Selon le FMI, le Rwanda, le Mozambique, la Tanzanie et l’Ouganda affichent depuis plus d’une décennie une croissance identique à celle de certains tigres ou dragons asiatiques (Thaïlande, Corée du Sud, Indonésie et Taïwan), dont le PIB réel a été multiplié par sept en quarante ans. De plus, l’endettement moyen des pays subsahariens s’établit à 40% du PIB et ne dépasse pas 25% pour les meilleurs élèves.

Les réserves de change sont par ailleurs bien plus élevées que par le passé et permettent aux États de résister aux chocs. Enfin, les économies du sud du Sahara ont diversifié leurs partenaires. En 2000, elles réalisaient 70% de leurs échanges commerciaux avec l’Europe, les États-Unis et le Japon. Cette part est tombée à 50%, au profit de l’Asie.

L’un des principaux chaînons manquants pour ancrer durablement le développement du continent est la création de valeur ajoutée sur le sol africain. Or les conditions sont réunies pour passer à cette étape. C’est ce que soulignent les scénarios élaborés par la Banque Mondiale ou la Banque africaine de développement (BAD). Ceux- ci reposent sur des négociations plus favorables aux pays dans les contrats sur l’exploitation des ressources naturelles et dans l’industrialisation du continent. « Il s’agit de passer du stade de l’exportation des ressources naturelles à celui de l’exportation de produits manufacturés transformés surplace », a lancé Donald Kaberuka, le président de la BAD, lors de l’Assemblée générale de l’institution panafricaine à Arusha (Tanzanie), fin mai.

Inventaire. Au Tchad, China National Petroleum Corporation a intégré dans son dossier la construction d’une raffinerie pour remporter l’Appel d’offres sur l’exploitation de l’or noir du pays. Inaugurée en juin 2011, elle permettra au pays d’être exportateur net de produits raffinés. Un contrat identique a été signé au Niger producteur de pétrole depuis 2011. Autre exemple: le Gabon, où l’exportation de bois en grumes a été interdite depuis début 2010 si elle n’intègre pas une première transformation locale. De son côté, le singapourien Olam, qui investit massivement dans l’agriculture, finance en partie la construction, pour 800 millions d’euros, d’une usine d’engrais qui sera alimentée par le gaz gabonais. Environ 80% de la production sera exportée.

Avec la Norvège comme modèle, le Ghana et le Botswana ont créé des fonds d’épargne alimentés par une partie des recettes liées aux ressources naturelles et destinés à financer des infrastructures et la diversification de l’économie. Ce n’est qu’un début. Seuls la moitié des pays africains ont réalisé leur inventaire géologique. « On assiste à de nombreuses découvertes et à l’émergence de nouveaux pays exportateurs comme le Ghana, le Mozambique, la Tanzanie ou l’Ouganda note Roger Nord. Les contrats miniers et pétroliers devront notamment veiller à utiliser les recettes pour créer de la valeur ajoutée dans d’autres secteurs. Car si un pays produit du pétrole et qu’il investit dans une raffinerie, il s’expose encore plus. Il est plus sage pour lui de diversifier son économie. »

En matière d’industrialisation, une fenêtre de tir est largement ouverte. Une main-d’œuvre peu coûteuse, un accès aux ressources naturelles et des marchés en expansion sont les principaux atouts du continent. « Il y a une énorme opportunité pour des produits chers à importer [riz, produits laitiers, farine de blé, meubles en bois, etc., NDLR], pour lesquels les ressources naturelles existent sur place et qui bénéficient d’une demande en forte augmentation », analyse Vincent Palmade, coauteur d’un rapport de la Banque Mondiale sur l’industrie légère en Afrique, publié en avril.

Les produits alimentaires, la confection, les chaussures et les produits du cuir représentent l’essentiel de ces activités de l’industrie légère, gourmandes en main-d’œuvre. L’Afrique a une carte à jouer aussi bien pour satisfaire le marché domestique que pour exporter. Dans les années à venir 85 millions d’emplois dans les industries légères à forte intensité de main-d’œuvre seront délocalisés de Chine. Le continent peut se positionner pour en capter une partie.

La Banque mondiale rappelle aussi que l’agrobusiness constitue déjà « la colonne vertébrale de l’économie subsaharienne », avec un marché de 250 milliards d’euros par an, soit 40% du produit national brut de la zone. Et il atteindra 800 milliards d’euros d’ici à 2030. « La croissance démographique, l’augmentation des revenus et le phénomène d’urbanisation, qui poussent à la consommation de produits agricoles transformés, expliquent cette multiplication par trois du marché », souligne Vincent Palmade.

Toutefois, insiste Mthuli Ncube, économiste en chef de la BAD, « le processus d’industrialisation du continent sera long » Pris en tenaille, dans les années 1980, entre la levée brutale des barrières tarifaires et l’émergence de la Chine, l’industrie africaine a sombré. Elle représente aujourd’hui moins de 1% des exportations mondiales de produits manufacturés. Soit 72 milliards d’euros en 2010. Sur le continent, « l’industrie représente au maximum 10% du PIB. L’Afrique du Sud, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, l’Égypte, le Lesotho, Madagascar, le Maroc, Maurice, la Namibie, la Tunisie et le Zimbabwe font partie des pays disposant d’un secteur manufacturier plus développé [entre 15% et 20% du PIB] », détaille le FMI.

Modèle. Développer une industrie légère permettrait de « créer des millions d’emplois actifs », assure la Banque Mondiale. Au départ, le premier investisseur dans le business des fleurs coupées en Éthiopie a bénéficié d’avantages fiscaux pour exploiter 10 ha de terres agricoles. Aujourd’hui, cette activité d’export emploie 50.000 personnes dans le pays. Dans l’industrie du cuir le Vietnam emploie 700.000 personnes, contre 1000 en Éthiopie, alors que la population des deux pays est identique. Et pourtant, souligne Vincent Palmade, « les coûts salariaux sont deux fois moins élevés en Éthiopie qu’au Vietnam, et cinq fois moins qu’en Chine. Avec la formation à de bonnes techniques de gestion et de management, ce pays aura la capacité de rivaliser en productivité avec la Chine ».

D’ailleurs, l’Éthiopie tait déjà figure de modèle. Le pays bénéficie d’un programme quinquennal, Growth and Transformation Plan, qui, grâce à des investissements chinois et turcs, a vu émerger de nouvelles unités de production dans le textile et le cuir. En septembre 2011, les autorités ont par exemple invité les responsables du groupe Huajian, un fabricant de chaussures qui emploie 25.000 personnes en Chine, à investir en Éthiopie. Résultat ? Depuis janvier deux lignes de production installées à Addis-Abeba emploient 600 salariés. « Elles produisent des chaussures destinées au marché américain », précise Helen Hai, directrice générale chargée des investissements de Huajian, qui compte investir jusqu’à 1,6 milliard d’euros dans le pays. L’exemple n’est pas isolé. Le 16 juillet 2010, l’éthiopien Ramsay Shoe Factory qui a une capacité de production de 2000 paires de chaussures par jour avec 500 salariés, a remporté la fabrication de 60.000 paires pour l’italien Geox.

Bien sûr, rien n’est acquis. Les obstacles demeurent nombreux : manque d’infrastructures, faiblesses de la chaîne logistique, pénurie de main-d’œuvre qualifiée, déficit énergétique. .. La création de zones industrielles pourrait en partie contribuer à réduire ces handicaps. Cinq sont en projet en Éthiopie, dont l’une sera parmi les plus importantes d’Afrique. Prévue pour 2014 à Dire Dawa, la deuxième ville du pays, elle représente un investissement chinois de 200 millions d’euros et doit regrouper plus de 80 usines, dont une chaîne de montage d’automobiles, avec à la clé la création de plus de 20.000 emplois. « Ces zones industrielles arrivent souvent à attirer les grandes entreprises, qui à elles seules ne peuvent pas porter une croissance durable et partagée » tempère Mario Pezzini, directeur du centre de développement de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE). Ce sera l’un des nombreux défis qui attendent l’Afrique sur la route de l’industrialisation.

Jean Michel Meyer et Stéphane Ballong, envoyé spécial à Arusha

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