L’Afrique de l’Est à l’heure de la croissance (Les Afriques n°206 du 14/06/2012)

La Tanzanie, le Kenya et les pays d’Afrique de l’Est en général connaissent les taux de croissance les plus élevés en Afrique, depuis dix ans. Pourtant, sur le terrain, les choses paraissent complexes ? Impressions de voyages et analyses.

L’aéroport international de Dar es Salam ne fait pas le poids devant son rival de Nairobi. Entre les deux ouvrages, il y a la différence qui sépare les PIB des deux pays moteurs de l’Afrique de l’Est. Mais que de points communs entre les deux escales, ultime image de modernité avant un envol vers les mystères de l’Afrique profonde et les charmes du pays Swahili. Vers la ville d’Arusha, qui se modernise à vitesse rapide bien accrochée au flanc du Kilimandjaro et de ses neiges éternelles. De Nairobi, il faut 50 minutes pour gagner le point culminant d’Afrique. Il en faut autant de l’aéroport de Dar Es Salam. Dernière nouveauté, il est possible désormais de faire le trajet par route, sur l’une des plus récentes réalisations régionales, qui quitte Nairobi et s’enfonce dans le territoire des Masaï, ces fiers guerriers courus par les chercheurs d’exotisme. «C’est nous qui avons financé cette route», s’exclamait Donald Kaberuka, lors d’un petit déjeuner –rencontre avec la presse à la veille des assemblées de la BAD. Les journalistes de la BBC qui ont emprunté ce chemin et publié un reportage assez plaisant avaient attribué ledit projet aux bailleurs.

Arrivé à Arusha, le voyageur venant des contrées arides du Sahel est tout de suite captivé par l’épaisse végétation et le silence. A peine entrecoupé par ces Mercédès –taxis, le silence d’Arusha se vit et s’apprécie le long de cette route interminable, assez austère et où l’on roule à gauche comme en Grande Bretagne. Les fils électriques et les plaques publicitaires de Vodacam et Tigo, en compétition féroce, rappellent de temps au voyageur qu’il n’est pas au temps de Mungo Park. Le téléphone ici sert à téléphoner et à transférer de l’argent.

Puis Arusha s’offre sans crier gare à travers ses bidonvilles, ses petites maisons aux toits en tuiles rongés par l’humidité, ses eaux stagnantes, ses trottoirs rongés par l’humidité, et ses nombreux badauds qui ont, visiblement, raté le train de la croissance économique.

La ville, de plus d’un million d’habitants, abrite le tribunal pénal pour le Rwanda, que l’on trouve facilement, presque sans demander. En cette fin mai 2012, il n’y a plus d’audiences. Le gros des jugements est passé. Le personnel, pour ceux qui sont encore sur place, est averti. Le sursis, qui dure depuis 2008, prendra officiellement fin en décembre. D’ici là, c’est l’improbable Cour africaine des droits de l’Homme qui prendra place. Fonctionnera-t-elle correctement comme le tribunal pénal pour le Rwanda, avec du matériel moderne, des sténotypistes bien formés ? Rien n’est moins sûr.

La cadence de ratification des Etats africains n’est pas de bonne augure pour cette Cour qui est parvenue quand même (une prouesse) à instruire sa première affaire. Mais Arusha n’est pas seulement une cité dédiée à l’industrie judiciaire. C’est une ville touristique avec un caractère rustique qui retient. Ici, on a intérêt à venir avec quelques rudiments de Swahili, lu parlé et écrit par les tanzaniens, dés la naissance et jusqu’au secondaire.

Un même ennemi : l’inflation. L’Anglais, «the business language», ainsi que le dé- finit ce chauffeur de taxis au sourire jauni par la dernière augmentation des prix de carburant, est une affaire de cadres et de la petite bourgeoisie bureaucrate. C’est celle-ci qui a vu son portefeuille sollicité dernièrement avec l’augmentation de 40% des prix de l’électricité. Seuls 13,5% de Tanzaniens sont reliés au réseau électrique. Cela témoigne de l’immense gap qu’il reste à combler pour la Tanzanie et les autres pays de l’Afrique de l’Est. Regroupés dans l’East African Community, le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi ont réalisé l’Union la plus performante du point de vue économique. Cependant, la plupart de ces pays sont confrontés à un problème commun : l’inflation élevée qui freine le développement économique et qu’expliquerait sans doute une trop forte dépendance par rapport à l’extérieur.

Un agenda d’intégration clair. L’EAC, qui devra être rejoint bientôt par le Sud-Soudan et dont le siège est à Arusha, est un bloc économique régional qui vise à terme une union politique. Le commerce intra-régional a doublé depuis 2005 pour atteindre 4 milliards de dollars. Dans ce laps de temps, la part du commerce régional est passée de 7,5 à 11,5% des échanges de l’EAC avec le reste du monde. Le PIB régional s’inscrit en hausse de 5,9% pour le compte de l’année en cours. Dotée d’un budget de 136,9 millions de dollars pour l’année fiscale 2012/2013, l’organisation communautaire travaille sur un agenda de convergence économique. L’Union douanière devra être consolidée cette année pour transformer l’ensemble des Etats membres en une seule entité douanière avec un tarif extérieur commun. En novembre, ce dossier fera l’objet d’une évaluation. Autre chantier important, le parachèvement du marché commun régional avec un marché du travail intégré, la libre circulation et l’intégration financière des marchés des capitaux. L’un des grands axes, qui permettra à terme de juguler l’inflation, est le chantier monétaire. En attendant, l’EAC multiplie les projets d’infrastructures pour concrétiser les ambitions de l’intégration. Un projet de chemin de fer devra relier le Kenya à l’Ouganda et l’Ouganda à la Tanzanie. Des routes sont prévues pour relier les ports de Bujumbura, Mombassa et Dar es Salaam, au reste du pays. C’est sans doute au regard de ce projet ambitieux que le président Donald Kaberuka de la BAD considère l’EAC comme un bloc d’intégration modèle. Faiblement pourvu de ressources en dépit  de la multiplication des annonces de découvertes de gaz en Tanzanie, ces pays s’appuient uniquement leurs ressources humaines et un secteur agricole en phase de montée. Peuplé de 130 millions d’habitants, la région est appelée à devenir le poumon de l’Afrique dans les dix prochaines années.

Adama Wade, Arusha

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Fiche économique des pays de l’Afrique de l’Est

Derrière le boom économique de la Tanzanie. Avec des prévisions de croissance s’établissant à 10,9% en 2012 et à 9,7% en 2013, la Tanzanie connaît un boom économique certain. Le pays fait face cependant à un déficit public élevé et à une inflation à deux chiffres, estimé à 12,7% en 2011. Ce taux serait en déclin cependant selon le rapport de la Banque africaine de développement sur les perspectives économiques du continent. Le shilling Tanzanien (TZS) s’est déprécié de 10%, par rapport au dollar en 2011, renchérissant les importations et précipité la pénurie d’électricité. L’un des défis à relever par le président Kikweté qui devra quitter le pouvoir en 2015 au terme de son dernier mandat est le chômage. Quelque 2,4 millions de personnes, soit 10,7% de la population, sont sans emplois.

Le Kenyan face aux trois freins du développement. Locomotive de l’Afrique de l’Est, le Kenya est aussi confronté aux trois chevaliers de l’apocalypse qui ruinent la croissance de la région : une forte inflation, une facture énergétique en hausse et la dépréciation du taux de change. Selon les projections, le pays devrait renouer avec l’inflation à un seul chiffre en 2012 et 2013 surtout si les récoltes, suspendues à la pluie, sont bonnes. Autre problème rencontré par le pays de Jomo Kenyatta, le chômage des jeunes qui représente 70% du chômage total. Pour faire face à ce fléau, un fonds pour l’emploi des jeunes a été mis en place il y a cinq ans et a permis le décaissement de 6 milliards de Shilling Kenyans (KES) au profit de 157.538 projets de création d’entreprises. En 2012, le Kenya devra réaliser une croissance de 5,2%. L’enjeu économique du Kenya repose aussi sur la stabilité politique. Aussi, les élections présidentielles prévues au début de l’année prochaine sont considérées comme un véritable test pour ce pays qui a frôlé la guerre civile lors des échéances électorales de 2007.

Le Burundi et l’instabilité politique. Avec une croissance économique attendue de 4,4% en 2012, le Burundi fait figure de petit poucet dans une région, où le PIB s’accroît en moyenne de plus de 5% depuis une bonne décade. Un rebond de la production de café et du secteur BTP devrait booster l’économie du pays, dépendante de l’aide extérieure, du cours de pétrole et des conditions météorologiques. L’inquiétude réside aussi dans le niveau élevé du chômage (60%) des jeunes et une vie politique crispée. Le boycott des élections présidentielles de 2010 rappelle la fragilité de la vie institutionnelle du Burundi. Parmi les mesures phares prises dernièrement par le Burundi, figurent la gratuité de l’éducation et de la santé. A l’image de la plupart des pays de l’EAC, le Burundi connaît une inflation à deux chiffres, estimée à 12,3 % en 2012.

L’Ouganda. Le pays devrait réaliser une croissance économique de 4,5 % en 2012. Problème, l’inflation qui atteint 16% cette année. Le pays dépend beaucoup des importations d’où une forte pression sur ses avoirs extérieurs. En réaction, la Banque centrale a adopté des mesures restrictives sans parvenir à une amélioration significative du solde budgétaire. Le déficit budgétaire devrait s’établir à -8% en 2012. Là aussi, le chômage des jeunes est élevé, contribuant à accentuer les menaces sur la stabilité politique.

Le Rwanda, meilleur élève contre l’inflation. Après une croissance élevée depuis une dizaine d’année, le Rwanda réalisera un taux de 7,6% d’amélioration du PIB, avant d’entamer un ralentissement à partir de 2013 (+6,9%). L’économie rwandaise est soutenue par le programme d’investissements de l’Etat, l’agriculture et l’investissement privé. Comme chez tous les membres de l’EAC, le Rwanda est confronté au chômage des jeunes. En effet, indique le rapport de la BAD, plus de 42% des jeunes sont soit au chômage, soit sous employé, dans le secteur de l’agriculture de subsistance. Chaque année, quelque 200.000 jeunes entrent dans le marché du travail. A la différence notable de tous les autres pays membres de l’EAC, le Rwanda connaît une inflation relativement faible, estimée à 7,6% en 2012.

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