Dossier spécial Rwanda : l’âge de raison (Jeune Afrique n°2685 du 24/06/2012)

Le 1er juillet, le pays des Mille Collines célèbrera le cinquantenaire de son indépendance. Des années de douloureuse tourmente d’où sont nés le désir acharné de reconstruire et l’énergie créatrice qui le caractérise aujourd’hui.

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1962 – 2012 : la Passion rwandaise

Une fois n’est pas coutume, le 1er juillet, le petit État célébrera l’anniversaire de son indépendance en même temps que la victoire du Front patriotique rwandais et le début de la reconstruction du pays qu’il commémore chaque 4 juillet. Sans faste, dans la cohésion et la réflexion.

La dernière saison des pluies n’a pas été clémente avec le Rwanda. De mi-avril à début mai, à plusieurs reprises, les rivières se sont changées en torrents, inondant les vallées, sur lesquelles ont déferlé des glissements de terrain provoqués par le ruissellement des eaux. Au moins 17 personnes ont été tuées, plus de 500 habitations détruites, des routes endommagées et des parcelles agricoles dévastées.

Pour faire face, le gouvernement a décrété l’umuganda avant l’heure. C’est ainsi que se nomment les travaux d’intérêt général auxquels tous les Rwandais sont tenus de participer, habituellement une fois par mois. On s’est donc réuni, par village ou par quartier, pour accomplir en commun les tâches qui devaient l’être: travaux de drainage et de stabilisation des sols, avec plantation d’arbres et construction de terrasses, pour limiter les dégâts la prochaine fois. Telle est la réaction du Rwanda face à l’adversité: effort, cohésion et discipline, avec une certaine aversion pour les solutions venues de l’extérieur.

À l’échelle du pays et des défis qu’il a eu à relever, les résultats sont spectaculaires et incontestables. Aucune nation au monde n’a connu pareil développement humain depuis 1990, et ce malgré la guerre civile et le génocide de 1994 qui l’avaient fait plonger dans les tréfonds du classement onusien. Les progrès sont plus impressionnants encore en matière de climat des affaires : le pays est désormais classé 45è au niveau mondial par le rapport « Doing Business » 2012 de la Banque Mondiale, ce qui le place à la troisième place du continent, derrière Maurice et l’Afrique du Sud. Conséquence, les investissements étrangers sont devenus le pilier d’une croissance particulièrement élevée (8,8% en 2011).

Énergie créatrice. Poussés par un leadership politique déterminé, qui incite sans cesse ses concitoyens à « voir les choses en grand » et à faire preuve d’énergie créatrice, les Rwandais sont de plus en plus nombreux à lancer leur propre affaire. Ici, même les petites entreprises semblent saisies d’une irrépressible envie de franchir les frontières. Leurs ambitions sont aiguisées par l’intégration à la très dynamique zone de libre-échange de la Communauté d’Afrique de l’Est. Dans certains secteurs comme celui des nouvelles technologies dans lequel le pays a massivement investi, Kigali espère même rivaliser, voire dépasser ses grands voisins.

Il lui reste encore bien des problèmes à résoudre, comme sa dépendance à l’aide internationale, toujours très importante, ou le déficit de son commerce extérieur. En revanche, la réduction de la pauvreté – autre talon d’Achille du « modèle rwandais » des années 2000 – semble résolument enclenchée. Selon le dernier rapport sur les conditions de vie des ménages, mené en 2010-2011 par l’Institut national des statistiques du Rwanda, le taux de pauvreté (calculé sur la base de 118.000 francs rwandais, soit 153 euros, par personne et par an) a reculé de près de douze points depuis 2008, passant de 56,7% à 44,9%. Insuffisant pour satisfaire le gouvernement, qui a annoncé une augmentation de 50% des fonds alloués l’an prochain à sa Stratégie de développement économique et de réduction de la pauvreté.

Au Rwanda, plus encore que dans les autres pays en développement, obtenir des résultats en la matière est une nécessité pour souder la société et s’assurer que les tensions du passé ne réapparaissent jamais. Car la cohésion nationale demeure une préoccupation dans un pays traumatisé par le génocide de 1994. Un baromètre, mis en place en 2010 par la Commission nationale pour l’unité et la réconciliation, doit d’ailleurs permettre de suivre l’évolution des tensions. « Les premiers résultats sont très satisfaisants, cela va dans le bon sens », affirme Pierre Rwanyindo Ruzirabwoba, le directeur de l’Institut de recherche et de dialogue pour la paix (IRDP), qui se penche sur ces questions au travers de groupes de parole et est partenaire de l’opération. La grande catharsis nationale des audiences, en plein air et en public, des présumés génocidaires par les gacaca (tribunaux populaire s et traditionnels créés il y a exactement dix ans), qui s’est terminée le 18 juin, y a largement contribué.

Le dernier rapport de I’IRDP, qui doit être publié dans les prochaines semaines, conclut toutefois que, en dépit des progrès, « le conflit ethnique […] cristallisé par le génocide reste au cœur de la vie quotidienne), et que le système politique comporte des faiblesses importantes, telles que « la déconnexion entre l’élu et l’électeur », la « culture d’autocensure de la société rwandaise, ou encore le fait que les partis politiques peinent à « se prononcer publiquement sur les options politiques prises par les gouvernants ».

Fermeté. C’est notamment pour remédier à ces faiblesses qu’a été créé, en novembre, l’Office rwandais de la gouvernance (Rwanda Governance Board, RGB). En la matière, le petit pays revendique « un rythme de construction et une architecture démocratiques qui [lui] sont propres », ainsi que l’a rappelé le président Paul Kagamé dans Jeune Afrique fin avril, (voir revue de presse J.A. n° 2677 du 29/04/2012). « Nous sommes ouverts à tous les conseils en matière d’évolution démocratique, à condition qu’ils soient de bonne foi, mais nous n’aimons pas les prescriptions, encore moins les ordres », a-t-il ajouté. Lorsque, dans les semaines suivantes, un rapport de la Mission de I’ONU en RD Congo (Monusco) a accusé le Rwanda de soutenir une rébellion chez son grand voisin, Kigali en a fait la démonstration, démentant fermement ces allégations et n’hésitant pas à déclarer son hostilité contre la plus vaste opération internationale de maintien de la paix.

Contrairement à nombre de pays africains, le Rwanda n’a pas non plus convié son ancien colonisateur, la Belgique, aux cérémonies marquant le cinquantenaire de l’indépendance, le 1er juillet. Ses rapports sont restés plus frais encore avec la France, même après le rétablissement des relatons diplomatiques, en 2009, après trois ans d’interruption. Le départ d’Alain Juppé – coupable, aux yeux de Kigali, d’avoir soutenu le régime génocidaire – du ministère français des Affaires étrangères après l’élection de François Hollande, le 6 mai, devrait permette de repartir sur de nouvelles bases. Il est certain, en revanche, que rien ne sera plus jamais comme avant avec Paris. C’est aussi à cela que l’on reconnaît la véritable indépendance.

Pierre Boisselet, envoyé spécial

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Aide internationale : comment couper le cordon?

Plus de 40% du budget de l’État est encore alimenté par l’étranger. Kigali fait tout pour réduire cette dépendance et renégocier les conditions d’utilisation de ces subsides, au nom de l’Afrique.

Décembre 2008. Un rapport des Nations unies accuse le Rwanda de soutenir un groupe rebelle dans l’est de la RD Congo. Kigali s’en défend, mais le mal est fait. Les Pays-Bas et la Suède suspendent leur aide au développement. « Le peuple du Rwanda doit être prêt à survivre en toute circonstance, y compris en l’absence d’aide », réagit le président, Paul Kagamé, lors d’une conférence de presse. Heureusement pour Kigali, la Banque Mondiale, le Royaume-Uni et l’Union Européenne, les trois plus gros contributeurs de son budget, ne suivent pas. Mieux: dès 2009-2010, l’aide internationale à l’État rwandais remonte à un niveau record de près de 540 millions d’euros, contre 322 millions l’année fiscale précédente.

« Agaciro ». Mais le problème de la dépendance aux subsides internationaux reste posé. En 2011-2012, ils représentaient 41% du budget de l’État et 11,3 % du PIB, et, grâce aux bons résultats en matière de lutte contre la corruption et de gestion de l’aide, les fonds des donateurs continuent d’affluer. En 2012-2013, ils vont contribuer au budget à hauteur de 46%(+5 points), et près de 700 millions d’euros sont déjà prévus pour 2013-2014, soit 18% de plus en deux ans. Au pays de l’agaciro (« dignité », en kinyarwanda), le leitmotiv du président, on aimerait néanmoins sortir de cette situation au plus vite.

« Nous avons une vision très claire pour notre développement, des projets planifiés, rappelle fermement le ministre des Finances, John Rwangombwa. On ne peut pas les soumettre à un financement aussi aléatoire. » D’autant plus aléatoire que la plupart des pays donateurs sont frappés par une crise financière dont on ne voit pas le bout. Ainsi, en 2011, Pour la première fois depuis quatorze ans, le montant global de l’aide publique au développement a reculé. Le Canada est allé jusqu’à geler ses transferts vers huit pays en voie de développement, dont le Rwanda – une décision « qui n’aura pas d’impact », a immédiatement assuré le gouvernement rwandais.

Cependant, la voie qui permettrait de remplacer l’aide extérieure par des recettes fiscales est d’autant plus étroite que Kigali ne veut pas augmenter les impôts et taxes (un projet d’impôt à taux unique, par opposition à l’impôt progressif qui taxe dans une plus grande proportion les plus riches, est même à l’étude), étant donné que sa stratégie de développement économique repose sur les investissements étrangers, que le gouvernement ne veut surtout pas décourager. La seule solution est donc de long terme, avec une croissance très soutenue, en particulier dans les secteurs exportateurs. Car si l’aide étrangère alimente le budget de l’État, elle est également essentielle pour financer un déficit commercial grandissant, qui devrait atteindre 1 milliard d’euros cette année (+21%).

Surcoûts. En attendant, le Rwanda s’efforce d’optimiser l’efficacité de ce qu’il reçoit. « Nous avons par exemple un problème avec l’aide américaine », indique John Rwangombwa. Cette dernière, qui s’est élevée à 185 millions d’euros en 2011, est gérée par des agences américaines plutôt que par l’État rwandais, qui ne peut contrôler son utilisation. « Dans ce genre de situation, quand vous enlevez les frais administratifs et les éventuels surcoûts, jusqu’à 60% du montant de l’aide initiale peut se révéler inefficace. »

Ce combat, le pays le mène au niveau international. Il a été choisi, avec le Mali, pour représenter l’Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) au Forum de haut niveau sur l’efficacité de l’aide, organisé en novembre 2011 à Busan, en Corée du Sud. La délégation rwandaise a tenté d’obtenir la fin de la pratique des « aides liées », qui oblige les pays en voie de développement bénéficiaires à dépenser une partie de ce qu’ils reçoivent sur les marchés des pays donateurs. « Nous n’avons pas obtenu ce que nous voulions, déplore John Rwangombwa. Les engagements des pays donateurs ont été rédigés de manière très vague, mais nous continuons de négocier pour l’Afrique. »

Pierre Boisselet

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Le meilleur élève du continent

Le Rwanda est une Afrique un peu spéciale. Les rues de ses villes sont propres, la sécurité y est assurée, les services publics fonctionnent, la corruption y est rare. On peut être agacé par le pilotage autoritaire de ce pays où l’opposition est jugulée, mais, comme avec la Malaisie sous la férule de Mahathir ou la Côte d’Ivoire cornaquée par Houphouët-Boigny, il faut bien reconnaître que ce despotisme éclairé donne des résultats spectaculaires.

Dans quasiment tous les domaines, Kigali peut prétendre à l’excellence. La capitale a réalisé presque 8% de croissance annuelle depuis 2005, et même 8,8% en 2011, année où l’ensemble de l’Afrique subsaharienne a vu son PIB croître de 5%. Elle s’est hissée à la 45è place en 2012, au lieu de la 150è en 2008, dans le classement « Doing Business » qui évalue 183 pays selon la facilité avec laquelle on peut y faire des affaires.

De 2000 à 2011, le revenu moyen par habitant y a doublé, passant de 227 à 467 euros. Le taux d’inflation (5,7% en 2011) est nettement inférieur à celui de ses voisins de la Communauté de l’Afrique de l’Est, même si les prix alimentaires ont bondi de 20,5% de décembre 2010 à décembre 2011. Enfin, avec plus de 56% de femmes parmi les députés, le Rwanda est politiquement le pays le plus féminisé au monde.

« Ce pays utilise l’aide extérieure de façon très efficace et il n’est pas étonnant que son taux de pauvreté ait reculé de douze points en cinq ans, soit deux fois plus vite que le reste de l’Afrique, commente Shantayanan Devarajan, chef économiste pour l’Afrique à la Banque Mondiale. Sa protection sociale y a beaucoup contribué; elle est remarquable parce qu’elle est déterminée par les communautés et parce qu’elle comporte une assurance maladie rarissime sur ce continent. Ainsi, le taux de mortalité infantile a chuté spectaculairement parce que les médecins sont incités financièrement à vacciner les enfants. »

Le Rwanda a arrêté un programme baptisé « Vision 2020 », qui devrait le transformer d’ici à huit ans en un pays « à revenu intermédiaire », ce qui, dans le jargon de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International (FMl), le mettrait au niveau du Ghana ou de l’Afrique du Sud. Aujourd’hui, la croissance n’est pas tout à fait assez forte pour maintenir le pays sur cette trajectoire, mais le cadre d’action est là, qui a pour ambition de faire du Rwanda un Singapour africain. Priorité a donc été donnée au secteur tertiaire pour compenser l’enclavement, un sous-sol peu riche et une agriculture handicapée par la surpopulation et le relief. Les services représentent 47% du PIB et se développent à vive allure, entraînés dans le sillage d’un secteur bancaire dynamique et solide, et d’un tourisme en pleine expansion grâce à une compagnie aérienne de qualité, Rwandair, grâce aux gorilles du massif des Virunga et grâce à l’accueil de congrès.

Autre talent rwandais: l’art de séduire les bailleurs de fonds. En 2010, ils étaient 28 partenaires, de la Banque Mondiale aux ONG, plus modestes, à apporter 750 millions d’euros à Kigali. C’est remarquable, mais c’est une véritable perfusion, qui représente un cinquième du PIB du pays et de 40% à 45% du budget national. Le gouvernement de Paul Kagamé sait que cet atout peut se révéler un talon d’Achille si la crise limitait la générosité des donateurs, mais il est obligé de compter sur ce cordon ombilical qui vient combler un déficit commercial exorbitant et compenser des handicaps sévères.

Le plus grave d’entre eux est la mauvaise qualité des infrastructures, qui en fait l’un des pays de la région où il est le plus coûteux de travailler. La Banque Africaine de Développement (BAD) rappelle que le coût du kilowatt heure s’y élève à 0,14 euro, contre 0,09 en moyenne pour les pays voisins, et que la tonne transportée y coûte 130 euros, contre 75 en moyenne dans la région. Les projets de centrales électriques de Rusumo et de Rusizi lll, tout comme le goudronnage des grands axes routiers et la réhabilitation de la voie ferrée vers le Burundi et la Tanzanie, ne seront pas du luxe. Le meilleur élève de la classe africaine devra le rester longtemps pour oublier le génocide qui a prolongé sa très grande pauvreté.

Alain Faujas

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Agriculture : la main (verte) de Pékin

Pour optimiser la productivité, l’accent est mis sur la recherche et la formation. Reportage à Rubona (Sud), où un centre sino-rwandais de démonstration des techniques agricoles vient d’être inauguré.

Dans l’avion qui l’a fait venir de Chine, il n’était pas le seul à s’expatrier en Afrique. Chefs de chantier géologues, ingénieurs des mines ou du pétrole… À elle seule, la liste des passagers aurait pu témoigner de l’intérêt de Pékin pour les ressources du continent. Mais depuis son arrivée à Kigali, Lin Zhansen ne sonde pas les entrailles des collines à la recherche d’hydrocarbures – à l’exception du gaz piégé dans le lac Kivu, qui n’a pas retenu l’attention des Chinois, personne n’en a jamais découvert au Rwanda. Lui passe son temps à arpenter les rizières et autres plantations dans une petite vallée de la région de Huye (anciennement Butare, Sud). L’or dont il est venu faciliter l’extraction n’est donc pas noir mais vert. Le secteur n’en est pas moins stratégique: plus de 75% des Rwandais dépendent de l’agriculture, qui représente plus de 60% des exportations du Pays.

Pékin a mis le prix pour lui permettre de remplir cette mission: son salaire et ceux de onze de ses collaborateurs sont payés par le gouvernement chinois pendant trois ans. Il s’agit de gérer le Centre sino-rwandais de démonstration des techniques agricoles de Rubona, officiellement inauguré par le Premier ministre, Pierre-Damien Habumuremyi, Ie24 avril. Le coût de ce centre, près de 5 millions d’euros, a lui aussi été financé par la Chine. L’objectif est double : améliorer les techniques agricoles par de la recherche sur le terrain et les enseigner aux agriculteurs locaux.

Pour remplir leur première mission, les agronomes chinois n’ont pas perdu de temps : les roseaux, plantés pour abriter du soleil les cultures de champignons, dépassent déjà les 4 m de haut, et les plants de riz (de variété chinoise) irrigués sont à maturité. Des dizaines de variétés doivent encore être testées pour déterminer celle qui donnera les meilleurs rendements au pied des collines. « Je suis très content d’eux, assure Louis Butare, directeur régional de l’Office rwandais de l’agriculture (Rwanda Agriculture Board). Avant même la fin de la construction du centre, ils s’étaient déjà mis au travail pour que tout soit en place. »

Peinture fraîche. La transmission des connaissances, elle, est moins efficace. Le centre, désespérément vide en cette matinée de mai, sent la peinture fraîche comme au premier jour. Si les outils utilisés pour la récolte du riz n’étaient pas maculés de terre (ils sont prêtés aux paysans du voisinage), on pourrait même douter de l’utilité du lieu. Un peu plus d’un an après son ouverture officieuse, en avril 2011, quelque 400 Rwandais sont venus apprendre à faire pousser des champignons, construire des terrasses qui retiennent sols et eau (un problème majeur sur les collines)… On est encore loin de l’objectif de 600 techniciens et 3000 agriculteurs formés en trois ans.

Très à cheval sur la maîtrise de son budget, Kigali accorde un soutien souvent parcimonieux aux projets de développement qu’il ne maîtrise pas pleinement. Ainsi, les logements que le Rwanda devait construire pour héberger les agriculteurs le temps des formations (de trois à cinq jours pour les plus courtes) ne sont pas encore sortis de terre. « Je n’ai le budget que pour faire venir entre 200 et 300 personnes tous les six mois, indique Louis Butare. Mais je peux payer le transport aux experts chinois pour qu’ils aillent enseigner leurs techniques dans les villages », ajoute-t-il, évoquant la méthode habituellement employée par le ministère de l’Agriculture. Le centre de démonstration sino-rwandais de Rubona, lui, pourrait bien sentir la peinture encore longtemps.

Pierre Boisselet

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Les terres, « c’est presque cadeau »

Les exploitations rétrécissent à mesure que la population se densifie. Pourtant, des baux longue durée sont concédés à des sociétés étrangères. Les raisons de ce paradoxe.

C’est le pays le plus densément peuplé d’Afrique. Sa population, majoritairement rurale, augmente de 2,1% par an, faisant décroître la taille moyenne des exploitations d’une année sur l’autre. Pourtant, le Rwanda offre ses terres sur un plateau d’argent. L’Office rwandais du développement (Rwanda Development Board, RDB), qui promeut les investissements privés, s’apprête ainsi à publier une charte pour faciliter et accélérer les cessions de terre sur une longue durée jusqu’à quarante-neuf ans). Pour l’instant, sont principalement concernées les surfaces appartenant à l’État (entre 10% et 15% du foncier).

Les prix oscillent entre 1000 et 2000 francs rwandais (entre 1,30 et 2,60 euros) par hectare et par an. « C’est presque cadeau, reconnaît Tony Nsanganira, responsable de l’agriculture au RDB. Mais nous attendons des investisseurs une productivité optimale des terres, et il faut que le projet corresponde aux besoins du Rwanda. » La priorité du pays étant la réduction du déficit du commerce extérieur, les cultures d’exportation, si possible à forte valeur ajoutée, sont particulièrement choyées. Dans la province de l’Est, une société kényane a ainsi signé, cette année, un bail de quarante-neuf ans pour 50 ha de pâturages, qu’elle transformera en plantation d’avocatiers.

Surplus. Plus lucratif et moins gourmand en terres, le business de l’horticulture a rapporté 2 millions de dollars (1,5 million d’euros) en 2011, mais le RDB espère arriver à 900 millions de dollars par an d’ici à 2017 (autant que le total des exportations rwandaises en 2011). « Nous ne l’aurions peut-être pas fait il y a quelques années, concède Tony Nsanganira. Mais en 2011, notre production de nourriture a dépassé la consommation. Depuis cinq ans, nous avons une croissance solide du secteur de 5% par an en moyenne. Il y a donc un surplus. Et nous voulons le commercialiser. »

L’objectif du RDB est clair: il s’agit de passer d’une agriculture de subsistance à une agriculture commerciale. Et le pari pourrait bien réussir: ce sont 78 millions de dollars qui ont été investis dans le secteur en 2011-2012, soit 150 fois le montant de l’année 2000. Les projets d’agrobusiness renforçant la sécurité alimentaire sont également encouragés: le Rwanda doit continuer d’augmenter son niveau de production pour couvrir une demande grandissante.

Reste un bémol : si le besoin se faisait sentir, par exemple, de replanter du riz à la place des plants d’avocatiers kényans, il faudrait convaincre les nouveaux locataires… ou attendre quelques décennies.

P.B.

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Energie : une fée venue du Maghreb

Depuis un an, la Société tunisienne de l’électricité et du gaz installe le courant dans la province de l’Est.

Ce jeudi 7 juin, Mohamed Salah Bellili, ingénieur de Steg International Services (SIS), filiale de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg), supervise l’installation du réseau basse et moyenne tension dans le district de Gatsibo (Est). Pendant encore une semaine, son équipe va planter des pylônes de 12 m de haut afin de brancher huit gros villages dans la zone de Rugarama. « Dès que l’on s’écarte de la route, tout se fait à la main et il faut quinze paires de bras pour les sceller dans le sol, explique-t-il. Une fois le gros œuvre achevé, deux monteurs grimperont au sommet des poteaux pour installer une ligne en almelec, un alliage à base d’aluminium plus résistant, plus léger et surtout moins cher que le cuivre.

Pylônes. Depuis près de un an et pour encore au moins six mois, Mohamed Salah Bellili est l’un des quatre responsables tunisiens du projet d’électrification de la province de l’Est. Un contrat de 69 millions de dollars (55 millions d’euros) remporté fin 2010 après une phase test dans la région de Nyagatare (Nord-Est). Grâce à un système basse tension largement éprouvé en Tunisie, l’entreprise doit réaliser 50.000 connexions dans une région où 6% seulement des habitants avaient du courant – grâce à des groupes électrogènes et quelques panneaux solaires – avant le début du programme.  « À la fin du chantier, 34% des gens auront l’électricité », précise Mohamed Salah Bellili. Encore loin de l’objectif de 70% fixé par le président Paul Kagamé. Au total, les 80 expatriés tunisiens, aidés de leurs collaborateurs rwandais, ont déjà dressé plus de 1700 pylônes dans six districts et raccordé 33.000 nouveaux clients au réseau de Rwanda Electricity Corporation (Reco).

Si les écoles, les dispensaires, les églises et les mosquées figurent parmi les branchements prioritaires, des milliers de foyers profitent aussi de l’arrivée de la fée électricité dans les villages. Et pour que la magie opère immédiatement, les techniciens posent dans les habitations un tableau simplifié incluant une lampe, une prise de courant et assez de crédit pour deux semaines d’électricité. À la charge des bénéficiaires, ensuite, d’étoffer l’installation. Même les petites entreprises, équipées d’appareils plus gourmands en puissance électrique, peuvent y trouver leur compte, grâce à des transformateurs capables de changer le courant monophasé en courant triphasé.

« Sur 6000 connexions dans le district de Gatsibo, je n’ai enregistré qu’un refus. Au contraire, beaucoup se plaignent de ne pas pouvoir être raccordés car leurs maisons sont trop éloignées de la ligne principale. « Nos câbles de branchement n’excèdent pas 40 m », explique Mohamed Salah Bellili. Bien que subventionnée à 50 %, l’opération coûte tout de même 28.000 francs rwandais (36,30 euros), soit plus de un mois de salaire pour un instituteur. « Quelque 80% des personnes branchées ont réglé cette facture et, pour les plus démunis, le gouvernement réfléchit à une formule à 15.000 francs rwandais », précise l’ingénieur tunisien.

Coupures. Enthousiaste, Mohamed Salah Bellili ne regrette pas sa première expérience subsaharienne, même si « les coupures de courant, d’internet, de routes pendant la saison des pluies et les pénuries d’essence ont compliqué la tâche », reconnaît-il. À l’issue du projet, il se verrait bien poursuivre l’aventure dans un autre pays de la région. Déjà intervenu au Cameroun et au Burkina Faso, SIS encourage d’ailleurs ses cadres à identifier de nouvelles opportunités. « Si une occasion se présente, je fonce ! » jure Mohamed Salah Bellili.

Julien Clémençot

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Technologies : la dynamique numérique en applications

Un réseau de fibre optique performant couvre désormais l’ensemble des régions. Reste à développer son utilisation dans tous les secteurs économiques et sociaux. Dans le public comme dans le privé, les innovations ne manquent pas.

Les infrastructures sont là. Depuis l’an dernier, 2300 km de fibre optique irriguent les 30 districts du pays, désormais tous couverts par un réseau internet mobile de bonne facture. Il s’agit maintenant de l’utiliser. C’est tout l’objectif du troisième plan quinquennal de développement des technologies de l’information et de la communication (TIC), approuvé par le gouvernement rwandais en mars.

Les deux premiers avaient eu pour objectifs respectifs de mobiliser les Rwandais autour de la nécessité de développer ce secteur, appelé à être un pilier de l’économie de la connaissance souhaitée par le gouvernement, puis de développer les infrastructures nécessaires à son émergence. Kigali considère que le contrat est rempli. « En réalité, nous avons même bâti volontairement des réseaux d’une capacité très supérieure à ce qui est nécessaire pour préparer l’avenir », explique Patrick Nyirishema, responsable des TIC à l’Office rwandais du développement.

La prochaine étape est de passer le relais au secteur privé pour la technologie au service du développement des différents secteurs (information, tourisme, santé, agriculture, éducation, etc.) et du pays en général. Certaines applications, qui fonctionnent déjà, donnent un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler le Rwanda de demain. Le Rwanda 3.0.

Santé : un suivi médical bien assuré

C’est devenu un geste quotidien pour la plupart des cadres du ministère de la Santé: se connecter au système de gestion des informations sanitaires. Ils peuvent y suivre, mois après mois et district par district, l’évolution des indicateurs pertinents pour leur fonction, du nombre de nouveaux cas de paludisme à celui des actes de violence faits aux femmes. Car, dans tous les centres de santé du pays, des responsables des données sont désormais chargés de faire remonter les informations du terrain via ce système.

Le Rwanda s’est en effet lancé dans un vaste programme d’informatisation de la santé, baptisé e-Health. Son précurseur TracNet, lancé en 2005, permettait de suivre l’évolution de l’épidémie de sida et d’anticiper l’acheminement des traitements. « C’était particulièrement important pour le traitement du sida, parce que tout arrêt des médicaments peut être très dangereux », indique Richard Gakuba, coordonnateur national des programmes e-Health. TracNet fonctionne toujours et la plupart des autres maladies sont maintenant suivies par un système similaire. En outre, un logiciel de gestion des stocks de médicaments, que pourra utiliser chaque hôpital pour réclamer des livraisons, doit être mis en place d’ici au début de 2013.

Depuis 2010, les grossesses font également l’objet d’un suivi automatisé. Chaque village dispose théoriquement de deux correspondants formés pour transmettre par SMS des informations telles que le nom des femmes nouvellement enceintes, la date de leurs dernières menstruations ou encore les éventuelles maladies contractées pendant la grossesse. « Le système les prévient au moment de passer des examens et lorsqu’elles sont proches du terme pour qu’elles s’orientent vers un centre de santé », explique Richard Gakuba. Tous ces correspondants ne sont pas encore pleinement opérationnels, reconnaît-il toutefois. Pas facile de suivre le rythme technologique imposé par le ministère.

Tourisme: voyages à la carte avec Google

Qui peut augmenter la visibilité d’un pays pour les touristes sans réclamer un dollar ? Le Rwanda est le premier pays du continent à avoir trouvé la réponse: Google. Le moteur de recherche le plus utilisé a en effet choisi le pays des Mille Collines comme projet pilote en Afrique pour la cartographie des installations touristiques.

En mars, l’Office rwandais du développement a donc communiqué au géant de l’internet ses données sur les principales attractions touristiques, les hôtels, les restaurants, les centres commerciaux, les bureaux de change et autres services, afin qu’elles soient recensées sur les cartes interactives Google Maps. Les acteurs du secteur ont aussi été invités à entrer eux-mêmes les informations relatives à leurs établissements. Les futurs visiteurs du Rwanda auront donc la possibilité d’organiser leur itinéraire de voyage en quelques clics, sans bouger de chez eux.

Agriculture : des marchés à portée de main

Utiliser les dernières technologies pour prêter main-forte aux plus faibles, c’est la philosophie de l’application e-Soko (« e-marché », en kinyarwanda).Grâce à ce programme lancé en 2010, les agriculteurs peuvent s’informer en temps réel, par SMS sur les prix de leurs produits (78 sont répertoriés) sur le marché de leur choix (parmi 62 proposés). Le système est au point, mais le nombre total d’utilisateurs (70.000) reste bien en deçà des espérances. C’est pourquoi une deuxième phase est en préparation, qui devrait voir la mise en place d’un serveur vocal (pour les illettrés), l’ouverture du service à tous les opérateurs (jusqu’à maintenant, seul MTN le propose) ainsi que la possibilité pour les agriculteurs de faire connaître le prix et la quantité de denrées qu’ils souhaitent vendre.

Pierre Boisselet

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Aérien : Kigali se sent pousser des ailes

Bien décidé à profiter de la croissance exceptionnelle du trafic en Afrique de l’Est, le pays étoffe la flotte et le réseau de Rwandair. Il attire aussi d’autres compagnies sur son tarmac.

Pour faire de Kigali un hub aérien reliant le cœur du continent au Moyen-Orient, les autorités rwandaises s’appuient sur une stratégie en deux volets: « D’un côté, nous allons construire un nouvel aéroport dans le district de Bugesera pour doper notre capacité d’accueil à 3 millions de passagers par an. De l’autre, nous voulons augmenter la flotte et le réseau de notre compagnie Rwandair, pour renforcer l’attractivité de la place », explique Alexis Nzahabwanimana, ministre des Transports.

Alors que l’Afrique de l’Est est la région subsaharienne dont le trafic aérien croît le plus (plus de 20% par an), Kigali est persuadé d’avoir une carte à jouer.  « Depuis que nous avons lancé Rwandair en 2009 [à la suite de Rwandair Express, créée en2002, nous avons doublé son trafic chaque année, pour atteindre 270.000 passagers en 2011 », se félicite Alexis Nzahabwanimana. Quant au trafic total de l’aéroport international de Kigali, il a atteint près de 400.000 passagers en 2011.

Direction Lagos. Pour pousser son trafic, Rwandair, présidée depuis janvier par l’ancien patron d’Ethiopian Airlines, Girma Wake, modernise et complète sa flotte. La société a réceptionné en août 2011 un premier Boeing 737-800 et en attend un second dans les tout prochains mois. « Nous venons de vendre deux anciens jets Bombardier CRJ-200 et en avons commandé deux nouveaux, des CRI-900, qui doivent être livrés en octobre. D’ici à la fin de l’année, nous aurons donc sept avions. Quatre seront propriété de la compagnie et trois en location », détaille le ministre, qui vise à terme une flotte de dix appareils.

Le premier des deux Boeing a été affecté à une nouvelle ligne, inaugurée en décembre, vers Lagos. La capitale économique du Nigeria devient ainsi la première destination ouest-africaine de Rwandair. Une ouverture qui monte à treize nombre de destinations de la compagnie, après Brazzaville, Libreville, Nairobi, Johannesburg, Addis-Abeba, Bujumbura, Entebbe (Ouganda)… Inversement les grandes compagnies européennes et moyen-orientales ont mis la capitale  rwandaise sur leurs plans de vols : après KLM, Brussels Airlines et Qatar Airways, c’était au tour de Turkish Airlines d’ouvrir,  en mai, une ligne directe entre Istanbul  et Kigali, avec des rotations trois fois par semaine.

Mais le Rwanda doit faire face à ses puissants voisins. « Kigali a pour handicap  majeur de se trouver à proximité des bases de Kenya Airways et d’Ethiopian Airlines, qui disposent d’une flotte d’appareils et d’une population autrement plus importantes, observe l’analyste Cheikh Tidiane Camara, du cabinet de conseil aérien Ectar. Même avec un nouvel aéroport doté d’une capacité de 3 millions de passagers par an, je ne vois pas comment Kigali réussira à attirer d’avantage que Nairobi [5,1 millions de passagers]

« Avec la forte croissance du trafic en Afrique de l’Est et le besoin criant de liaisons intra-africaines les grandes compagnies aériennes du continent ne peuvent répondre à toute la demande, il y a de la place pour tous », veut croire Alexis Nzahabwanimana. Pour lui, la rigueur de la gestion du ciel rwandais, notamment en matière de sécurité aérienne, et la forte volonté politique de développer les infrastructures devraient aussi convaincre les passagers et les grandes compagnies de transiter par Kigali.

Christophe Le Bec

Un nouvel aéroport

C’est le district de Bugesera, au sud de la capitale, qui a été choisi pour l’implantation du nouvel aéroport de Kigali. À terme, il devrait atteindre une capacité de 3 millions de passagers et 15.500 tonnes de cargaison par an. « Situé à quarante-cinq minutes en voiture de la capitale, il présente l’avantage d’être facilement extensible », précise Alexis Nzahabwanimana, le ministre des Transports. Le projet nécessitera un investissement massif d’environ 500 millions d’euros. Si la phase d’étude est presque achevée, la sélection du maître d’œuvre du chantier doit être annoncée d’ici à la fin de 2012, pour une entrée en service en 2016. C.L.B.

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Ecotourisme : star des montagnes

Symbole national et attraction très lucrative, Le gorille fait t’objet d’une attention redoublée de la part des autorités. Tout comme, plus généralement, les trois parcs nationaux.

« Gukunda a accouché cette nuit. Le bébé va bien. Elle aussi, elle n’a pas besoin d’aide. » Des appels comme celui-ci, l’Office rwandais du développement (Rwanda Development Board, RDB) en reçoit à chaque naissance de gorille des montagnes dans le parc national des Volcans (Nord). C’est – entre autres – la mission des quelque 90 pisteurs employés poursuivre, en  permanence, ces primates présents sur le territoire rwandais. Parfois, il s’agit d’appeler un vétérinaire lorsqu’un membre d’une des dix « familles » s’est blessé (souvent après une bagarre entre  congénères). Plus souvent, les pisteurs indiquent aux guides le chemin à suivre pour amener leur groupe de huit touristes (c’est le maximum autorisé) à proximité des primates. Mais cette année, les pisteurs ont envoyé beaucoup de faire-part de naissances. Dix-neuf exactement. Et ces gorilles nouveau-nés ont eu droit à un baptême collectif, le 16 juin, lors de la cérémonie dite de Kwita lzina (« donner un nom » en kinyarwanda).

Car, et c’est une excellente nouvelle pour cette espèce menacée dont la célèbre primatologue américaine Diane Fossey a fait la renommée, les gorilles des montagnes ont repris du poil de la bête. Selon un recensement conjoint du Rwanda, de la RD Congo et de l’Ouganda, ils étaient 480 en 2010 dans le massif des Virunga (à cheval sur les trois pays). C’est 100 de plus qu’en 2003, soit une augmentation de plus de26% en huit ans. Pour obtenir la population mondiale, il suffit d’ajouter les quelque 320 gorilles du parc de Bwindi, en Ouganda, seul autre habitat de cette espèce qui ne survit pas en captivité.

Malgré la débauche de moyens pour veiller sur eux, les gorilles des montagnes restent très rentables pour le pays des Mille Collines. Car leur rendre une petite visite se paie: outre les heures de trek dans le massif le plus élevé du pays, il faut débourser quelque 750 dollars (environ 600 euros) par personne pour s’attacher les services d’un guide de l’Office rwandais du tourisme, qui détient le monopole de cette activité. Avec 60 visiteurs par jour en moyenne en 2011 (la visite était alors facturée 500 dollars) et jusqu’à 80 en saison haute, la manne est loin d’être négligeable.

Cohabitation. Une grande partie de ces recettes est réinvestie pour diversifier l’offre touristique du Rwanda, avec pour ambition d’allonger la durée moyenne de séjour des voyageurs. De gros efforts sont notamment faits dans les deux autres parcs nationaux: celui de Nyungwe, près de la frontière avec le Burundi (Sud-Ouest), qui compte 13 espèces de primates, et celui de I’Akagera, connu pour sa savane, près de la Tanzanie (Est). Les éléphants, buffles et hyènes qui peuplent l’Akagera sont pour l’instant beaucoup moins prisés des touristes (qui préfèrent admirer leurs cousins kényans et tanzaniens) et aussi beaucoup plus féroces que les gorilles à l’égard de la population – il y a parfois des morts. Outre le reversement de 5% des recettes des parcs nationaux à des projets dans les villages voisins, le RDB a récemment mis en place un fonds de compensation – abondé par 5% supplémentaires – pour indemniser les blessés et les agriculteurs aux parcelles détruites par les animaux sauvages. Une clôture de 120 km autour de l’Akagera est également prévue. « C’est très couteux, mais nécessaire pour que les habitants ne rejettent pas le parc », explique Rica Rwigamba, responsable du tourisme et de la conservation au RDB.

Dans la région de Musanze (anciennement Ruhengeri), au pied du massif des Virunga, la cohabitation pose moins de problèmes: les gorilles des montagnes ne s’approchent guère de la population, et les touristes qu’ils attirent ont largement contribué à dynamiser l’économie locale. Il s’agit du district avec la plus faible proportion de pauvres, après la ville de Kigali.

Pierre Boisselet

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Cyclisme : le vélo pour vitrine

La fédération Rwandaise organise deux courses internationales. Face à l’engouement de la population, elle songe à faire de ce sport l’équivalent de ce qu’est devenu l’athlétisme au Kenya: une spécialité.

Massés à l’arrivée des étapes, le long des routes dans chaque localité traversée, ils sont plusieurs dizaines de milliers à avoir suivi la quatrième édition du Kwita lzina Cycling Tour, organisée les 9 et 10 juin et dont le nom fait référence à la « cérémonie du baptême » célébrée à la même époque pour les bébés gorilles. Pourtant, le président de la Fédération rwandaise de cyclisme (Ferwacy), Aimable Bayingana, serait presque déçu : « C’est bien, mais rien comparé au Tour du Rwanda », organisé en novembre. L’an dernier plus de 3,5 millions de personnes y ont assisté dans tout le pays, preuve de l’engouement qui entoure ce sport. Un enthousiasme que les autorités rwandaises tentent depuis cinq ans de traduire en véritable pratique professionnelle, afin de faire du cyclisme la « spécialité » du pays.

Potentiel. Si la Ferwacy ne compte aujourd’hui qu’une soixantaine de licenciés, « les choses évoluent favorablement », assure Aimable Bayingana. « Nous avons un grand potentiel, beaucoup de jeunes veulent pratiquer ce sport », explique-t-il. Un avis partagé par l’ancien cycliste professionnel et premier Américain à participer au Tour de France (en 1981), Jonathan « Jock » Boyer: « Je teste cinq ou six coureurs par semaine, il y a énormément de qualité ici. » C’est lui qui, en créant en 2006 la Team Rwanda, première équipe de cyclisme du pays, a posé la première pierre. Ils n’étaient que cinq membres au début, ils sont le double aujourd’hui. L’un d’entre eux, Abraham Ruhumuriza, vient de remporter le Kwita Izina Cycling Tour 2012: il devient ainsi le premier coureur Rwandais à gagner une course internationale. Un autre, Adrien Niyonshuti, est qualifié pour les Jeux olympiques de Londres, du 27 juillet au 12 août, dans l’épreuve tout-terrain de mountain bike.

Au-delà de l’aspect sportif, le Rwanda ambitionne de devenir une structure d’accueil et d’organisation reconnue. Bien qu’inscrit au calendrier de l’Union Cycliste Internationale (UCI) depuis un an, le Kwita Izina Cycling Tour reste une petite course à faible budget, et c’est surtout le Tour du Rwanda, créé en 1989 et intégré depuis 2009 à l’UCI Africa Tour, qui est la véritable vitrine du cyclisme rwandais. « La plupart des circuits continentaux sont sur plat. Avec sa diversité en termes de relief, le Rwanda peut être attractif », estime Aimable Bayingana.

Image. Qu’il s’agisse de l’aspect sportif comme de l’organisationnel, c’est bien l’image du pays qui est en jeu. Le président de la fédération en est persuadé : « Avec les diverses compétitions qui ont été organisées, les gens ont découvert un autre Rwanda. Un Rwanda prospère, pacifique et pacifié, avec des infrastructures routières bien faites et des infrastructures d’accueil à la hauteur », se félicite-t-il. De fait, membres de I’UCI, organisateurs de courses, présidents de fédérations voisines, entraîneurs, tous louent le travail et la bonne gouvernance de la Ferwacy. « C’est l’une des meilleures fédérations de cyclisme en Afrique, elle réussit à faire beaucoup avec peu de moyens », assure même Jonathan Boyer.

Aimable Bayingana est conscient du travail qu’il lui reste à effectuer pour élever le cyclisme au rang de sport national. Le coût de cette pratique, notamment, est un obstacle pour une majorité de jeunes. Mais il veut croire que « si on y met les moyens, le cyclisme au Rwanda, comme l’athlétisme chez [les] voisins kényans, peut considérablement se développer et, pourquoi pas, attirer des visiteurs lors du Tour du Rwanda ». Comme certains réservent leurs vacances sur le Tour de France.

Vincent Duhem, envoyé spécial

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Culture : travelling avant sur Eric Kabera

Réalisateur et producteur prolifique, il est à l’origine d’un festival et d’un institut de formation dévolus au septième art. Son nouveau défi: ouvrir la première salle de cinéma de la capitale.

Le premier, un long-métrage sur le génocide rwandais, a été sélectionné au Festival international du film de Toronto, en 2001. Le second, un petit film de trois minutes, s’échange sous le manteau à Kigali. Pourtant, 100 Days et K-Guy ont deux points communs. L’un, évident, est le Rwanda, théâtre des deux films (le premier a été tourné sur les véritables lieux du drame). L’autre se cache dans la liste des crédits qui défilent en caractères blancs dans le générique de fin. Il s’agit d’Eric Kabera, le producteur des deux œuvres.

« Hillywood ». Cet homme de 42 ans au regard malicieux et aux phrases qui pourraient être entendues dans les cercles européens du cinéma d’art et essai (il est proche du réalisateur allemand Volker Schloendorff, qui l’aide dans ses projets) est une figure incontournable à Kigali. Réalisateur, producteur, scénariste, et même parfois acteur… Alors que rien ne le destinait au cinéma (il a grandi à Goma, en RD Congo, et est tombé dans l’audiovisuel en devenant l’assistant d’un journaliste reporter d’images de la BBC au Rwanda, après 1994), il a connu tous les postes et certains honneurs: il a été invité au Festival du film de Tribeca (New York), au Japon, au Canada…

Son combat, désormais : développer le septième art au pays des Mille Collines. Le défi est de taille dans un pays où les fonds publics sont rationalisés et alloués prioritairement aux projets de développement économiques plus que culturels. Le Rwanda Cinema Centre, qu’il a fondé, est donc financé par plusieurs ambassades et organes de coopération, de même que le Rwanda Film Festival (aussi connu sous le nom de Hillywood), organisé chaque année depuis huit ans. À partir du 14 juillet, son convoi équipé d’un grand écran gonflable sillonnera les campagnes pendant une semaine pour proposer une sélection de films exigeants. Il posera ensuite ses bagages du 21 au27 juillet à Kigali, pour les dernières projections sur le même écran gonflable.

La capitale rwandaise ne dispose pas, pour l’instant d’une salle de cinéma permanente. Mais cela ne devrait pas tarder : la construction d’une petite salle d’art et d’essai est en projet dans le quartier de Gacuriro. Son promoteur? Eric Kabera bien sûr ! La première pierre n’est pas encore posée, mais le complexe dans lequel il devrait s’intégrer est déjà sorti de terre. Le Kwetu Film Institute, c’est son nom, comporte dans les étages un hôtel sur le thème du grand écran; mais il abrite surtout, au rez-de-chaussée, la première école de cinéma du pays, avec salles de montage et de projection. Prise de vue, réalisation, production… La formation dispensée y est pour l’instant, assez succincte: trois mois et quelque 500 dollars (environ 400 euros), hors frais d’inscription, pour appréhender les techniques du cinéma. Mais dès 2013, Eric Kabera prévoit de lancer une formation académique de deux ans pour mieux instruire les cinéastes rwandais de demain.

Faiblesses. Car l’industrie cinématographique rwandaise naissante (lire ci-dessous) a trop de faiblesses à son goût. « II y a des choses intéressantes, mais j’ai beaucoup de réserves, explique-t-il. Le public est tellement exposé à ce qui se fait ailleurs qu’il fait de plus en plus la différence entre ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Et dans les films locaux, on constate trop souvent qu’il manque les bases de la formation au cinéma ». « Eric Kabera a tendance à tout ramener à lui, tranche une habituée des tournages au Rwanda. Mais il y a beaucoup de jeunes talents dans ces films à petit budget. Il faut les encourager. »

Le cinéaste-producteur, lui, préfère ouvrir une autre voie avec des desseins plus ambitieux. Before and After, son nouveau projet, devrait être un film d’action sur la guerre de libération menée par le Front Patriotique Rwandais (FPR, au pouvoir). Le producteur américain Adam Leipzig, qui a notamment travaillé sur le célèbre Cercle des poètes disparus, de Peter Weir devrait faire partie de l’équipe. Du jamais vu pour un film rwandais.

Pierre Boisselet

Au royaume du DVD

Une multitude de films locaux à petit budget sont distribués dans la rue. Un modèle économique rudimentaire… mais profitable.

Deux formes de cinéma cohabitent au Rwanda. Le premier né dans le sillage des quelques grosses productions tournées sur place, est celui de cinéastes reconnus qui tentent de faire exister une production capable de s’exporter dans les festivals internationaux. Le second, c’est celui des petits films, faits par et pour des Rwandais, qui se vendent dans la rue et sont diffusés exclusivement en DVD. Et le plus lucratif des deux n’est pas forcément celui que l’on croit.

Certes, les vendeurs ne sont pas toujours faciles à trouver, en dépit de leurs habits aux couleurs de la société qui les emploie : ils sillonnent les rues des villes, sans boutique fixe. Mais leur marchandise, des DVD de films produits localement et en kinyarwanda, s’écoule à vitesse grand V. Leurs patrons sont des distributeurs locaux, qui achètent ces films pour les revendre le plus rapidement possible, avant que les copies sauvages et leur circulation de main en main ne les rendent obsolètes.

Magie. Le modèle économique peut paraître  rudimentaire, mais, dans un pays qui ne dispose que d’une chaîne de télévision nationale, il rencontre son public. C’est notamment le cas dans les campagnes, où la magie de l’image animée n’est pas encore dissipée, où peu comprennent les langues étrangères et où les préoccupations sont bien éloignées de celles de Hollywood.

Ces petites Productions, qui permettent à une poignée d’acteurs et de techniciens de vivre, se révèlent souvent très rentables. « Ces films sont tournés en une ou deux semaines, avec un budget qui oscille autour de 2,5 millions de francs rwandais [3240 euros, NDLR], explique Pierre Kayitana, ex-directeur du Rwanda Film Festival. Généralement, les DVD sont vendus 1000 francs. « Il arrive que des films dépassent les 10.000 ventes, « mais rien qu’en en vendant 6000 copies, l’activité est déjà profitable », poursuit-il. Lui-même compte monter une entreprise pour distribuer, dans un cadre légal, les grands films étrangers. Ses tarifs devraient être très différents, mais le support principal sera le même: le DVD est encore roi pour longtemps au Rwanda.

P.B.

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