Rwanda – France : Kagamé et Hollande le « changement »? (Jeune Afrique n°2691 du 05/08/2012)

Les relations entre les deux pays restent fraîches depuis le passage d’Alain Juppé au Quai d’Orsay. L’élection du nouveau chef de l’État français ne devrait pas modifier rapidement la donne.

Depuis le nouvel accès de violence dans l’est de la RD Congo, le Rwanda est dans le collimateur de l’Occident. Accusé de soutenir la rébellion congolaise du Mouvement du 23 mars (M23) – ce que Kigali nie catégoriquement -, il s’est vu suspendre une partie de l’aide de Washington, Londres et Amsterdam.

Comme dans un round d’observation, qui aurait débuté avec l’élection de François Hollande, Paris a d’abord évité de se joindre au concert de protestations. La France ne pouvait de toute façon pas prendre de mesures similaires, sa contribution au développement du pays des Mille Collines étant négligeable. Le 28 juillet, la ministre déléguée à la Francophonie, Yamina Benguigui, a finalement lancé un pavé dans la mare. « La France est aux côtés de la RD Congo […] et souhaite voir cesser tout soutien extérieur aux groupes armés », a-t-elle déclaré, dans une allusion transparente aux accusations contre le Rwanda.

Houleuses. Les relations entre Paris et Kigali, interrompues entre 2006 et 2009 et houleuses depuis l’arrivée au pouvoir en 1994 du Front Patriotique Rwandais (FPR) de Paul Kagamé (qui n’a jamais pardonné à la France son soutien au régime de Juvénal Habyarimana), entrent donc dans une nouvelle phase d’incertitudes. Pour l’instant, le refroidissement – dû à l’arrivée en février 2011 au ministère des Affaires étrangères d’Alain Juppé (cité dans le rapport de la commission rwandaise Mucyo, chargée de désigner les soutiens français aux génocidaires hutus) – est toujours de mise.

Depuis février et son rappel en France pour « consultations », l’ambassadeur Laurent Contini attend la nomination de son successeur. Dans la villa qui tient lieu de représentation diplomatique à Kigali, les affaires courantes sont donc expédiées par Chantal Bès, sa première conseillère devenue chargée d’affaires. Ici, l’enthousiasme lors de la visite de Nicolas Sarkozy, où il avait reconnu, le 25 février 2010, de « graves erreurs d’appréciation » et « une forme d’aveuglement » de la France face au génocide, est retombé. « En juin 2010, j’avais reçu 7000 demandes de bourses d’études en France, rappelle Chantal Bès, alors que nous n’en avions que 5 à proposer. Cela s’est su, et l’année dernière nous avons reçu moins de 200 demandes. » Sa micro-ambassade – pas plus d’une vingtaine d’expatriés, personnels de l’Institut français du Rwanda (IFR) compris – ne devrait pas recruter avant « au moins quatre ou cinq ans », estime-t-elle. La réouverture d’un bureau de Radio France Internationale (RFI), que Contini avait tenté d’obtenir, n’est plus d’actualité, et les entreprises françaises se comptent toujours sur les doigts d’une seule main. « Lorsque le gouvernement rwandais nous demande de l’aider à en faire venir davantage, j’explique poliment que, vu de France, le Rwanda n’est pas une destination privilégiée », explique Chantal Bès.

Quant à la construction d’un nouveau bâtiment à la place de l’ancien centre culturel franco-rwandais, elle n’a pas encore été lancée, bien que toutes les garanties aient été obtenues du Rwanda. Sans la créativité dont est « obligé de faire preuve » le directeur adjoint de I’IFR, Maurice Brouard, son activité serait bien dérisoire. La dernière grande exposition qu’il a organisée, « Village des sciences », a ainsi été financée pour près de moitié par l’ambassade… des États-Unis.

À l’Elysée, où, faute de sources d’informations en provenance de Kigali, on indique lire avec beaucoup d’attention les rapports du groupe d’experts de I’ONU sur la RD Congo (qui appuie la thèse du soutien de Kigali au M23), aucun signe d’inflexion n’est perceptible : un nouvel ambassadeur ne devrait pas être proposé avant septembre et aucune feuille de mission n’est pour l’instant définie. «  La situation reste bloquée depuis le refus par Kigali d’accorder son agrément à Hélène Le Gal [proposée pour le poste en février NDLR] », indique-t-on à l’Élysée. Cette ancienne sous-directrice Afrique centrale et orientale au Quai d’Orsay avait pourtant « toujours activement soutenu la ligne du rapprochement », affirme Dominique Decherf, ambassadeur à Kigali de 2004 à 2006, qui vient de publier ses Mémoires sous le titre Couleurs. Y a-t-il eu mauvaise interprétation par Kigali de cette nomination proposée, il est vrai, par Alain Juppé ? Pour peu qu’Hélène Le Gal soit rancunière, cette décision risque en tout cas d’avoir des conséquences durables, car c’est elle que François Hollande a choisie pour être sa conseillère Afrique. « Lorsque je l’ai rencontrée, elle en a plaisanté, en lançant : « Je suis là un peu grâce à vous », tente de dédramatiser Jacques Kabalé, l’ambassadeur du Rwanda à Paris.

Assombries. Après une réconciliation menée au pas de charge dès 2007 par Bernard Kouchner au Quai d’Orsay puis par Contini (un de ses proches) à Kigali, les choses s’étaient brusquement assombries pour ce dernier avec l’arrivée d’Alain Juppé. Après que Kagamé avait confié à Jeune Afrique, en mai 2011, que le ministre n’était « pas le bienvenu » au Rwanda, celui-ci avait rétorqué qu’il n’avait l’intention ni d’aller à Kigali ni « de lui serrer la main ». Quelques semaines plus tard, des inspecteurs français passaient les bureaux de Contini au peigne fin. Cette procédure, qui intervient habituellement durant l’année de la nomination d’un nouveau diplomate puis tous les quatre ans, était supervisée depuis Paris par l’inspecteur général adjoint du Quai d’Orsay, Jean- Michel Marlaud, qui n’est autre que le dernier ambassadeur de France auprès du régime hutu et dont le nom apparaît également dans le rapport Mucyo.

À l’intérieur des deux grands partis politiques français, la querelle sur l’attitude de Paris pendant le génocide de 1994 (sous la présidence d’un socialiste, François Mitterrand, et avec un gouvernement de droite) n’est toujours pas terminée. D’un côté, les partisans d’une reconnaissance de l’erreur que fut le soutien de Paris à un régime qui préparait le génocide. De l’autre, la fidélité aux intérêts de la France et à ses supposés alliés dans la région, quels qu’aient été leurs errements. Si l’alternance a sorti Juppé de l’équation franco-rwandaise, elle ne l’a certainement pas résolue. Hubert Védrine (ancien secrétaire général de l’Élysée de Mitterrand) n’a certes pas retrouvé le ministère des Affaires étrangères, confié à un Laurent Fabius sans « passif rwandais ». Mais certains « védrinistes » ont en revanche été nommés à des postes stratégiques, comme Denis Pietton (son ancien directeur de cabinet adjoint) en tant que directeur de cabinet au Quai d’Orsay et Paul Jean-Ortiz (ancien conseiller) en tant que conseiller diplomatique du président. « Ce sont plutôt des spécialistes du Moyen-Orient et de l’Asie, assure toutefois un diplomate. Je ne pense pas qu’ils représentent un obstacle. »

Évolutives. Au gouvernement, les personnalités favorables à Kigali sont plus nombreuses, à l’image du Premier ministre, Jean-Marc Ayrault. « Aucun génocidaire ne [doit pouvoir] trouver refuge sur le territoire national. […] L’historien doit révéler le rôle qu’ont pu jouer des responsables [français] », avait-il déclaré début 2011, en tant que maire de Nantes et membre du Groupe d’amitié France-République rwandaise à l’Assemblée nationale. Ce dernier était présidé par Marylise Lebranchu, désormais ministre de la Fonction publique. Mais c’est avec la nouvelle ministre de la Justice, Christiane Taubira, que Kigali pense avoir l’allié le plus solide. Et les dossiers dont elle a la charge ne sont pas sans importance, le Rwanda réclamant avec insistance l’extradition de génocidaires en exil dans l’Hexagone – ou, au moins, leur jugement sur place. Et un hypothétique élargissement de la pénalisation de la négation du génocide arménien à celui des Tutsis au Rwanda serait un signe d’ouverture considérable pour Kigali.

Paul Kagamé a dit souhaiter que les relations avec la France « continuent de s’améliorer », lors d’une conférence de presse le 19 juin. « Il faut suivre l’évolution des relations entre Paris et Kinshasa, assure Decherf. Si François Hollande ne s’y rend pas en octobre pour le sommet de la Francophonie, cela pourrait faciliter les choses avec le Rwanda. Mais je pense que Hollande pourra difficilement éviter ce voyage congolais. »

Pierre Boisselet

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