Chine-Afrique : entre mythes et réalités (Jeune Afrique n°2692-93 du 12/08/2012)

Comme il l’a confirmé lors du sommet des 19 et 20 juillet, Pékin est le premier partenaire  commercial du continent et son principal bailleur de fonds. Malgré les innombrables rumeurs sur ses méthodes et ses intentions, la réalité est plus contrastée qu’on ne veut bien le voir.

Si la présence chinoise sur le continent n’est pas nouvelle, elle a pris une ampleur colossale au cours de la dernière décennie. Les échanges avec l’empire du Milieu ont été multipliés par douze en dix ans. Après être devenu le premier partenaire commercial de l’Afrique en 2009, Pékin a gagné le titre de premier bailleur de fonds, annonçant, lors du cinquième sommet Chine-Afrique qui s’est tenu dans la capitale chinoise les 19 et 20 juillet, qu’il allait porter le montant des prêts au continent à 20 milliards de dollars (16,3 milliards d’euros) pour les trois années à venir.

L’émergence du géant asiatique suscite d’ailleurs des réactions contrastées, allant de l’accusation de pillage à l’espoir. Ainsi la Chine a-t-elle été soupçonnée d’acheter massivement des terres en Afrique; en fait, l’appétit de cet « ogre » n’excède pas 4 % des accaparements fonciers au sud du Sahara. Ainsi chacun a-t-il entendu ces histoires de « prisonniers » chinois envoyés bâtir des routes en Afrique; histoires qui n’ont été étayées d’aucune preuve, mais qui ont encore de beaux jours devant elles. Cette profusion d’informations sur la « Chinafrique », souvent imprécises, parfois erronées, souligne un fait majeur: les motivations des investisseurs chinois, leurs modalités d’action et l’impact de leur présence sont encore mal compris.

Main tendue. La présence de la Chine en Afrique a tout d’abord été politique. Elle s’enracine dès les années 1960 avec le soutien de Mao aux indépendances africaines. Ce n’est qu’en épousant la libéralisation de l’économie chinoise, initiée par Deng Xiaoping dans les années 1990, qu’elle prend un visage plus économique. Vingt ans après, la montée en puissance de Pékin dans l’économie africaine a bouleversé les équilibres, pour le meilleur et pour le pire. Car, comme le confie un conseiller du ministre béninois de l’Industrie, « personne en Afrique ne refusera la main tendue de la Chine, quels que soient les intérêts qu’elle sert et les conditions imposées… Il y a bien trop d’argent en jeu et les investisseurs sont encore rares ». Un constat d’autant plus pertinent qu’européens et Américains, touchés par la crise, se replient.

Dans certains pans de l’économie, la Chine s’est rendue incontournable, remportant notamment une grande par des contrats de construction (routes, ponts, aéroports, lotissements…). En la matière, elle œuvre dans des délais et à des coûts imbattables. En échange des prêts à taux concessionnels qu’il octroie à ses partenaires pour financer les projets, l’empire du Milieu signe de juteux contrats d’approvisionnement en matières premières. C’est ce qu’il nomme une stratégie « gagnant-gagnant ». De fait, la carte des investissements chinois en Afrique épouse, dans une large mesure, celle des ressources naturelles les plus précieuses. Le Soudan, l’Angola et le Nigeria (pétrole), l’Afrique du Sud (charbon, platine), la RD Congo et la Zambie (cuivre et cobalt) sont devenus les partenaires privilégiés du géant asiatique.

La Chine n’hésite pas à mettre les moyens de ses ambitions sur la table, au mépris du risque de ré-endettement des pays concernés. Les 6 milliards de dollars de prêt accordés par Pékin à Kinshasa en 2007 ont ainsi fait grincer des dents au Fonds Monétaire International (FMI) et à la Banque Mondiale, alors qu’un allègement de 80% de la dette extérieure de ce pays fragile – soit 12 milliards de dollars – était en préparation. Côté africain, la Chine est souvent plébiscitée, car son offensive brise le monopole des firmes européennes, créant une profitable concurrence.

L’emprise de Pékin dépasse cependant largement les infrastructures et les ressources naturelles. Elle concerne tout le tissu économique. Il suffit de remonter les allées du Centenaire, à Dakar, pour se convaincre que la présence des petits commerçants chinois n’est pas anecdotique. S’y égrènent plusieurs centaines d’échoppes vendant des produits de pacotille, des chaussures strassées qui séduiront les belles Sénégalaises, des savons qui approvisionneront les mères de famille. Liu, jeune Chinois résidant à Dakar, comprend assez mal l’animosité suscitée par la présence des commerçants asiatiques: « Après tout, rien n’empêche les clients d’aller chez nos voisins sénégalais. » Rien, en effet, sinon le désir de pouvoir consommer, qui gagne les couches populaires africaines. Nombreux sont les petits consommateurs qui se réjouissent d’avoir accès à bon prix à des produits autrefois réservés à une élite.

Dans certains secteurs comme le textile,  l’arrivée des Chinois a cependant quasiment réduit à néant l’effort d’industrialisation. Ainsi, en Afrique du Sud, au Lesotho ou au Nigeria, les ateliers de confection se heurtent désormais à la concurrence frontale des métiers à tisser de Shanghai. En une décennie à peine, le déficit commercial de l’Afrique avec la Chine dans le domaine du textile est passé de 200 millions à 1,35 milliard de dollars. En dépit des coûts de transport, les produits chinois demeurent en effet plus compétitifs, impossible ou presque, aujourd’hui, de trouver du wax non chinois sur un petit marché de Cotonou !

Passage éclair. Le succès commercial de Pékin a fait couler beaucoup d’encre sur la « stratégie chinoise en Afrique ». Or il existe sur le continent autant de stratégies que d’acteurs chinois. Beaucoup de décideurs locaux n’ont aucune idée de la nature de leurs interlocuteurs chinois, à l’instar de ce cadre du ministère sénégalais de l’Agriculture, incapable d’indiquer avec qui – entrepreneur privé, firme d’État chinoise, département de la coopération de l’ambassade? – il négocie un accord portant sur 50.000 ha de terres arables.

De fait, derrière le masque des « Chinois d’Afrique » se dévoilent des visages contrastés. Petits exploitants agricoles quittant des régions en déprise, ouvriers qualifiés recrutés par des cabinets spécialisés, hommes d’affaires intrépides en quête de fortune, fonctionnaires des grandes firmes d’État… Beaucoup échappent d’ailleurs aux recensements, qui évaluent leur nombre à 1 million sur le continent. Certains resteront de longues années en Afrique, naviguant de pays en pays, comme cet ingénieur rencontré au Ghana qui se targue d’avoir « vécu dans sept pays d’Afrique en dix ans ». D’autres n’y feront qu’un passage éclair. Plus rares sont ceux en revanche, qui décident de s’y installer de façon définitive. Le temps de la Chine en Afrique est venu, ouvrant des perspectives ambiguës. L’activité chinoise présente des avantages évidents pour ses partenaires africains : des possibilités de financement accrues, une diversification des débouchés pour les pays producteurs et un apport important en infrastructures de base, qui font tant défaut. A contrario, elle génère une hausse des prix des matières premières. La vente de biens manufacturés bon marché offre des opportunités aux consommateurs, mais au prix de la destruction de certains tissus industriels locaux. Hubert Dibgolongo, directeur général de Burkina Moto, à Bobo-Dioulasso, se désole ainsi que le commerce de cyclomoteurs importés de Chine, bien souvent au mépris des normes douanières, engendre peu à peu l’effondrement des filières locales de montage. En outre, les retombées en termes d’emploi et transfert de technologie restent insuffisantes pour que la présence chinoise ait un impact notable sur le développement.

Il serait cependant réducteur de croire que les pays africains louent aveuglément le jeu de Pékin, suivant ses directives tels des élèves trop dociles. Les ressources naturelles colossales de l’Afrique, dont la Chine a plus que jamais besoin pour maintenir son essor, constituent une véritable arme de négociation. C’est aux dirigeants africains, à qui Pékin déroulait le tapis rouge du sommet de juillet, qu’il incombe aujourd’hui d’envisager une meilleure affectation des moyens exceptionnels apportés par les investissements chinois.

Clara Arnaud

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La première « banque » du continent

En même temps qu’elle accorde des prêts à des conditions préférentielles, China Exim Bank négocie des contrats pour les groupes du pays.

Vingt milliards de dollars, soit 16,3 milliards d’euros ! C’est le montant des prêts que Pékin s’est engagé à distribuer en Afrique au cours des trois prochaines années. Cette somme, qui représente le double de celle que l’empire du Milieu avait promise aux Africains en 2009, servira notamment à financer les infrastructures, l’agriculture, l’industrie manufacturière… Et elle proviendra essentiellement des caisses de son principal bras financier sur le continent, The Export-Import Bank of China (China Exim Bank). Créée en 1994 et détenue à 100 % par l’État, l’institution propose, avec l’appui du ministère chinois du Commerce des prêts à des conditions préférentielles tout en négociant des contrats pour les entreprises chinoises. Elle dispose pour cela de moyens colossaux, à savoir une bonne partie des réserves de change de la Chine, estimées à plus de 3240 milliards de dollars à fin juin 2012.

En décembre 2011, l’agence de notation Fitch Ratings évaluait à 67,2 milliards de dollars le montant total des prêts de China Exim Bank en Afrique entre 2001 et 2010, ce qui la place largement devant la Banque Mondiale, dont le total des engagements en Afrique au cours de la même période s’élevait à près de 55 milliards de dollars. Certes, les conditions d’attribution des prêts de China Exim Bank, souvent opaques, sont décriées, mais nombre d’observateurs s’accordent sur certains aspects avantageux: le taux d’intérêt est en moyenne de 2,85 % pour une maturité de dix à vingt ans, avec un délai de grâce de trois à sept ans.

Positif. La Banque Africaine de Développement (BAD) note même que « les prêts chinois à l’Afrique ont un impact positif car ils ciblent l’amélioration des infrastructures et renforcent les perspectives de croissance à long terme ». C’est via sa représentation basée à Johannesburg que cette banque, dirigée par Li Ruogu, opère en Afrique. À 61 ans, cet ancien directeur exécutif de la Banque asiatique de développement a étroitement travaillé avec la BAD.

Le fonds souverain China Investment Corporation entend lui aussi renforcer sa présence en Afrique. Avec un portefeuille d’actifs de plus de 200 milliards de dollars, il a ainsi racheté, en décembre 2011, 25% du capital de Shanduka, l’un des plus grands fonds d’investissement sud-africains. Cette opération de f 2,2 millions de dollars lui permet de détenir indirectement des parts dans une trentaine de sociétés dans l’énergie, l’agroalimentaire, l’immobilier ou encore la finance.

Stéphane Ballong

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Mines : rentables fréquentations

Majors et juniors n’hésitent plus à signer des partenariats ou à créer des coentreprises avec des groupes chinois, dont la capacité de financement s’avère fort utile pour développer des projets en Afrique.

Il est loin le temps où travailler  avec les groupes chinois rebutait les multinationales actives  en Afrique. Désormais, elles sont nombreuses à vouloir s’associer avec eux, en particulier dans les secteurs où les Chinois ne maîtrisent pas encore les technologies de production et où les besoins en capitaux sont importants.

Exemple frappant de ce « réchauffement », le secteur minier où se multiplient les accords entre les groupes cotés à Londres, Sydney, Johannesburg ou Toronto et des métallurgistes chinois. Fin 2010, le géant australien Rio Tinto avait fait sensation en s’associant – c’était une première – à Chinalco Pour l’exploitation du méga-gisement de fer du Simandou, en Guinée. Cela a permis au groupe australien de financer les infrastructures logistiques coûteuses du projet, grâce aux 1,35 milliard d’euros apportés par son partenaire chinois, mais aussi d’améliorer ses relations avec les autorités guinéennes, grâce à un appui politique de Pékin. Jadis, un tel accord n’aurait pas été envisageable, compte tenu de la volonté des majors de contrer les tentatives de leurs acheteurs de remonter la filière.

Tour de force. De même, des juniors qui manquent de moyens capitalistiques pour passer à la phase d’exploitation s’associent avec succès aux groupes chinois. Un moyen pour elles d’éviter leur rachat par des géants du secteur. Frank Timis, patron d’African Minerals, a ainsi réussi le tour de force d’attirer deux investisseurs chinois dans ses projets sierra-léonais. Coup sur coup, il s’est assuré la prise de participation de 12,5% de son Projet de Tonkolili par China Railway Materials en échange de la construction d’une voie ferrée, puis de 25% par Shandong Iron and Steel Group, qui s’est engagé au passage à lui acheter 10 millions de tonnes de fer par an. « J’aide les Chinois à casser l’oligopole mis en place par les australiens Rio Tinto et BHP Billiton et le brésilien Vale, qui à eux trois contrôlent 80 % du marché du fer. Contrairement à ces trois majors, j’offre aux groupes chinois un véritable accès à un outil industriel minier. Avec moi, ils ne sont plus simplement clients, mais décideurs et investisseurs », se félicitait Frank Timis dans une interview à Jeune Afrique, début 2011.

Autre exemple: Octéa, filiale diamantifère de Beny Steinmetz Group Resources (BSGR), a également mis en place un partenariat original avec la Chine. Pour développer son gisement de Koidu, en Sierra Leone, ce groupe israélien de taille moyenne a décidé de lever des fonds à…Hong Kong. « Nos pierres sont appréciées et vendues en Chine. Il est logique de solliciter les investisseurs là où se trouvent nos clients », expliquait en février Dag Cramer, vice-président du groupe.

Christophe Le Bec

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Chez les pétroliers aussi

C’était un tabou, on  risquait de se voir jeter  l’opprobre. Mais  aujourd’hui, on l’appelle  de ses vœux. Dans les  milieux très discrets des  multinationales pétrolières,  s’associer à un groupe  chinois est devenu stratégique. Le français Total s’est ainsi rapproché dès 2009 de China National Petroleum Corporation pour développer le permis du lac Albert, en Ouganda. « Nous leur apportons une expertise dans l’exploration et la production; eux nous apportent leurs moyens dans certaines infrastructures », expliquait alors un cadre de la firme française, précisant que la construction d’un pipeline de plusieurs centaines de kilomètres pour évacuer l’or noir de ce pays enclavé pourrait leur être confiée. Rapide et moins cher, le savoir-faire chinois a des atouts non négligeables.

Michael Pauron

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