Archive for septembre, 2012

27 septembre 2012

Finance : Matthieu Pigasse « le XXIè siècle sera africain » (Jeune Afrique n°2698 du 23/09/2012)

La banque Lazard ouvre le 24 septembre un département consacré au marché subsaharien. Son directeur général délégué en France, vice-président pour l’Europe et responsable de cette nouvelle branche, explique pourquoi il croit au « incroyables potentialités » du continent.

Jeune Afrique : Vous misez sur le futur de l’Afrique. Est-ce le fruit de votre optimisme naturel ou d’un calcul savant?

Matthieu Pigasse : C’est le fruit de notre expérience. Depuis des décennies, Lazard conseille les gouvernements africains qui veulent obtenir une notation de leur dette, la réduire ou émettre des obligations souveraines. Nous sommes intervenus par exemple au Gabon, au Nigeria, au Congo-Kinshasa, en Mauritanie, en Éthiopie et au Sénégal. Nous y avons acquis la conviction que l’Afrique subsaharienne dispose de potentialités extraordinaires.

Car elle accélère. Dans les années 1980, elle enregistrait en moyenne une croissance de 1,9% par an. Le rythme est passé à 2,3% dans les années 1990. Depuis l’an 2000, il est monté à 5 %. Aujourd’hui, le continent représente 4 % de la richesse mondiale; en 2030, il en pèsera 7%, et 12% en 2050. Il sera alors plus riche que l’Europe et pèsera les deux tiers des États-Unis et de l’Europe réunis…

JA : Ce phénomène n’est-il pas dû à l’engouement mondial pour les matières premières africaines?

MP : Non. Les études du FMI [Fonds Monétaire International, NDLR] et de la Banque Mondiale montrent que les exportations de matières premières expliquent un tiers seulement de cette croissance. D’autres forces positives sont à l’œuvre : la croissance démographique, l’urbanisation, une plus grande stabilité politique, la diminution des principaux conflits, une meilleure gestion de l’économie, les allègements de la dette, la libération des changes, etc.

Sans oublier la rupture technologique que constitue le téléphone mobile, véritable accélérateur du développement, puisqu’il permet de pallier l’absence d’infrastructures, de réaliser des opérations bancaires depuis les villages ou encore d’informer le paysan des fluctuations des prix et de la demande de produits agricoles.

Sans oublier non plus les flux d’investissements croissants, dont 40% proviennent du continent. Enfin les Africains croient en eux-mêmes ! Ce siècle sera africain.

JA : Constatez-vous un différentiel de croissance entre une Afrique de l’Est dynamique et une Afrique de l’Ouest très pataude?

MP : Je sens ce différentiel, mais je n’y crois pas. Ou plutôt je distingue la photo et le film. La photo, c’est une Afrique de l’Est aujourd’hui plus tonique – peut-être pour des raisons culturelles, peut-être pour son rapport positif à l’entrepreneuriat -, plus intégrée aussi. Le film, c’est que je suis convaincu du potentiel de l’Ouest à terme et que le panorama des modèles de développement est plus riche que cette opposition manichéenne ne le fait croire.

Je classerais l’Afrique en quatre groupes, qui sont autant de modèles de croissance. Le premier est celui des grands pays comme le Nigeria, le Soudan ou la RD Congo. Leur taille et leur population les vouent à consacrer leurs importantes ressources naturelles au développement de leur marché domestique. Leur modèle de développement est essentiellement endogène.

Le second groupe comprend les pays côtiers. Plus petits, ils doivent se tourner vers l’exportation de leurs matières premières, mais en y incorporant plus de valeur ajoutée. On y trouve la Côte d’Ivoire, le Cameroun ou le Ghana.

Le troisième regroupe les pays enclavés comme le Rwanda ou le Burkina Faso. Ils doivent devenir des plateformes régionales et fournir leurs voisins en produits agricoles ou en services.

Le quatrième est composé de pays peu peuplés, tels le Gabon ou le Congo-Brazzaville. Leur vocation est de se spécialiser sur des niches, de mieux taxer celles-ci et d’y ajouter de la valeur, à l’instar de ce qu’a fait le Botswana avec ses diamants.

Pour résumer, l’Afrique affiche un dynamisme puissant au moment où le reste du monde s’essouffle. Aujourd’hui, l’hebdomadaire The Economist ne pourrait pas refaire sa une de mai 2000, qu’il consacrait à l’Afrique, « Le continent sans espoir » ! À l’échelle des siècles, je vois la parenthèse de la domination européenne se refermer bientôt et un cycle historique de prééminence de l’Asie et de l’Afrique s’ouvrir. Regardez l’Angola, qui s’est porté au secours des banques et des finances de l’État portugais ! Plus incroyable encore, les Portugais font la queue devant le consulat angolais de Lisbonne pour se rendre à Luanda, où la crise n’existe pas. C’est la revanche de l’Histoire.

JA : L’Afrique pourra-t-elle conserver cet élan?

MP : Oui! Rien ne l’arrêtera. À condition d’accélérer son intégration régionale, notamment en développant ses infrastructures, qui doivent permette aux pays voisins de se renforcer mutuellement. Dans le bassin du Congo, j’ai constaté un enclavement incroyable: il n’est plus possible de passer de Kinshasa à Brazzaville après 18 heures, il n’y a plus de bateau et pas de pont!

JA : La corruption n’est-elle pas un handicap rédhibitoire pour le continent?

MP : C’est une réalité que je ne peux pas mesurer car nous n’y avons jamais été confrontés. Mais il est vrai que j’ai rencontré des entreprises qui avaient renoncé à investir dans un pays africain parce qu’elles avaient découvert que derrière leurs futurs partenaires locaux se cachaient des hommes du pouvoir. En tout cas, le continent n’a pas le monopole de la corruption et il fait des progrès dans ce domaine, parce que ses populations sont de plus en plus éduquées. La transparence y progresse grâce aux ONG et aux nouvelles technologies. Je crois l’Afrique habitée d’une profonde volonté de se réformer de ce point de vue.

Je soulignerai un autre handicap très présent dans la zone: l’instabilité et l’hétérogénéité des règles juridiques – sur la propriété notamment -, qui perturbent l’activité entrepreneuriale. Il faut y remédier.

JA : Comment considérez-vous les entreprises du continent?

MP : Je suis impressionné par leur montée en puissance, que j’ai constatée dans la téléphonie – avec le sud-africain MTN -, la finance – le nigérian United Bank for Africa -, le ciment, etc. Leurs patrons sont ouverts, bien formés, et leur marché croît à toute allure grâce à la poussée des classes moyennes. Savez-vous qu’en 2015 l’Afrique subsaharienne comptera 100 millions de personnes disposant d’au moins 3000 dollars [2300 euros] de revenus annuels, l’équivalent de la classe moyenne indienne ? Savez-vous que la capitalisation de la Bourse de Lagos a dépassé celle de la Place d’Athènes?

JA : Un de vos oncles, Jean-Paul Pigasse est très investi au Congo-Brazzaville. Faites-vous des affaires dans ce pays?

MP : Non, nous n’avons pas de relations d’affaires dans ce pays, mais rien ne nous l’interdit.

JA : Quel regard portez-vous sur la Françafrique?

MP : Je ne comprends pas ce que cette expression, qui appartient au passé et qui m’est étrangère, signifie aujourd’hui. Je regrette qu’on l’utilise désormais comme un repoussoir pour empêcher l’Afrique et la France d’avancer ensemble. Le complexe français et la méfiance africaine bloquent le partenariat équilibré, nouveau, reposant sur la confiance et le respect mutuels, dont les deux parties ont besoin. Ce qui laisse le champ libre à d’autres, comme la Chine, moins désintéressée qu’elle ne le prétend, ou les États-Unis.

JA : Que pensez-vous de l’action des fonds vautours qui ont abusé de la dette de pays africains?

MP : Lazard, qui a été historiquement l’un des créateurs du métier de conseil auprès des gouvernements, n’a jamais été du côté des créanciers des États et s’est toujours tenu aux côtés de ces derniers pour lutter contre les prédateurs. Les fonds vautours sont une menace non seulement pour les États eux-mêmes, mais aussi pour l’ensemble des acteurs de marché en raison de leur comportement de free riders. Il ne faut pas céder au chantage. Face à ces attaques, on peut pratiquer des tactiques défensives ou offensives: protéger les actifs que les fonds tentent de faire saisit, utiliser des outils contractuels comme les clauses d’action collective ou la mise en place de trusts obligataires…

JA : Loger les recettes des exportations de pétrole ou de minerais dans des comptes spéciaux des banques centrales n’est-il pas un bon moyen d’éviter la corruption et la gabegie?

MP : La transparence est un préalable absolu. Une bonne solution consiste à créer un fonds de stabilisation qui engrangera, au vu et au su de tous, des réserves quand les prix du baril ou des minerais exportés excéderont les prévisions budgétaires et qui compensera la chute des recettes quand ces prix seront déprimés, afin de préserver l’équilibre budgétaire et les services publics. La transparence assurée, il faut consacrer cette manne à la croissance. Ce qui veut dire créer des fonds d’investissement et de développement, financés par les rentes des matières premières. Ces dispositifs seront une garantie de stabilité pour les investisseurs étrangers, qui seront plus enclins à apporter leurs capitaux au pays qui les aura mis en place.

JA : Quelles seront les missions de votre département Lazard Afrique ?

MP : Nous créons Lazard Afrique, un département spécialisé sur la zone subsaharienne, avec quinze personnes basées à Paris – au moins dans un premier temps. Nous sommes parmi les tout premiers à le faire. La mission de ce département sera le conseil financier en Afrique pour les entreprises et pour les investisseurs, originaires du continent ou non. Nous ne ferons ni financement ni trading mais nous accompagnerons les fusions, les acquisitions et les financements d’infrastructures. Nous aiderons à l’émergence de champions africains.

Pour cela, nous nous appuierons sur notre expérience de conseil aux gouvernements en Afrique francophone et anglophone. Nous mettrons à la disposition de nos clients notre réseau implanté dans 27 pays dans le monde et nos équipes sectorielles spécialisées dans les télécoms, les infrastructures, les banques, la distribution ou les matières premières.

JA : Quels sont vos objectifs en termes de volume d’affaires ?

MP : Nous n’avons pas l’habitude de publier de prévisions en la matière. Je constate simplement que l’Afrique a plus que décuplé le nombre de ses fusions-acquisitions en dix ans, soit près de 200 opérations portant sur 21 milliards de dollars l’année dernière. Cette forte croissance confirme notre conviction que c’est là qu’il faut être aujourd’hui.

Propos recueillis par Alain Faujas

————————————————————–

Besoin d’un conseil?

Émissions obligataires, fusions-acquisitions, financements complexes. . . L’activité des banques d’affaires explose.

La décision de Lazard d’ouvrir aujourd’hui un bureau entièrement consacré à l’Afrique n’est pas une surprise: les grandes opérations de fusions- acquisitions transfrontalières afficheront cette année une progression de 67% en Afrique et au Moyen-Orient, alors qu’elles baisseront de 34% au niveau mondial, selon les dernières prévisions de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE). Arrivée de groupes internationaux, exploitation de nouveaux gisements miniers, lancement d’importants programmes d’investissements publics : l’intervention des spécialistes du conseil est de plus en plus demandée…

Outsiders. À l’image du français Rothschild, qui coordonne l’acquisition de CFAO (numéro un de la distribution automobile et pharmaceutique en Afrique francophone) par le japonais TTC, les leaders mondiaux de la banque d’affaires, de JP Morgan à Goldman Sachs en passant par Lazard et Crédit Suisse, dominent également le continent. Mais à côté de ces ténors des acteurs locaux ont su s’imposer: Standard Bank, Rand Merchant Bank, Renaissance Capital, EFG Hermes ou encore Attijari Finances. Et d’autres ne cachent plus leurs immenses ambitions : United Bank for Africa (UBA), First Bank of Nigeria (FBN) ou encore Ecobank ont ainsi créé leurs propres filiales spécialisées – UBA Capital, FBN Capital et Ecobank Capital, respectivement.

« Depuis les emprunts obligataires du Togo, du Cameroun, du Bénin ou du Tchad jusqu’à celui réalisé tout récemment par la Côte d’Ivoire, nous avons été présents sur toutes les émissions, indique Ehouman Kassi, qui dirige Ecobank Capital. Si les grandes banques internationales sont toujours leaders sur toutes les activités de conseil et d’émission d’euro bonds [emprunts obligataires internationaux, NDLR], les groupes africains dominent les mobilisations de fonds en monnaie locale. »

Les outsiders africains gagnent aussi des marchés dans des opérations de privatisation, de fusion ou d’acquisition. « C’est naturel: lorsqu’une entreprise locale est approchée par un groupe international pour un rachat, vous êtes forcément mieux placé pour l’accompagner dans l’opération », explique Ehouman Kassi.

Stéphane Ballong

Publicités
25 septembre 2012

L’Afrique peut créer 72 millions nouveaux d’emplois d’ici 2020 (Les Afriques n°213 du 20/09/2012)

L’équipe de recherche de la firme internationale de conseil McKinsey estime que l’Afrique a le potentiel pour créer 72 millions de nouveaux emplois rémunérés, d’ici 2020, principalement dans l’agriculture, l’industrie, le commerce de détail et l’hôtellerie.

Clairement afro-optimiste, le rapport du McKinsey Global Institute intitulé «L’Afrique au travail : Création d’emplois et croissance inclusive», estime que l’Afrique a le potentiel pour créer 72 millions de nouveaux emplois rémunérés d’ici 2020, principalement dans l’agriculture, l’industrie, le commerce de détail et l’hôtellerie. Pour parvenir à un tel horizon, les pays africains devront s’attaquer à certains des obstacles actuels à la création de l’emploi. Le cabinet appelle à la rescousse les exemples de pays comme la Thaïlande, la Corée du Sud et le Brésil, qui ont créé deux à trois fois plus d’emplois stables que l’Afrique lorsque leurs économies étaient à des niveaux de développement similaires. Les secteurs à fort potentiel demeurent l’agriculture, l’industrie, le commerce de détail et l’hôtellerie.

McKinsey soutient que l’agriculture pourrait créer 14 millions d’emplois stables d’ici à 2020 contre 8 millions d’emplois stables selon les tendances actuelles, à condition que le continent accélère le développement de ce secteur.

Dans l’industrie et le secteur manufacturier, quelque 15 millions d’emplois pourraient être créés au lieu de la prévision actuelle de 7 millions. Il suffit pour cela que les pays africains tirent parti de leurs avantages comparatifs. Ce qui leur permettra par exemple d’ajouter aux 9 millions d’emplois prévus d’ici 2020 dans le détail et l’hôtellerie, quelques 5 millions emplois supplémentaires durant la même période.

Pour ce faire, les pays du continent doivent encourager la formalisation et la modernisation du secteur. Le rapport identifie les conditions macroéconomiques, l’instabilité politique et les insuffisances des infrastructures du continent comme étant les principaux obstacles à la croissance du secteur privé. L’étude exhorte les décideurs africains à adopter des stratégies explicites visant à encourager la croissance dans les secteurs nécessitant beaucoup de main-d’œuvre. Ce qui pourrait être réalisé en collaboration avec le secteur privé.

Sana Taleb, Casablanca

18 septembre 2012

Conjoncture : au secours ! La crise revient (Jeune Afrique n°2697 du 16/09/2012)

Alors que l’Afrique semblait sur la voie de la croissance, elle pourrait être touchée par la mauvaise santé de l’économie mondiale. Récession européenne, déficit américain et ralentissement chinois: le dynamisme africain est menacé de toutes parts.

Pas de chance. Au moment où des études des médias et des livres découvrent une Afrique qui « va bien » ou qui « gagne », à rebours de l’afropessimisme d’antan, voilà que le continent est menacé par une nouvelle montée des périls. L’Europe qui enchaîne plan d’austérité sur plan d’austérité, les États-Unis qui vivent les affres du chômage structurel et même la Chine qui modère son rythme effréné de croissance annoncent un coup de froid économique. De quoi redouter une baisse des exportations de matières premières pour l’Afrique, qui a construit depuis une décennie sa croissance de 5% l’an sur l’appétit des pays riches et émergents pour les ressources de son sous-sol. Et quand ces recettes représentent 37% du produit intérieur brut comme en Mauritanie ou 76% du budget de l’État comme en Angola, le pire est à craindre.

Un autre gros nuage assombrit les perspectives: les prix des produits alimentaires repartis à la hausse parce que la sécheresse en Amérique du Nord et en Europe centrale et l’excès de pluie en Amérique latine gâchent les récoltes. Quand on se rappelle, avec la Banque Africaine de Développement (BAD), que 38 millions de personnes vivant dans sept pays subsahariens demeurent « très vulnérables » à l’insécurité alimentaire, on se demande si le cauchemar de 2008 qui avait vu le prix du riz tripler en trois mois ne pointe pas à l’horizon.

La crise dispose d’autres canaux de transmission pour provoquer des dégâts dans les économies africaines. La montée du chômage en Europe pourrait priver d’emplois nombre expatriés, et limiter leurs envois de mandats dont les villages ont tant besoin au Mali ou en Guinée-Bissau. Les banques du Nord, à la recherche de fonds propres, pourraient être tentées de réduire leurs prêts au Sud, où elles ont continué de s’implanter au cours de la décennie passée. Leurs crédits à l’entreprise africaine étaient déjà insuffisants; une raréfaction de leur soutien financier étranglerait un secteur privé sans lequel le continent ne prendra pas son envol.

Mauvais moment. Certes, ni Rio Tinto ni Chinalco ne suspendront leurs milliards de dollars d’investissements dans le fer guinéen. Les barrages prévus en Ouganda, au Cameroun ou au Mozambique continueront sur leur lancée, au grand soulagement de la main-d’œuvre africaine. Infrastructures et projets à long terme ne pâtiront guère du ralentissement redouté, mais des milliers de mineurs congolais ou zambiens risquent d’y perdre leur emploi. Comme en 2008-2009.

« La décélération va peser sur l’ensemble de l’Afrique, reconnaît Ludovic Subran, chef économiste de l’assureur Euler Hermès, à Paris. Et cela vient à un mauvais moment parce que le continent avait besoin de dix ans de plus pour mener à bien les réformes engagées avec succès, en Ethiopie ou en Ouganda par exemple. Il pourrait être obligé de consacrer son énergie à contrer ce retour de la crise et ce serait du gâchis. » La parade ? « Que l’Afrique se dote enfin de marchés communs dignes de ce nom et abaisse ses barrières douanières », répond-il. Les échanges Sud-Sud ne suffisent plus. Encore faut-il que l’Afrique acquière son autonomie en commerçant avec elle-même.

Alain Faujas

———————————————————-

Europe : régime sec

Trop de rigueur en Europe ? Les Africains s’interrogent en ces temps où Athènes, Lisbonne, Londres, Madrid, Rome, et Paris se livrent à un concours d’économies budgétaires pour complaire aux marchés financiers et les rassurer sur leur capacité à rembourser leurs dettes publiques. Une situation douloureuse qu’a bien connue l’Afrique dans les années 1990…

Chômage. À force de réduire de dizaines de milliards d’euros leurs dépenses et d’augmenter d’autant leurs impôts pour ramener leur déficit public à la limite fatidique de 3% de leur produit intérieur brut, les 17 pays de la zone euro ont fait caler leur économie. La Banque Centrale Européenne (BCE) a calculé que la zone serait en récession de 0,4% en 2012 et que la reprise ne dépasserait pas les 0,5% en 2013 (le FMI, plus optimiste, prévoit – 0,3% en 2012 et + 0,9% en 2013). Pas de quoi inciter les consommateurs à l’optimisme, au moment où le taux de chômage dépasse en moyenne les 10%, avec des pointes à 25% en Espagne et en Grèce.

Pris de langueur, le Vieux Continent risque d’acheter moins de roses au Kenya moins de café à la Côte d’Ivoire, moins de platine pour les pots d’échappement de ses voitures à l’Afrique du Sud, moins de pétrole à l’Angola, moins de minerai de fer à la Mauritanie. Et puis il ne faut pas oublier que l’Europe est le premier bailleur de l’aide au développement. Hélas, les difficultés budgétaires ont poussé certains gouvernements à tailler dans les budgets destinés aux pays pauvres, les fonds prêtés ou donnés en 2011 ayant reculé pour la première fois depuis des années. Cette pingrerie frappera en premier lieu les pays d’Afrique les plus vulnérables. Malheur à ceux dont la gouvernance effraiera les instances de Bruxelles et les investisseurs européens !

A.F.

———————————————————-

Brésil : en convalescence

Amérique latine et Afrique n’ont guère développé leurs échanges. Les seuls liens qui ont été récemment tissés entre les deux rives de l’Atlantique Sud l’ont été avec le Brésil grâce à son précédent président, Luiz Ignacio Lula da Silva.

Infrastructures. C’est pourquoi il faut se réjouir que le Brésil semble sur le chemin de la convalescence après un passage à vide qui freinera sa croissance en2012 à 2,5%, selon le FMI. La poigne de fer de sa présidente, Dilma Rousseff, semble en bonne voie de permette au pays de réussir les défis de la Coupe du monde de football de 2014 et des Jeux Olympiques de 2016. Deux échéances qui l’obligent à se doter des infrastructures qui lui manquent… sans pour autant déséquilibrer ses comptes publics.

Infrastructures signifie minerais et énergie, ce qui devrait redonner du tonus aux cours mondiaux de ces matières premières que l’Afrique possède en abondance. À plus long terme, la bonne santé retrouvée du géant sud-américain sera le gage du renforcement de sa coopération agricole avec le continent. Car celui-ci a bien besoin de prendre des leçons de productivité dans ce domaine auprès du Brésil, devenu « la ferme du monde ».

A.F.

———————————————————-

Chine : vers une relance

L’Asie va bien. L’Indonésie se porte comme un charme, l’Inde ré accélère, Singapour est en forme,  la Chine, ultime recours dans conjoncture chancelante, inquiète. Va-t-elle réussir à faire repartir sa formidable croissance qui avait tiré la planète du trou où elle s’enfonçait en 2008-2009.

Le miracle de 2008 obtenu  grâce à un plan de relance de près de 460 milliards d’euro, avait assuré  à l’Empire du Milieu un rythme de 9,5% de croissance par an en moyenne. Trop rapide, car la machine s’était emballée, provoquant une bulle immobilière et une inflation insupportable. En 2011, Pékin a donc raréfié le crédit, laissé s’apprécier le yuan et corrigé le modèle excessivement exportateur de son économie. Les prix se sont assagis et la fièvre immobilière s’est apaisée, mais la croissance est tombée à 7,6% au deuxième trimestre, les exportations vers la languissante zone euro ayant reculé de près de 20% en un an, selon l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE).

Le pouvoir a procédé par petites touches pour éviter un atterrissage brutal. Il a assoupli les règles du crédit au printemps. Le 6 septembre, il a publié une liste de grands travaux où se côtoient autoroutes, ports, métros, canaux, etc. Les experts parlent de plus de 125 milliards d’euros à engager. Comme au Brésil, qui dit infrastructures dit acier, pétrole, cuivre et nickel. Autrement dit, la Chine va reprendre ses achats massifs de matières premières. L’Afrique pourrait en être avantagée, parce que l’appétit chinois pour son pétrole, son cuivre et son cobalt fournirait un surcroît de devises et d’emplois aux quatre pays qui réalisent plus de 70% des exportations du continent vers la Chine: Angola, Afrique du Sud, Soudan et Congo.

Un réveil chinois serait en outre susceptible de redonner au monde un peu d’optimisme, sans lequel l’investissement, la consommation et l’emploi resteront atones. Le continent trouverait aussi son compte dans cette nouvelle donne psychologique.

A.F.

———————————————————-

Etats-Unis : au bord de la falaise

C’est une menace par rebond que les États-Unis font peser sur l’économie africaine. Hormis les hydrocarbures, ils lui achètent surtout des produits textiles. C’est dire que la faiblesse actuelle de la croissance américaine affecte relativement peu les exportations, et donc les recettes, du continent. On peut aussi se féliciter que la première puissance mondiale se tire lentement de sa crise immobilière, que Wall Street ait retrouvé le chemin de la hausse et que les industries se redressent, même si elles embauchent trop peu pour donner un moral d’acier aux Américains et du tonus à leur consommation. Enfin, à n’en pas douter, leur banque centrale, la Réserve Fédérale (Fed), est prête à tout pour empêcher une rechute de l’économie, à moins de deux mois de l’élection présidentielle.

Dette. En revanche, les États-Unis sont dans une situation de conflagration potentielle, susceptible de plonger l’économie mondiale dans un trou noir. La mésentente des démocrates et des républicains sur la manière de réduire les déficits colossaux et la dette (16.000 milliards de dollars, soit un peu plus de 100% du PIB) dont souffre leur pays pourrait, dans les prochains mois déclencher automatiquement des coupes budgétaires dramatiques, le non-paiement de certains fonctionnaires et la suppression de services publics. Les Américains appellent cette menace la fiscal cliff la « falaise budgétaire ». On a calculé qu’elle ferait chuter de quatre points la croissance des États-Unis, qui basculeraient alors dans la dépression, entraînant le reste du monde avec eux.

A.F.

———————————————————-

L’Afrique est-elle en danger?

Pour Jean-Philippe Stijns, économiste au centre de développement de l’OCDE, la réponse est oui. Indubitablement, le  continent est en  danger. Les rouages du commerce international et de la finance jouent leur rôle à la hausse comme à la baisse. Lors de la première phase de la crise, c’est l’émergence de nouveaux partenaires comme la Chine qui a sauvé l’Afrique. Mais la croissance y ralentit aujourd’hui. La transmission passera également par les investissements étrangers. Enfin, on parle aussi d’une transmission éventuelle par le canal financier, avec un assèchement des liquidités en cas de faillite de grands groupes bancaires actifs en Afrique. Mais j’y crois moins, cela ne s’est pas produit après 2008 malgré les prédictions.

Pour Paul-Harry Aithnard, directeur de la recherche d’Ecobank, la réponse est non. Il n’y a pas de vrai danger pour la croissance. Les conséquences de la crise actuelle sont moins fortes qu’en 2009, où le choc avait été violent. Il existe certes un risque de perturbations pour des pays très exposés à l’international, comme le Kenya, le Nigeria ou le Ghana. Mais de manière générale, l’Afrique sera relativement moins touchée que d’autres zones émergentes comme l’Amérique Latine et l’Asie. Ce que je crains le plus est un ralentissement des projets. Enfin, la situation actuelle doit être considérée comme une menace mais aussi comme une chance. Le continent peut en effet être vu encore davantage comme le dernier grand relais de croissance.

14 septembre 2012

Les deux défis à relever (Géo n°403 – septembre 2012)

Depuis dix ans, l’Afrique montre un nouveau visage, plus rassurant. Sa croissance économique permet désormais d’envisager la sortie de la pauvreté de pans entiers de sa population. Les défis restent encore gigantesques. Les besoins additionnels en infrastructures, premier frein au développement au sud du Sahara, se chiffrent à plus de trente milliards d’euros annuels. Le Sahel nous rappelle que l’alimentation de millions de personnes n’est toujours pas assurée. Il faut combler ce retard, alors qu’à horizon 2050, la population totale aura doublé, pour atteindre près de deux milliards, le nombre d’urbains aura triplé, et le réchauffement climatique se traduira par un recul des précipitations et un accès encore plus difficile à l’eau.

Le développement durable est la condition de la pérennité de notre existence à tous dans un monde fini. L’Afrique ne pourra pas en faire l’économie. Le continent possède de nombreux atouts, à commencer par son potentiel en énergies renouvelables : géothermie, solaire, éolien. L’amélioration de l’accès à l’énergie est cruciale pour sortir le continent de sa dépendance alimentaire. C’est à cette condition qu’il pourra faire sa révolution agro-industrielle. Le développement d’une agriculture contractuelle, plus productive grâce à des filières mieux structurées, est indispensable à la sécurité alimentaire des campagnes et villes africaines. La modernisation, la mécanisation et le développement de l’agriculture constituent la seule véritable solution pour mettre le continent à l’abri des risques liés à l’incertitude des marchés mondiaux, et lutter efficacement contre la malnutrition. La disponibilité en terres arables et le recours accru à l’irrigation constituent des réservoirs de production additionnelle considérables.

Il faudra des emplois pour offrir un avenir à la nombreuse jeunesse africaine, car l’exode rural résulte plus de l’attrait des lumières de la ville que d’un développement industriel en quête de main-d’œuvre, comme ce fut le cas en Europe ou comme cela se passe dans certains pays émergents. L’agriculture est le premier employeur au sud du Sahara. L’industrialisation constitue un formidable gisement. Enfin, investir dans l’éducation et la santé accélérera la transition démographique, sans quoi la croissance courra sans cesse après la population, après le risque malthusien.

L’Afrique ne peut faire d’impasse environnementale. Les investissements doivent tenir compte de l’impact du réchauffement climatique et de la disponibilité en ressources naturelles. Pour ne prendre qu’un exemple, vingt ans d’expérience de l’Agence Française de Développement dans le bassin du Congo démontrent que le développement des filières du bois est compatible avec la préservation de la forêt, grâce à la mise en place de plans d’aménagement, d’éco-certifications et d’accords de lutte contre les activités illégales.

L’Afrique ne peut faire d’impasse sociale. Son développement ne peut se réaliser au détriment de ses populations, même les plus vulnérables. Celles-ci sont porteuses de savoirs inestimables. C’est en s’appuyant sur ces connaissances que le continent relèvera ces défis. En Guinée, les techniques traditionnelles de culture du riz de mangrove apportent des solutions efficaces pour contribuer à l’autosuffisance du pays. Au-delà, il faut renforcer le poids des sociétés civiles dans la construction des politiques publiques, mieux écouter ce qu’elles ont à dire.

L’Afrique doit concilier croissance économique, révolution démocratique et transition verte. Elle possède les moyens d’y arriver.

Dov Zerah, Directeur Général de l’Agence Française du Développement (AFD).

13 septembre 2012

Compétitivité africaine : décollage imminent (Jeune Afrique n°2696 du 09/09/1012)

Dans son rapport 2012-2013 sur la compétitivité, publié le 5 septembre, le Forum Economique Mondial (WEF) a comparé 144 pays en se fondant sur de nombreux critères tels que la stabilité macroéconomique, la solidité des institutions, l’état des infrastructures, la sophistication des marchés financiers, la santé, l’éducation…

Verdict: les trois économies les plus compétitives au monde sont la Suisse, Singapour et la Finlande. Éjectée du top 20, la France se retrouve en 21è position.

Le classement répertorie 37 États africains, dont six nouveaux entrants (le Gabon, la Guinée, le Liberia, la Libye, les Seychelles et la Sierra Leone). Deux pays ont été évincés cette année, l’Angola et la Tunisie, cette dernière en raison des changements structurels qui ont affecté son économie et rendu impossible la collecte de données fiables.

Le rapport souligne que l’Afrique continue à dépasser la moyenne mondiale en termes de croissance et présente des perspectives favorables. Il met ainsi en lumière à la fois la capacité de résilience du continent et sa vulnérabilité aux chocs exogènes: alors que la croissance des pays africains à revenu intermédiaire semble avoir suivi de près le ralentissement mondial et que la compétitivité stagne, par exemple en Afrique du Sud et à Maurice, les pays exportateurs de pétrole ou à revenu inférieur ont été très peu touchés et progressent plus rapidement. Il n’empêche, c’est le continent qui affronte les plus grands défis en matière de compétitivité: sur les 37 économies recensées, 30 figurent dans le dernier tiers du classement. Cependant, le Nigeria (115è, +12), le Ghana (103è, +11), la Zambie (102, +11) et le Rwanda (63è, +7) réalisent de belles progressions. Ce dernier pays n’est plus devancé que par l’Afrique du Sud (52è) et Maurice (54è). Au Maghreb, le Maroc (20è) progresse de trois places tandis que l’Algérie (110è) réalise la plus mauvaise performance de l’édition 2012-2013 en rétrogradant de 23 places.

Nicolas Teisserenc