Conjoncture : au secours ! La crise revient (Jeune Afrique n°2697 du 16/09/2012)

Alors que l’Afrique semblait sur la voie de la croissance, elle pourrait être touchée par la mauvaise santé de l’économie mondiale. Récession européenne, déficit américain et ralentissement chinois: le dynamisme africain est menacé de toutes parts.

Pas de chance. Au moment où des études des médias et des livres découvrent une Afrique qui « va bien » ou qui « gagne », à rebours de l’afropessimisme d’antan, voilà que le continent est menacé par une nouvelle montée des périls. L’Europe qui enchaîne plan d’austérité sur plan d’austérité, les États-Unis qui vivent les affres du chômage structurel et même la Chine qui modère son rythme effréné de croissance annoncent un coup de froid économique. De quoi redouter une baisse des exportations de matières premières pour l’Afrique, qui a construit depuis une décennie sa croissance de 5% l’an sur l’appétit des pays riches et émergents pour les ressources de son sous-sol. Et quand ces recettes représentent 37% du produit intérieur brut comme en Mauritanie ou 76% du budget de l’État comme en Angola, le pire est à craindre.

Un autre gros nuage assombrit les perspectives: les prix des produits alimentaires repartis à la hausse parce que la sécheresse en Amérique du Nord et en Europe centrale et l’excès de pluie en Amérique latine gâchent les récoltes. Quand on se rappelle, avec la Banque Africaine de Développement (BAD), que 38 millions de personnes vivant dans sept pays subsahariens demeurent « très vulnérables » à l’insécurité alimentaire, on se demande si le cauchemar de 2008 qui avait vu le prix du riz tripler en trois mois ne pointe pas à l’horizon.

La crise dispose d’autres canaux de transmission pour provoquer des dégâts dans les économies africaines. La montée du chômage en Europe pourrait priver d’emplois nombre expatriés, et limiter leurs envois de mandats dont les villages ont tant besoin au Mali ou en Guinée-Bissau. Les banques du Nord, à la recherche de fonds propres, pourraient être tentées de réduire leurs prêts au Sud, où elles ont continué de s’implanter au cours de la décennie passée. Leurs crédits à l’entreprise africaine étaient déjà insuffisants; une raréfaction de leur soutien financier étranglerait un secteur privé sans lequel le continent ne prendra pas son envol.

Mauvais moment. Certes, ni Rio Tinto ni Chinalco ne suspendront leurs milliards de dollars d’investissements dans le fer guinéen. Les barrages prévus en Ouganda, au Cameroun ou au Mozambique continueront sur leur lancée, au grand soulagement de la main-d’œuvre africaine. Infrastructures et projets à long terme ne pâtiront guère du ralentissement redouté, mais des milliers de mineurs congolais ou zambiens risquent d’y perdre leur emploi. Comme en 2008-2009.

« La décélération va peser sur l’ensemble de l’Afrique, reconnaît Ludovic Subran, chef économiste de l’assureur Euler Hermès, à Paris. Et cela vient à un mauvais moment parce que le continent avait besoin de dix ans de plus pour mener à bien les réformes engagées avec succès, en Ethiopie ou en Ouganda par exemple. Il pourrait être obligé de consacrer son énergie à contrer ce retour de la crise et ce serait du gâchis. » La parade ? « Que l’Afrique se dote enfin de marchés communs dignes de ce nom et abaisse ses barrières douanières », répond-il. Les échanges Sud-Sud ne suffisent plus. Encore faut-il que l’Afrique acquière son autonomie en commerçant avec elle-même.

Alain Faujas

———————————————————-

Europe : régime sec

Trop de rigueur en Europe ? Les Africains s’interrogent en ces temps où Athènes, Lisbonne, Londres, Madrid, Rome, et Paris se livrent à un concours d’économies budgétaires pour complaire aux marchés financiers et les rassurer sur leur capacité à rembourser leurs dettes publiques. Une situation douloureuse qu’a bien connue l’Afrique dans les années 1990…

Chômage. À force de réduire de dizaines de milliards d’euros leurs dépenses et d’augmenter d’autant leurs impôts pour ramener leur déficit public à la limite fatidique de 3% de leur produit intérieur brut, les 17 pays de la zone euro ont fait caler leur économie. La Banque Centrale Européenne (BCE) a calculé que la zone serait en récession de 0,4% en 2012 et que la reprise ne dépasserait pas les 0,5% en 2013 (le FMI, plus optimiste, prévoit – 0,3% en 2012 et + 0,9% en 2013). Pas de quoi inciter les consommateurs à l’optimisme, au moment où le taux de chômage dépasse en moyenne les 10%, avec des pointes à 25% en Espagne et en Grèce.

Pris de langueur, le Vieux Continent risque d’acheter moins de roses au Kenya moins de café à la Côte d’Ivoire, moins de platine pour les pots d’échappement de ses voitures à l’Afrique du Sud, moins de pétrole à l’Angola, moins de minerai de fer à la Mauritanie. Et puis il ne faut pas oublier que l’Europe est le premier bailleur de l’aide au développement. Hélas, les difficultés budgétaires ont poussé certains gouvernements à tailler dans les budgets destinés aux pays pauvres, les fonds prêtés ou donnés en 2011 ayant reculé pour la première fois depuis des années. Cette pingrerie frappera en premier lieu les pays d’Afrique les plus vulnérables. Malheur à ceux dont la gouvernance effraiera les instances de Bruxelles et les investisseurs européens !

A.F.

———————————————————-

Brésil : en convalescence

Amérique latine et Afrique n’ont guère développé leurs échanges. Les seuls liens qui ont été récemment tissés entre les deux rives de l’Atlantique Sud l’ont été avec le Brésil grâce à son précédent président, Luiz Ignacio Lula da Silva.

Infrastructures. C’est pourquoi il faut se réjouir que le Brésil semble sur le chemin de la convalescence après un passage à vide qui freinera sa croissance en2012 à 2,5%, selon le FMI. La poigne de fer de sa présidente, Dilma Rousseff, semble en bonne voie de permette au pays de réussir les défis de la Coupe du monde de football de 2014 et des Jeux Olympiques de 2016. Deux échéances qui l’obligent à se doter des infrastructures qui lui manquent… sans pour autant déséquilibrer ses comptes publics.

Infrastructures signifie minerais et énergie, ce qui devrait redonner du tonus aux cours mondiaux de ces matières premières que l’Afrique possède en abondance. À plus long terme, la bonne santé retrouvée du géant sud-américain sera le gage du renforcement de sa coopération agricole avec le continent. Car celui-ci a bien besoin de prendre des leçons de productivité dans ce domaine auprès du Brésil, devenu « la ferme du monde ».

A.F.

———————————————————-

Chine : vers une relance

L’Asie va bien. L’Indonésie se porte comme un charme, l’Inde ré accélère, Singapour est en forme,  la Chine, ultime recours dans conjoncture chancelante, inquiète. Va-t-elle réussir à faire repartir sa formidable croissance qui avait tiré la planète du trou où elle s’enfonçait en 2008-2009.

Le miracle de 2008 obtenu  grâce à un plan de relance de près de 460 milliards d’euro, avait assuré  à l’Empire du Milieu un rythme de 9,5% de croissance par an en moyenne. Trop rapide, car la machine s’était emballée, provoquant une bulle immobilière et une inflation insupportable. En 2011, Pékin a donc raréfié le crédit, laissé s’apprécier le yuan et corrigé le modèle excessivement exportateur de son économie. Les prix se sont assagis et la fièvre immobilière s’est apaisée, mais la croissance est tombée à 7,6% au deuxième trimestre, les exportations vers la languissante zone euro ayant reculé de près de 20% en un an, selon l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE).

Le pouvoir a procédé par petites touches pour éviter un atterrissage brutal. Il a assoupli les règles du crédit au printemps. Le 6 septembre, il a publié une liste de grands travaux où se côtoient autoroutes, ports, métros, canaux, etc. Les experts parlent de plus de 125 milliards d’euros à engager. Comme au Brésil, qui dit infrastructures dit acier, pétrole, cuivre et nickel. Autrement dit, la Chine va reprendre ses achats massifs de matières premières. L’Afrique pourrait en être avantagée, parce que l’appétit chinois pour son pétrole, son cuivre et son cobalt fournirait un surcroît de devises et d’emplois aux quatre pays qui réalisent plus de 70% des exportations du continent vers la Chine: Angola, Afrique du Sud, Soudan et Congo.

Un réveil chinois serait en outre susceptible de redonner au monde un peu d’optimisme, sans lequel l’investissement, la consommation et l’emploi resteront atones. Le continent trouverait aussi son compte dans cette nouvelle donne psychologique.

A.F.

———————————————————-

Etats-Unis : au bord de la falaise

C’est une menace par rebond que les États-Unis font peser sur l’économie africaine. Hormis les hydrocarbures, ils lui achètent surtout des produits textiles. C’est dire que la faiblesse actuelle de la croissance américaine affecte relativement peu les exportations, et donc les recettes, du continent. On peut aussi se féliciter que la première puissance mondiale se tire lentement de sa crise immobilière, que Wall Street ait retrouvé le chemin de la hausse et que les industries se redressent, même si elles embauchent trop peu pour donner un moral d’acier aux Américains et du tonus à leur consommation. Enfin, à n’en pas douter, leur banque centrale, la Réserve Fédérale (Fed), est prête à tout pour empêcher une rechute de l’économie, à moins de deux mois de l’élection présidentielle.

Dette. En revanche, les États-Unis sont dans une situation de conflagration potentielle, susceptible de plonger l’économie mondiale dans un trou noir. La mésentente des démocrates et des républicains sur la manière de réduire les déficits colossaux et la dette (16.000 milliards de dollars, soit un peu plus de 100% du PIB) dont souffre leur pays pourrait, dans les prochains mois déclencher automatiquement des coupes budgétaires dramatiques, le non-paiement de certains fonctionnaires et la suppression de services publics. Les Américains appellent cette menace la fiscal cliff la « falaise budgétaire ». On a calculé qu’elle ferait chuter de quatre points la croissance des États-Unis, qui basculeraient alors dans la dépression, entraînant le reste du monde avec eux.

A.F.

———————————————————-

L’Afrique est-elle en danger?

Pour Jean-Philippe Stijns, économiste au centre de développement de l’OCDE, la réponse est oui. Indubitablement, le  continent est en  danger. Les rouages du commerce international et de la finance jouent leur rôle à la hausse comme à la baisse. Lors de la première phase de la crise, c’est l’émergence de nouveaux partenaires comme la Chine qui a sauvé l’Afrique. Mais la croissance y ralentit aujourd’hui. La transmission passera également par les investissements étrangers. Enfin, on parle aussi d’une transmission éventuelle par le canal financier, avec un assèchement des liquidités en cas de faillite de grands groupes bancaires actifs en Afrique. Mais j’y crois moins, cela ne s’est pas produit après 2008 malgré les prédictions.

Pour Paul-Harry Aithnard, directeur de la recherche d’Ecobank, la réponse est non. Il n’y a pas de vrai danger pour la croissance. Les conséquences de la crise actuelle sont moins fortes qu’en 2009, où le choc avait été violent. Il existe certes un risque de perturbations pour des pays très exposés à l’international, comme le Kenya, le Nigeria ou le Ghana. Mais de manière générale, l’Afrique sera relativement moins touchée que d’autres zones émergentes comme l’Amérique Latine et l’Asie. Ce que je crains le plus est un ralentissement des projets. Enfin, la situation actuelle doit être considérée comme une menace mais aussi comme une chance. Le continent peut en effet être vu encore davantage comme le dernier grand relais de croissance.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :