Crise des dettes publiques : l’Afrique vaccinée contre la grippe de l’Europe ? (Les Afriques n°215 du 04/10/2012)

Trois facteurs de transmissions de la crise de l’Europe vers l’Afrique ont été passés au peigne fin dans le dernier rapport de l’agence Moody’s: les échanges commerciaux, les mouvements de capitaux et les flux bancaires. L’Afrique sera-t-elle indemne encore longtemps ?

Publié mercredi 26 septembre 2012 dans le contexte de la grisaille caractérisant les prévisions économiques mondiales, le dernier rapport de l’agence Moody’s intitulé «Africa Despite Transmission Risks From European Sovereign Debt Crisis, Stable Growth Likely», met en équation la dynamique de croissance africaine et la crise de la dette souveraine en Europe. Les trois principaux vecteurs de contagion (échanges commerciaux, mouvements de capitaux et flux bancaires) sont passés au peigne fin, région par région.

D’après le rapport, la perspective de croissance de l’Afrique pourrait s’affaiblir si la crise de la dette souveraine venait à s’intensifier vers une récession dans la zone euro plus prononcée que prévu par le scénario central de l’agence de notation. C’est en Afrique du Nord qu’une contraction plus forte qu’attendue de l’activité en Europe aurait, estime Moody’s, l’incidence la plus significative en raison de l’importance des échanges commerciaux avec le vieux continent. Près de la moitié des échanges de cette région sont réalisés avec l’UE. L’Afrique de l’Est, en revanche, serait la moins touchée, puisque moins de 15% de son volume total d’exportation est destiné à l’Europe. Dans l’ensemble, les échanges entre l’Afrique et l’Europe sont pourtant orientés à la baisse, étant passés de 11% du PIB africain en 2001 à 9,6% en 2011. C’est un indicateur qui reflète l’intégration de l’Afrique dans l’économie monde et la diversification vers l’Asie.

Flux commerciaux. En valeur absolue, les exportations de l’Afrique vers l’Europe ont augmenté de 2,7%, passant de 64,3milliards de dollars en 2001 à 174,5 milliards en2011. Sur la même période, les échanges africains avec la Chine se sont accrus de 22%. En dépit de ce trend modeste, les échanges avec l’Europe constituent encore le vecteur le plus important des échanges de l’Afrique avec le reste du monde hormis les cas de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique du Sud. C’est dire si les mesures d’austérité prises parles pays de la zone euro auront des conséquences sur le continent. A l’inverse, le Maghreb reste la région la plus exposée à l’Europe même si on y a noté une diminution de la part des exports destinés au vieux continent. Celle-ci est passée de 75% en 2001 à approximativement42% en 2001 au profit du Moyen-Orient et des USA. Cependant, le poids de l’Europe est encore prépondérant. Par exemple, 18% des exportations du Maroc sont destinées à l’Espagne, enforte crise en ce moment, alors que 16,9% sont destinées à la France. Le Maroc sera donc l’un des pays les plus affectés en cas de prolongement de la crise européenne, indique le rapport.

Pour sa part, l’Afrique de l’Ouest a vu la part de son export destiné à l’Europe stagner sur la période 2001-2010 à environ 30% de ses flux globaux. Le poids de l’Europe dans les échanges de l’Afrique centrale (41% en 2001) s’est aussi réduit au profit de l’Asie et de la Chine. En Afrique Australe, ce poids est de seulement 25% en 2011 contre plus du tiers, il y a dix ans. En Afrique de l’Est, l’Europe ne pèse plus que 15% dans les échanges commerciaux en 2011 contre 25% en 2001. Pendant ce temps, les pays de l’Asie s’imposent premier partenaire commercial absorbant 45% des exportations de la région.

Flux des capitaux. Quant à la deuxième source de contagion, les flux de capitaux (investissements directs étrangers,transferts de la main d’œuvre immigrée, investissement en portefeuille, transactions officielles), elle reste sensible au risque événement (event risk). Lors de la crise financière de 2008, pas moins de 40 milliards de dollars de sorties nettes de capitaux investis en portefeuille ont été enregistrées en Afrique.

Cela tient de la nature volatile des investissements de portefeuille. Un événement similaire à celui de la chute de Lehmann Brother pourrait se ressentir négativement sur les taux de change et les politiques monétaires en Afrique. C’est un exemple représentatif selon Moody ‘s qui estime qu’une intensification de la crise de la dette en Europe serait susceptible d’engendrer un phénomène comparable, qui lui-même serait probablement suivi d’une augmentation de la volatilité du marché des changes, remettant en cause les politiques de gestion monétaire. A noter que les flux de capitaux, restés stables en pourcentage de PIB, se sont appréciés de 5% en termes nominaux depuis 2001. Dans des pays comme le Sénégal, les transferts de la diaspora (basée principalement en Europe, France et Italie en général) représentent jusqu’à 10% du PIB. Le Nord et l’Ouest du Continent représentent la destination de 80% des flux de la diaspora africaine. D’où la vulnérabilité de ces deux régions par rapport à la situation en Europe. Quant à l’aide publique au développement accordée à l’Afrique, générée par les USA, la Grande Bretagne, la France et le Japon principalement, elle constitue la principale ressource extérieure de 20 des 28 pays à faible revenus, concentrant 52% de la population africaine. Un pays comme le Rwanda dispose d’un budget financé à 40% par les garanties et l’aide extérieure. Là aussi, compte tenu de la crise, la croissance de l’aide publique au développement devrait ralentir pour tomber à 2% entre 2011 et 2013 contre 8% sur les trois dernières années. Rapportée au PIB africain, l’aide publique au développement est en baisse continue depuis 2001. A l’inverse, les flux d’investissements directs étrangers, dopés par la Chine, sont en hausse continue depuis 2001. Là aussi, il convient de souligner que la part du continent dans ces flux n’excède pas les 5% en dépit de l’un des taux de retour sur investissement les plus élevés du monde. Le potentiel de croissance des flux des FDI en Afrique a été malmené par le printemps arabe. Ce type d’investissement s’est contracté de 42% en 2011.

Une intervention de la BAD. Néanmoins, poursuit Moody’s, si un scénario financier aussi extrême devait se reproduire, on pourrait alors s’attendre à une intervention de la Banque africaine de développement ou d’autres institutions multilatérales pour tempérer les effets pervers des mouvements de capitaux. Après la chute de Lehman Brothers, la banque africaine avait mis en place un programme de soutien à la liquidité destiné aux banques commerciales et mis en place d’importantes initiatives de soutien aux pays. Reste à savoir si la BAD dispose toujours des mêmes capacités d’intervention eu égard à ses ratios pour intervenir comme elle l’a fait entre 2008 et 2009.

S’agissant du troisième facteur de transmission de la crise, à savoir les flux bancaires, Moody’s note qu’une nouvelle intensification de la crise en Europe réduirait l’accès du système bancaire africain aux liquidités externes. L’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Nord sont, comparativement à d’autres marchés émergents, davantage soumises à l’instabilité financière qui règne en Europe en raison de la part importante de leurs expositions à travers les engagements étrangers des banques européennes.

Une croissance de 6% pour les 5 prochaines années. En dépit des risques inhérents à la crise de la dette souveraine en Europe, Moody’s projette une croissance africaine de 6% pour les cinq prochaines années.L’agence appuie ses prévisions par une marge de manœuvre budgétaire plus importante de la part des Etats africains et une l’augmentation poursuivie des flux d’investissements directs étrangers.Néanmoins, une croissance faible de la zone euro,de 0 à 2%, s’il venait à se réaliser, affecterait profondément l’Afrique.

A.W

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