« Big Pharma » passe à l’offensive (Jeune Afrique n°2699 du 30/09/2012)

Confrontés à un ralentissement de leur activité en Europe et aux États-Unis, les grands groupes occidentaux cherchent à s’adapter à la nouvelle donne du marché. Ils lorgnent de plus en plus vers le continent relais de croissance au potentiel énorme.

Echaudés par une conjoncture mondiale morose et par l’effondrement progressif du marché pharmaceutique aux États-Unis et sur le Vieux Continent, les grands groupes mondiaux envisagent d’un œil nouveau le marché africain. Amorcée il y a petite décennie la tendance se confirme. Euler Hermès table ainsi sur une progression de 17% par an en Afrique et en Asie d’ici à 2015 – contre seulement 1,3% en Amérique du Nord et 0,4% en Europe de l’Ouest. « Pendant longtemps les pays développés ont été privilégiés. Mais aujourd’hui, leurs systèmes d’assurance maladie vont mal et les laboratoires y sont de plus en plus mis à contribution. Du coup, ceux-ci cherchent des relais de croissance, notamment en Asie et en Afrique. Certes les prix doivent être ajustés, mais c’est compensé par l’effet volume », souligne Marc Livinec, conseiller sectoriel du numéro un mondial de l’Assurance-crédit.

Contraints d’adapter leurs prix au marché local, les laboratoires misent sur la quantité, privilégiant une stratégie « orientée vers la prévention, notamment en ce qui concerne les maladies infantiles », souligne Marc Livinec. Signe des temps et traduction concrète de la transition démographique et épidémiologique en cours sur le continent: les ventes d’antidiabétiques ont connu l’an dernier un boom sans précédent (+ 23,7%). Dans les dix premières ventes du marché privé figurent également les antibiotiques, les anti-inflammatoires, les analgésiques et les antiulcéreux. Les antirétroviraux, les antipaludéens et les traitements contre la tuberculose échappent, eux, pour l’essentiel au marché privé.

Dynamisme. « Globalement les marches africains progressent de 10% à 15% par an, ce qui représente une croissance remarquable en phase avec la dynamique des marchés émergents. En prenant une fourchette large on peut estimer entre 12 et 16 milliards de dollars [entre 9 et 12,5 milliards d’euros, NDLR] le marché pharmaceutique pour 2011, et les estimations tablent sur 20 à 25 milliards de dollars pour 2015, privé et public confondus », souligne Pierre Savart, responsable des opérations internationales au Leem, organisation professionnelle qui fédère et représente les entreprises du médicament en France.

« Certains marchés maghrébins pèsent déjà lourd à l’image du marché algérien (+,5 milliards d’euros en 2011), en croissance de plus de 10% par an », explique Robert Chu, président d’IMS Health France. Un développement comparable s’observe au Maroc, dont la consommation a augmenté de 15% en un an (le pays a mis en place un régime universel et obligatoire d’assurance maladie dès 2005). En Afrique subsaharienne, le Bénin et le Togo affichent un taux de croissance de 13%, et le Congo de plus de 16 %. En volume, la Côte d’Ivoire (124 millions d’euros de ventes de médicaments l’an dernier) et le Sénégal (93 millions d’euros de ventes) figurent parmi les principaux marchés francophones de la zone.

Plusieurs explications à ces taux de croissance à deux chiffres. Le dynamisme du secteur reste déterminé par des facteurs propres : « la croissance démographique et le vieillissement de la population sont essentiels, de même que la croissance économique du continent. Il s’agit de tendances lourdes, structurelles », souligne Marc Livinec. Ce qui se répercute sur les projets industriels et les acquisitions.

« Ces dernières années, malgré les soubresauts politiques, il y a eu une vraie tendance au développement des investissements sur le continent. C’est déjà une réalité au Maghreb, même si c’est moins marqué, pour l’instant, en Afrique subsaharienne », constate Pierre Sarvart. Certains pays concentrent l’attention des laboratoires occidentaux – notamment du français Sanofi, premier fournisseur en vaccins et médicaments du continent où ses investissements vont passer de 80 millions d’euros ces cinq dernières années à 120 millions d’euros dans les cinq ans à venir (lire l’interview ci-dessous). Sans surprise il s’agit des pays du Maghreb, de l’Afrique du Sud et, de plus en plus, du Nigeria, fort de ses quelque l60millions d’habitants et de sa croissance annuelle moyenne de7, 4%. « Tout dépend de la taille des marchés et des volumes à produire », résume Pierre Savart.

Investissements. Sur ces deux points, l’Algérie constitue, ces dernières années, le marché le plus dynamique. En termes de consommation médicamenteuse par habitant, elle se classe première en Afrique. Et l’an dernier les investissements étrangers dans le secteur y ont atteint 420 millions de dollars. Les coentreprises s’y multiplient à l’image de celle formée entre le groupe algérien Saïdal et l’entreprise koweitienne North Africa Holding Company pour la production d’anticancéreux (près de 33 millions de dollars), officialisée mi-septembre, ou encore entre le britannique AstraZeneca et l’algérien Biopharm (plus de 50 millions de dollars), en avril. « Le phénomène est très sensible depuis 2005, du fait de la mise en place de mesures restrictives à l’importation pour les médicaments ayant des équivalents génériques produits localement, souligne Pierre Savart. De nombreux investissements industriels ont été accomplis dans le pays, les autorités favorisant, de plus, l’achat de produits fabriqués localement par les pharmaciens d’officine et par la Pharmacie centrale des hôpitaux »

Les investissements industriels ont également été renforcés au Maroc. En revanche, « peu de pays d’Afrique subsaharienne ont aujourd’hui un marché pharmaceutique de taille suffisante pour justifier un investissement industriel; il faut donc considérer la pertinence de cet investissement à un niveau régional. Mais une condition préalable doit être remplie : l’harmonisation de la réglementation pharmaceutique en Afrique, permettant une libre circulation des médicaments homologués selon des normes internationales et une lutte efficace contre les médicaments falsifiés », estime Pierre Savart.

Assurance Maladie. Pour la consommation de médicaments, les situations restent toutefois très disparates entre des pays structurés en termes de protection sociale comme l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, l’Afrique du Sud, la Namibie et le Rwanda ; d’autres où existe une prise en charge partielle, comme la Côte d’Ivoire; certains qui commencent à étudier la mise en place d’une sécurité sociale, comme le Cameroun; et ceux où rien de tout cela n’existe, comme le Tchad. L’an dernier les 194 États membres de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) se sont engagés à réformer les systèmes de financement de la santé pour atteindre la couverture universelle, mais une poignée de pays africains seulement a franchi le pas de l’assurance maladie obligatoire (AMO). « À l’origine, celle-ci a été conçue pour une économie formelle et forte, explique Donatien Robé, spécialiste de la protection sociale et auteur de Financement de la santé en Afrique : le choix de l’assurance maladie obligatoire. C’est d’ailleurs ce qui explique que de nombreux États africains, parmi lesquels le Congo la Côte d’Ivoire, le Burkina, le Sénégal et le Cameroun, ont du mal à amorcer sa mise en œuvre alors que la promesse a été faite aux populations. Et que d’autres, à l’instar du Mali [où elle a été mise en place en 2010], du Gabon [2008] et de la Mauritanie [2007], peinent à renforcer les capacités de I’AMO. »

Si la route est encore longue avant que le milliard d’habitants que compte l’Afrique ait accès à une couverture maladie, reste qu’une « vraie dynamique du marché pharmaceutique est en marche, avec une compétition intensifiée par l’arrivée de concurrents indiens et asiatiques et l’essor de la production locale de génériques. Il va falloir composer avec ces différents paramètres », pronostique Pierre Savart Pour les laboratoires occidentaux la tâche s’annonce nettement plus complexe qu’il y a dix ans.

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Une aubaine pour la distribution

Les bons résultats des laboratoires occidentaux en Afrique se répercutent sur les comptes des distributeurs. Présent dans 20 pays et détenant 40% de part de marché, Eurapharma a ainsi vu son chiffre d’affaires progresser de 6,8% en 2011, à 864,5 millions d’euros, et envisage désormais de s’implanter au Nigeria. Preuve qu’en dépit des filières illégales le secteur est porteur – le PDG d’Eurapharma, Jean-Marc Leccia, lui prédit même un « océan de croissance sur le continent ». Si la filiale de CFAO domine le secteur, les autres acteurs affichent également d’excellents résultats. Le groupe français Ubipharm a enregistré l’an dernier un chiffre d’affaires de 400 millions d’euros. Son compatriote Tridem Pharma vise en 2012 un chiffre d’affaires de 67 millions d’euros (contre 56 millions en 2011). Présente dans 21 pays francophones, la société entend, comme Eurapharma, prendre pied en Afrique anglophone; elle a choisi le Ghana.

F.R.

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Interview d’Antoine Ortoli et Didier Rousselle, senior vice-président intercontinental chez Sanofi et vice-président Afrique chez Sanofi : « nos ventes ont progressé de 11% sur le continent »

Investissements, partenariats, développement des génériques…Les deux vice-présidents de Sanofi détaillent la stratégie du laboratoire en Afrique, où il est présent depuis quarante ans.

Jeune Afrique : Alors que 2011 y a été marquée par des investissements pharmaceutiques records, quel bilan dressez-vous de l’activité de Sanofi sur le continent?

Antoine Ortoli : Nous demeurons le premier partenaire pharmaceutique du continent. Sanofi est présent dans 51 pays africains, et nous avons réalisé l’an dernier 1 milliard d’euros de ventes, soit 11% de croissance par rapport à 2010.

Didier Rousselle : Il est important de souligner que notre chiffre d’affaires a été multiplié par dix entre 2000 et 2011. La plupart des groupes pharmaceutiques ont considéré l’Afrique comme un continent d’export, secondaire. À l’inverse, nous avons investi, créé des filiales, des usines, et développé notre production localement.

JA : Quelle est la part de cette production locale?

AO : Elle représente 60% en volume de nos produits distribués en Afrique, et nous avons mis en place des équipes locales – il y a très peu d’expatriés parmi nos 4500 salariés sur le continent. À terme, l’objectif est de porter la part de la production locale à 80%. Mais certaines technologies sophistiquées dans les domaines de l’oncologie et/ou des biotechnologies nous obligeront à continuer à importer.

JA : Avez-vous une approche spécifique du continent ?

DR : Les maladies transmissibles étant prédominantes en Afrique, nous nous focalisons sur celles-ci. Face au problème d’accès aux médicaments, nous pratiquons une politique de prix différenciés.

AO : Notre chiffre d’affaires en Afrique représente 4% de notre chiffre d’affaires global, mais nous y connaissons une croissance rapide, et le poids du continent pour Sanofi s’accroît.

JA : De 80 millions d’euros ces cinq dernières années, vos investissements sur le continent vont passer à 120 millions d’euros dans les cinq prochaines années. Quels sont vos axes de développement prioritaires?

AO : Il y a un développement progressif de nos affaires, segment par segment: VIH, diabète, pédiatrie… Ces 120 millions d’euros comprennent notamment le projet d’une nouvelle usine en Algérie, qui sera pleinement opérationnelle d’ici à cinq ans,

DR : Au Maroc, ou nous pos- sédons une importante usine de traitement contre le paludisme, nous avons construit récemment un centre de distribution qui sera prochainement inauguré. Notre projet industriel algérien, qui a été validé par les autorités, est proche du dépôt du permis de construire.

JA : Le groupe a récemment été accusé de surfacturation de médicaments en Algérie. Cette actualité judiciaire n’a pas entravé votre projet d’y implanter une nouvelle usine?

AO : On nous a accusé de menacer de renoncer à notre projet industriel… À aucun moment il n’y a eu de chantage de notre part. Nous nous sommes pourvu en cassation et je suis confiant en l’issue de cette affaire. Cela dit, je ne souhaite pas épiloguer sur une procédure de justice en cours.

JA : Vos sept usines sont implantées en Afrique du Nord, au Sénégal et en Afrique du Sud. Quelles sont vos perspectives sur le reste du continent?

AO : Aujourd’hui, trois pays représentent des marchés pharmaceutiques ayant un chiffre d’affaires annuel supérieur à 2 milliards d’euros: l’Afrique du Sud, l’Algérie et l’Égypte. Certains marchés, moins stratégiques, vont prendre de l’importance: c’est le cas du Nigeria, du Ghana et du Kenya.

JA : Outre la nouvelle usine algérienne où comptez-vous développer vos capacités de production ?

DR : Notre usine en Égypte va augmenter ses capacités et nous allons y construire un nouveau centre de distribution. En mai dernier, nous avons inauguré un nouveau centre de distribution en Tunisie.

AO : Il y a un autre type d’investissement, ce sont les acquisitions. Nous avons finalisé en juillet 2012 notre accord avec Medreich en vue de l’acquisition d’une ligne de médicaments générique pour un montant de près de 15 millions d’euros. Cette acquisition s’inscrit dans le cadre du développement international de Zentiva, notre branche générique.

DR : En Afrique anglophone, nos parts de marché étaient plus faibles qu’ailleurs. Cette acquisition permet à Sanofi d’étendre au Nigeria et à d’autres pays subsahariens notre portefeuille de médicaments génériques dans des domaines thérapeutiques clés tels que les antibiotiques, les antalgiques et anti-inflammatoires, les antipaludéens et les vitamines.

JA : Vous avez également passé un accord en mars avec le génériqueur indien Hetero pour fournir des antirétroviraux en Afrique du Sud…

AO : Les autorités de santé sud-africaines nous ont sollicité pour ce partenariat car nous sommes fournisseur de traitements contre la tuberculose, maladie connexe au VIH. Pour répondre à cette demande, nous avons signé la licence du portefeuille d’antirétroviraux (ARV) de la société Hetero, un laboratoire indien de premier plan, spécialisé dans les ARV. Grâce à cet accord, Sanofi sera en mesure d’augmenter l’offre de produits antirétroviraux fabriqués en Afrique du Sud.

JA : Une telle initiative est-elle vouée à être dupliquée ailleurs?

DR : Probablement car les pays africains devront être de plus en plus autonomes en matière d’approvisionnement pharmaceutique.

AO : C’est un axe de développement à envisager, mais il est encore trop tôt pour en parler.

JA : Que représente votre activité générique sur le continent?

AO : Sanofi a l’ambition de devenir rapidement un acteur important sur ce marché. Le partenariat signé avec Medreich doit nous permettre d’accélérer le développement de Zentiva. Aujourd’hui, note chiffre d’affaires génériques en Afrique représente plus de 50 millions d’euros, et je serai satisfait quand un tiers de notre chiffre d’affaires sera issu de notre activité générique.

JA : Quelles sont vos autres démarches en vue de faciliter l’accès aux médicaments à des prix abordables?

AO : En dehors de notre activité génériques, nous avons mis en place une politique d’accès aux médicaments qui s’applique au paludisme et à la tuberculose en concevant des prix de médicaments « no profit/no loss ». Depuis 2010, la fondation Sanofi Espoir permet également de faciliter l’accès aux traitements. Elle a pour mission de contribuer à réduire durablement les inégalités de santé en répondant aux enjeux essentiels en matière de prévention, de formation et d’accès aux soins. Ces trois dernières années, la grande majorité des projets qu’elle a permis de concrétiser l’ont été en Afrique.

Propos recueillis par Fanny Rey

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