Spécial sommet de la Francophonie (Les Afriques n°216 du 11/10/2012)

La forte progression de l’anglais dans le business et l’internet n’épargne plus l’Afrique Francophone. Longtemps réduite aux aspects politiques, la Francophonie avance à pas forcés vers l’économie. Dossier.

La Francophonie décomplexée

La francophonie doit choisir son modèle. S’il s’agit d’un club, ce serait le premier dont les membres n’ont aucun privilège, aucun tatouage ou signe extérieur de reconnaissance. Si c’est une association, elle doit alors fixer son but. Il n’est jamais trop tard pour clarifier les choses. En quarante ans d’existence, l’organisation peine à trouver sa place sur la scène politique, économique et culturelle mondiale. Les postures légitimes d’un Abdou Diouf et d’un Boutros Boutros Ghali ont beau être fortes, elles n’ont pas pu compenser l’absence de but et l’absence de moyens qui caractérisent cette organisation. Il faut le dire, en s’auto-excluant de la politique et de l’économie au départ, la francophonie s’est condamnée à jouer les seconds rôles. Le culturel seul ne nourrit pas son homme. Il est temps que l’organisation apprenne à parler business et… anglais. La francophonie décomplexée que nous appelons de nos vœux serait une sorte de rempart contre l’uniformisation de ce monde. C’est la voix de la diversité face au rouleau compresseur du modèle anglo-saxon. Tout en favorisant les plateformes d’échanges économiques, cette francophonie de Malraux ne devrait pas renoncer à son idéal de la diversité. Certes au moment où se tient ce sommet de la Francophonie en RDC, l’on est bien loin des idéaux. La France, qui a vu l’ascension d’une droite bien décomplexée, impose un assimilationnisme souvent en contradiction avec la vision d’un monde multiculturel qui serait l’apanage de la Francophonie. De même, l’Hexagone a sans doute opté pour le mariage de raison plutôt que le mariage du cœur, en scellant son destin avec celui de l’Union Africaine. Depuis, on a l’impression -et les hésitations de François Hollande à faire le déplacement de Kinshasa le prouvent si bien que la Francophonie ne revêt plus d’importance pour l’Elysée. Ce sommet ne fait-il pas doublon avec celui de France-Afrique, s’interroge-t-on dans certains think tank proches des centres de décision ? De même, la France semble depuis Rocard avoir déclaré ne pas pouvoir accueillir tous les francophones du monde. Des milliers d’étudiants africains, qui ont appris à raisonner dans la langue de Molière, optent aujourd’hui pour les universités anglo-saxonnes, bien en vue dans le classement de Shanghai, et dont le prestige est, à l’image de l’anglais, mondial. Ce désintérêt de la francophonie n’est pas le seul apanage de la France. L’exemple du Rwanda fait rêver jusque dans le pré carré. Le bilinguisme brandi par le Gabon est à ranger aussi dans les choix de la raison. Le déclin économique de la France, l’essor des BRICS (dont aucun ne parle français), ajouté au retard supposé ou réel de l’Afrique francophone, par rapport à sa consœur anglophone, alimentent bien des supputations dans les capitales africaines. Peut-être une francophonie bien décomplexée, et résolue à s’imposer comme deuxième ou troisième langue dans les instances mondiales et les pays non francophones, contribuerait à sauver la donne.

Adama Wade, Directeur de la Rédaction

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La Francophonie économique en route ?

Quelque 53 Etats membres, 2 membres associés et 13 observateurs font la Francophonie. Disparate, elle comprend la Roumanie, mais n’inclut pas l’Algérie, 1er pays à parler français, en dehors de la France. La Francophonie c’était tout sauf le business … Dossier.

Les locuteurs de la langue de Molière dans le monde n’égalent pas la population de la Chine. Avec 890 millions de personnes, les peuples ayant en partage le français pèsent 13% du PIB mondial. Ce chiffre, issu des rencontres de la francophonie économiques (les RIFé), tenues au mois de juillet 2012 à Québec, donne une bonne idée de la perte d’influence de ce qui était considéré au 19e siècle et jusqu’à la seconde guerre mondiale comme la langue de la diplomatie dans les flux économiques et électroniques mondiaux. Au sein même de l’espace francophone, les flux entre pays parlant la langue représentent moins du cinquième (soit 688,4 milliards de dollars américains) de leurs échanges avec le reste du monde. Ce n’est pas un hasard si les échanges sont faibles entre pays francophones. Cet ensemble n’a jamais eu vocation à intervenir dans la sphère économique. A l’inverse du Commonwealth, il n’y a pas de visa francophonie, de facilité de circulations, ni de conventions économiques fortes entre pays francophones. «Si la francophonie est un club, il est le premier club sans privilèges», avait coutume de dire un fin observateur des arcanes de la politique africaine en poste à Addis Abeba. Les entrepreneurs francophones ont donc peu de supports les encourageant à traiter ensemble. Hormis le Forum francophone des Affaires, créé en 1987 mais sans avancées réelles, la Francophonie s’exprime rarement en business.

Bref, au sortir des rencontres de Québec de cet été 2012, délégués et experts étaient au moins d’accord sur une chose : l’urgence de replacer l’économie au centre de la francophonie à l’instar du Commonwealth (communauté des richesses) britannique. La question devrait être discutée lors du sommet de la francophonie de Kinshasa. Il en est de même des recommandations de Québec, comme l’instauration de la mobilité des hommes d’affaires dans l’espace francophone (une sorte de permis de circulation), le développement du réseautage, l’institution d’un espace numérique francophone, la valorisation de la culture entrepreneuriale, l’accès au financement local et régional,…

L’inexorable progression de l’anglais. Ces mesures, somme toute modestes, permettront-elles de réconcilier le français avec le business? Beaucoup de pays d’Afrique francophone ont introduit la langue de Shakespeare dans leurs programmes scolaires. L’exemple du Rwanda, qui a «switché» vers l’anglais dans la période post-conflit, fait des émules déclarés ou non. Ainsi, l’annonce du Gabon, à une dizaine de jours du sommet de la Francophonie, d’introduire le bilinguisme selon «le modèle Rwandais», a semé le trouble sur l’axe Libreville-Paris. «Le Rwanda avant était un pays francophone faisant partie de la Francophonie (…) il fait partie aujourd’hui des deux communautés: Francophonie et Commonwealth. Le chef de l’état gabonais entend introduire l’anglais dans notre pays», a affirmé Alain Claude Bilie Bye Nze, porte-parole de la présidence lors d’une conférence de presse. Et de préciser : «Pourquoi ne nous inspirerions-nous pas d’une telle expérience pour voir comment le Gabon, pays francophone, peut dans les prochaines années décider d’introduire l’anglais dans un premier temps comme langue de travail nécessaire (…) puis plus tard voir comment l’anglais peut devenir une seconde langue». Le moins que l’on puisse dire est que la mondialisation et ses puissants vecteurs que sont l’anglais, le dollar et internet poussent beaucoup de pays africains à céder à l’uniformisation. A cela s’ajoute, une demande très forte d’étudiants d’Afrique francophone qui ne rencontre pas d’offre suffisante dans les universités françaises, belges ou canadiennes. Autre facteur qui ne participe pas au rayonnement de la langue de Molière, le déclin économique de la France et l’essor spectaculaire des BRICS qui opèrent leurs transactions en anglais à l’instar des puissances anglo-saxonnes qui leurs servent de modèles. «Ne pas parler anglais c’est se couper de 98% des flux financiers mondiaux», explique ce gérant de fonds suisse qui explique le retard des pays d’Afrique de l’ouest francophone dans le capital investissement par ce facteur linguistique. «Les fonds d’investissements anglo-saxons ne parlent qu’une seule langue : l’anglais. Ils préfèrent investir à Accra ou Lagos plutôt qu’à la Bourse d’Abidjan ou de Libreville», poursuit- il. Le glissement de ce qui était autrefois appelé pré carré français vers le Commonwealth est-il à lier avec le recentrage de la politique étrangère française autour de l’Union Européenne ? Si de De Gaulle à Mitterrand, la France cultivait ses relations avec l’Afrique au même niveau que celles la liant avec l’Europe, elle a tendance depuis à se resserrer sur l’Union Européenne. La Francophonie ne semble plus peser dans l’agenda des locataires de l’Elysée. Les choses se sont détériorées depuis 2004 avec la politisation de la question de l’héritage de la colonisation, qui ne devait, de prime abord, opposer que des historiens. Compte tenu d’une ligne dure incarnée par des pays comme l’Algérie, qui a fait de la non-adhésion à la Francophonie, un des axes de sa diplomatie, il est clair que la francophonie est un concept chargé. «Il faut décomplexer la Francophonie», écrivait Hervé Bourges en 2008 dans un rapport remis au ministère de la coopération. «Un demi-siècle après les indépendances, notre langue commune est une liberté et une force partagée, nous devons nous concentrer sur la manière dont nous pouvons en tirer le meilleur parti pour tous les francophones», pouvait-on lire dans ce rapport qui rappelait le respect de la diversité culturelle comme source d’enrichissement pour la pensée politique. «J’ai longtemps été opposé à la francophonie, je considérais que c’était du néocolonialisme. Eh bien, j’ai changé d’avis ! Je trouve que c’est une idée de modernité, qui va dans le sens de la diversité et du dialogue des cultures que je mets au-dessus de tout. Elle respecte nos cultures nationales». Ces mots du poète et homme politique Aimé Césaire, prononcés en 2005, donnent sans doute la définition de la francophonie telle que perçue par les africains et les peuples d’outre-mer.

D’autre part, si la France s’est recentrée sur l’Europe, les pays d’Afrique francophone opèrent un véritable rééquilibrage de leurs diplomaties. Sur le plan politique, l’Union Africaine a progressivement viré dans l’anglais depuis l’intégration de l’Afrique du Sud. Le passage de témoin entre le gabonais Jean Ping et la sud-africaine Dlamini Zuma à la présidence de la Commission de l’Union Africaine dépasse le cadre symbolique. Durant cette longue bataille, la diplomatie sud-africaine a axé sa communication sur l’émancipation de l’Afrique, taxant le Gabon de faire le jeu de la France. On est loin, en Afrique, du temps où Habib Bourguiba et Léopold Sédar Senghor posaient les premiers jalons de la Francophonie. Le 20 mars 1970 à Niamey, l’organisation naissait sous la forme d’une agence de coopération culturelle et technique. Il lui a fallu 25 ans (1995) pour se doter d’un Secrétariat général. Un changement institutionnel introduit en 1999 transformera la Francophonie en organisation intergouvernemental. Puis, le 23 novembre 2005, l’agence devient l’Organisation internationale de la Francophonie. Mais à aucun moment, lors de ces mutations, il n’a été question de sortir la Francophonie des domaines de la culture et de la coopération où ses fondateurs l’avaient enfermé, dès le début. Il manquait à la charte de Francophonie des aspects concrets relatifs aux affaires ou, pour parler en bon français de la mondialisation, au business.

A l’instar de la chaîne de télévision TV5, l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) souffre de cette perception d’une officine au service du rayonnement culturel de la France à l’étranger. Financé à 50% par ce pays, logé à Paris, cette instance n’a pas joué les premiers rôles dans la résolution des crises majeures qui ont frappé l’Afrique francophone ces dernières années.

MBF

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France : 136 millions d’euros seulement pour la Francophonie

Le seul British Council anglais vient de lancer un programme visant à faire passer le nombre de locuteurs anglophones de 2 milliards à 3 milliards avec un investissement de 150 millions d’Euros. En effet, le Royaume-Uni considère sa prédominance linguistique et l’extension du nombre de locuteurs anglophones comme un enjeu commercial et stratégique. D’où le développement des structures d’enseignement de l’anglais partout dans le monde, afin de développer des liens privilégiés dans les milieux d’affaires et dans les populations (qui constituent des réserves de consommateurs). En regard, le budget total que la France consacre à la Francophonie, toutes institutions confondues, s’élève à 136 millions d’Euros, celui de l’OIF ne représente que 80 millions d’Euros, et les programmes de l’OIF pour l’enseignement et la promotion du français se montent à environ 6 millions d’Euros, contre 150 millions au Royaume-Uni. Les moyens budgétaires dont dispose l’Organisation Internationale de la Francophonie s’élèvent à plus de 80 millions d’Euros pour 2008, dont la moitié provient de la France. L’OIF dispose de quatre représentations permanentes à Addis Abeba (auprès de l’Union Africaine et de la Commission économique de l’Afrique de l’ONU), à Bruxelles (auprès de l’Union Européenne), à New York et à Genève (auprès des Nations unies) ; de trois bureaux régionaux (Afrique de l’Ouest, Afrique centrale et océan Indien, Asie-Pacifique) situés respectivement à Lomé (Togo), Libreville (Gabon) et Hanoï (Vietnam) et de deux antennes régionales à Bucarest (Roumanie) et à Port-au-Prince (Haïti). L’OIF dispose également de trois organes subsidiaires : l’Institut de la Francophonie numérique, l’Institut de l’énergie et de l’environnement basé à Québec (Canada- Québec) et le Comité international des jeux de la Francophonie.

Source : rapport Hervé Bourge (2008)

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Francophonie en bref

La Francophonie est un ensemble d’états et de gouvernements «ayant le français en partage» : 55 membres (dont deux membres associés) et 13 observateurs répartis dans les différentes régions du monde : 10 en Afrique centrale ; 6 en Afrique de l’Est et Océan indien ; 11 en Afrique de l’Ouest ; 5 en Afrique du Nord et Moyen-Orient ; 6 en Amérique et caraïbes ; 6 en Asie-Pacifique et 24 en Europe (dont 14 sont membres de l’Union européenne), regroupant une population de plus de 800 millions d’habitants. Il existe près de 200 millions de locuteurs francophones sur les cinq continents. La langue française est la huitième langue la plus parlée dans le monde.

Les orientations et priorités de la Francophonie sont fixées par le Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement des pays ayant le français en partage. Réaffirmées au dernier Sommet de Bucarest (octobre 2006), elles sont au nombre de quatre :

– Promouvoir la langue française et la diversité culturelle et linguistique

– Promouvoir la paix, la démocratie et les droits de l’Homme

– Appuyer l’éducation, la formation, l’enseignement supérieur et la recherche

– Développer la coopération au service du développement durable et de la solidarité

Source : rapport Hervé Bourges (2008)

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