Archive for novembre, 2012

26 novembre 2012

Capitalisme d’état : actionnaires à part entière (Jeune Afrique n°2706 du 18/11/2012)

Monter au capital des grands groupes et peser dans les conseils d’administration. Telle est la nouvelle stratégie des pays africains pour influer positivement sur la gestion des secteurs clés de leur économie, générer plus de richesses et créer davantage d’emplois.

« Dans cette Afrique où les écosystèmes se redéfinissent, il faut que l’État et les sociétés nationales aient voix au chapitre. » Abdelnor Chehlaoui, associé gérant d’AM Capital, a fait un choix rare pour un financier: apporter aux gouvernements africains l’expertise acquise auprès des multinationales. Depuis la création de leur banque d’affaires en 2006, lui et son associé Joël Krief, forts de deux décennies d’expérience sur le continent, ont ainsi aidé le Gabon et la RD Congo à monter de véritables stratégies actionnariales.

Partenariat. À Libreville, AM capital, associé pour l’occasion à la première banque du pays, BGFI Bank, a structuré le partenariat capitalistique entre l’État et le groupe Rougier, spécialiste du bois coté à Paris. « Le président Ali Bongo Ondimba avait pour ambition d’accroître massivement la transformation locale de grumes. Nous avons donc aidé le gouvernement à négocier une prise de participation de 35% – soit une minorité de blocage – de la Caisse des dépôts et consignations dans le capital d’un holding créé ad hoc, Rougier Afrique International, qui regroupe les actifs de production et d’exploitation commerciale de Rougier dans tout le bassin du Congo. Cette position actionnariale, alliée à une gouvernance propre, permet d’être associé aux orientations industrielles et de partager équitablement la création de valeur. Auparavant sleeping partner [« partenaire dormant », NDLR], l’État devient un proactive partner [« partenaire proactif »] », s’enthousiasme Abdelnor Chehlaoui.

Pour le Gabon, l’objectif est assumé: gérer activement et intelligemment ses intérêts financiers et industriels, en pesant réellement sur les décisions des grands opérateurs économiques. Un point de vue confirmé par Marie-Yvonne Charlemagne, directrice financière de Rougier: « Nous avons pensé qu’il était stratégique d’avoir l’État à nos côtés pour conforter notre développement dans un marché émergent en forte évolution. Il se trouve que nos intérêts sont communs. Notre partenariat se déroule sereinement et nous n’avons pas à subir d’interventions politiques dans nos opérations. »

Stratégies. En Afrique subsaharienne, l’État est de retour sur la scène économique, mais on est loin de l’alternative classique: laisser-faire total ou dirigisme étatique. « Dans les années 1990, il n’était question que de privatisations, rappelle Boris Martor, associé chargé de l’Afrique au sein du cabinet d’avocats Eversheds. L’époque semble aujourd’hui plus favorable au capitalisme d’État. » En entrant dans le capital des sociétés, directement ou indirectement (via des fonds souverains ou de grandes institutions bancaires publiques), les États africains n’entendent plus seulement capter des dividendes, mais aussi et surtout accompagner les stratégies des grandes entreprises privées évoluant dans des secteurs clés.

Au-delà de la simple prise de participation, l’idée est de prendre appui sur ces fleurons pour développer des filières locales modernes et créatrices de richesses ou d’emplois. Les pays africains entendent en effet pouvoir enfin s’appuyer sur les ressources naturelles abondantes de leurs sols pour développer les économies locales. Dans le domaine minier, par exemple, le Gabon développe une stratégie intégrée : l’État a pu monter à 35% sa participation dans la Comilog, filiale du français Eramet, qui extrait le manganèse du gisement de Moanda. Parallèlement, une École des mines et de la métallurgie est en cours de création sur le même site, afin de former une main-d’œuvre locale qualifiée et faire naître les compétences nécessaires à l’explosion des filières minières.

Fleuron. La stratégie de la RD Congo dans le même secteur repose sur la Gécamines, une société de statut privé dont l’État possède la totalité des parts. L’ancien fleuron a ainsi su s’imposer, à la grande surprise des parties prenantes, dans deux méga opérations de fusion-acquisition. Pour l’État il ne s’agit pas uniquement de toucher des royalties, mais aussi d’asseoir et de financer sa stratégie de reconquête du domaine minier congolais. « La question est de savoir comment les États peuvent équilibrer leurs rapports avec les grandes sociétés minières, sachant que les sols et les mines leur appartiennent explique Jean-François Mercadier, associé gérant du cabinet Heenan Blaikie, à Paris. La fiscalité est le moyen naturel de retirer des revenus de ces actifs, mais si l’État veut jouer un rôle d’actionnaire, il doit avoir une approche d’investisseur. »

Les dangers du capitalisme d’État sont connus: populisme, corruption et amateurisme. Ainsi, que penser de la déclaration récente du ministre camerounais des Mines qualifiant « d’aventuriers» les opérateurs miniers actifs sur le territoire national et réclamant la création d’une société publique pour gérer les richesses du sous-sol ? Comment expliquer que la RD Congo propose de s’arroger d’office, et sans engager un sou, jusqu’à 35% de chaque projet minier alors qu’elle n’est toujours pas parvenue à concrétiser les 5% que son code minier lui accorde depuis plusieurs années? Dans la même veine, la Guinée se réserve le droit d’acheter jusqu’à un cinquième de toute société minière, en plus de la participation (gratuite) de 15% déjà prévue par son code minier. De fait, les sociétés publiques ou parapubliques mises en place pour rassembler et gérer les participations étatiques s’apparentent davantage à des caisses noires qu’à de véritables entreprises. « Alors qu’elles pourraient devenir plus souvent des opérateurs à part entière, il existe encore trop peu d’exemples de sociétés publiques prenant position ailleurs sur le continent », constate Boris Martor.

Certains pays n’ont de surcroît tout simplement pas les moyens humains de traduire en actes leurs ambitions actionnariales et de gérer ensuite intelligemment leurs participations. « J’ai rencontré un ministre malien qui a reconnu devant moi que son gouvernement n’a pas les moyens de participer pleinement aux conseils d’administration dans lesquels il siège », souligne un homme d’affaires. « Les trois quarts des États ne savent même pas ce qu’ils ont en portefeuille. Ils ne connaissent ni la valeur ni le niveau de leurs participations », assène un banquier. Le manque de compétences au sein des administrations constitue un frein important à l’émergence d’un véritable capitalisme d’État. Le risque est, au final, d’inquiéter et de faire fuir les investisseurs.

Choix moral. Poupak Bahamin, associée chez Norton Rose, prévient: « Lorsque la participation publique est trop importante, cela peut décourager les nouvelles injections de fonds, puisque chacun des autres actionnaires sait qu’il devra abonder la part de l’État, généralement non diluable et qu’il ne peut pas toujours assumer. » C’est le cas, notamment dans des secteurs extrêmement capitalistiques comme les ressources naturelles. De manière générale, les gouvernements africains n’ont pas les moyens de certains autres pays émergents comme la Chine ou les pays du Moyen-Orient qui, eux, peuvent sans difficulté financer un véritable capitalisme d’État.

D’un point de vue moral, également, pourquoi les États subsahariens iraient-ils investir dans de grands secteurs stratégiques, avec le risque financier qui pèse sur tout actionnaire, plutôt que dans les infrastructures ou dans l’éducation? « Le capitalisme d’État est une tendance forte, prévient Boris Martor. Mais il faut accompagner les gouvernements dans cette transition, sans quoi nous risquons d’assister à un nouvel échec, au même titre que pour les privatisations passées dont on n’a mesuré les effets que dix à quinze ans plus tard. » Prudence donc…

Nicolas Teisserenc

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19 novembre 2012

Bharti mise sur le e-learning (Jeune Afrique n°2705 du 11/11/2012)

Pour doper ses ressources humaines, le groupe indien a mis en place un programme d’apprentissage en ligne.

Fruit de deux années de gestation, cet outil de développement de carrière doit faciliter la mobilité professionnelle – verticale comme latérale – des salariés de Bharti Airtel en Afrique. « Nos employés sont notre principale source d’avantage compétitif », aime à répéter David Ssegawa, directeur des ressources humaines. De fait, le programme de formation à distance qui vient d’être mis en place vise avant tout à accroître les compétences et la productivité. Avec, en filigrane, l’intention de développer une culture d’apprentissage et de communauté.

Pour ce projet, l’opérateur indien a sollicité le premier fournisseur de formation en ligne sur le continent, le sud-africain The Learning Resources Management Group (LRMG). Lancé début août, le portail de Bharti cible quelque 5000 salariés dans les 17 pays africains où le groupe est implanté. « Après trois mois, la moitié d’entre eux ont déjà joué le jeu, or nous avions tablé sur 30% pour la première année », se félicite Jérémie Ferré, l’un des dirigeants de LRMG.

À la carte. Si Bharti avait déjà expérimenté des solutions de e-learning à petite échelle, la nouveauté consiste ici en une formation rapide et ponctuelle, avec des coûts réduits pour l’entreprise. À raison d’une heure par semaine, chaque utilisateur peut désormais suivre cinq cours par an: trois alignés sur le plan de développement de l’opérateur et deux modules à la carte en fonction de leurs ambitions de carrière. Comptabilité, informatique, ressources humaines, service client… Ils disposent d’une gamme de 500 cours individuels, proposés en anglais et en français. Côté évaluation, 80% des connaissances doivent être validées pour que les nouveaux acquis figurent sur le plan de développement personnel.

F.R.

19 novembre 2012

La croissance rwandaise en péril (Jeune Afrique n°2705 du 11/11/2012)

Soupçonné de soutenir une rébellion en RD Congo, Kigali est privé d’une internationale. Cela pourrait remettre en question les importants progrès économiques réalisés.

Kigali, la ville jardin, dont les routes serpentent à travers un paysage verdoyant et vallonné, fait grise mine en ce début de novembre. Pas seulement à cause de la saison des pluies, qui, d’ailleurs, touche à sa fin, mais surtout en raison des inquiétudes suscitées par la suspension, depuis près de trois mois, de l’aide de plusieurs partenaires du Rwanda. Les États-Unis, le Royaume-Uni, la Suède et la Banque africaine de développement (BAD) ont déjà gelé quelque 128 millions de dollars de subsides (environ 100 millions d’euros).

À l’origine de cette décision: un rapport onusien accusant le Rwanda de soutenir l’Armée révolutionnaire du Congo (ARC, ex-M23) qui sévit dans l’est de la RD Congo. Réfutant ces accusations, le Président Paul Kagamé a profité de la tribune offerte par la Conférence économique africaine qui se tenait dans la capitale rwandaise du 30 octobre au 2 novembre, pour alerter l’opinion internationale: « Supprimer l’aide au Rwanda sous prétexte de vouloir résoudre le problème congolais risque de créer un problème supplémentaire », a-t-il déclaré.

Selon les prévisions faites par le Fonds monétaire international (FMI) avant même le gel des aides, la croissance du pays devrait ralentir. Le Rwanda reste une économie fragile, dont le budget dépend à près de 50% de l’aide internationale. De tait, la question de la suspension de l’aide divise les bailleurs de fonds internationaux. « Le Rwanda a montré qu’il pouvait réaliser de bons résultats sur le plan économique. Les bailleurs de fonds doivent soutenir cette success-story », souligne Shantayanan Devarajan, économiste en chef pour l’Afrique de la Banque mondiale. Dans son rapport « Doing Business » 2013, l’institution vient de classer le Rwanda au deuxième rang des pays ayant constamment amélioré leur environnement des affaires depuis 2005.

En matière de développement le pays a réduit, sur les cinq dernières années, son taux de pauvreté de neuf points. « Cette baisse est plus rapide que ce qui a été observé en Asie de I’Est », commente Shantayanan Devarajan. Le revenu moyen par habitant a explosé, de 214 à 620 dollars entre 2000 et 2011.

Autosuffisance. À l’origine de cette avancée, la réorganisation de l’agriculture autour d’un double objectif : produire pour assurer la sécurité alimentaire et faire en sorte d’exporter le surplus. Mis en œuvre depuis plus de cinq ans, ce programme Permet au pays d’atteindre l’autosuffisance. Si la facture des importations a globalement augmenté de 52% en 2011, à 1,63 milliard de dollars, la part des produits agroalimentaires y est minime.

« Deux programmes majeurs ont permis d’atteindre ce résultat », explique Tony Nsanganira, directeur exécutif intérimaire du Rwanda Development Board (RDB), une institution dépendant directement de la Présidence. « D’abord, la consolidation des terres, détaille-t-il. Il a fallu convaincre les petits exploitants de se mettre en coopératives pour disposer de surfaces plus grandes et d’utiliser des engrais pour augmenter la productivité. Ensuite, dans l’élevage, le programme One Cow Per Poor Family [une vache par famille pauvre, NDLR] a permis d’accroître la production laitière et le revenu de certaines familles pauvres des zones rurales. »

Toutefois, les experts estiment que la transformation reste insuffisante. « Nous en sommes conscients. C’est pour cette raison que nos investissements actuels visent à améliorer l’accès à l’électricité [le kilowattheure coûte 0,14 euro au Rwanda, contre 0,09 en moyenne pour les pays voisins] et à renforcer la capacité humaine à travers des programmes de formation », explique Tony Nsanganira. « Nous avons toujours exporté notre café comme une matière première, ajoute-t-il. Nous encourageons désormais le secteur privé à générer de la valeur ajoutée avec des produits finis emballés. » Pour le secteur public, il s’agit d’amener chacune des filières à des niveaux de production et de rendement qui peuvent intéresser les investisseurs privés.

« Pour les cinq prochaines années, nous prévoyons que la part de l’agriculture descende a 25 % du PIB [contre 35 actuellement et que celle de l’industrie monte à 20% ou un peu plus [contre 17%] », poursuit Tony Tsanganira. Mais c’est surtout sur les services que mise le pays pour transformer son économie. Remis sur les rails depuis quelques années, notamment grâce à la mise en valeur de la faune, le tourisme est en plein essor. En 2011, l’activité a rapporté 251 millions de dollars, un chiffre en hausse de25,5% sur un an. Les hôtels poussent à Kigali. Un Hilton et un Radisson Blu devraient ouvrir prochainement.

Selon Gilles Guerard, directeur général d’Ecobank Rwanda, « le pays veut développer le tourisme d’affaires et se positionner comme un hub régional des services ». Pour cela, il investit massivement dans l’éducation, les infrastructures de télécommunications et le développement des services financiers. La suppression de l’aide internationale pourrait remettre en question toutes ces ambitions.

Stéphane Ballong, envoyé spécial

16 novembre 2012

La croissance c’est bien…l’emploi c’est mieux (Jeune Afrique n°2703-04 du 28/10/2012)

Malgré son dynamisme économique, l’Afrique peine à satisfaire la demande en travail de ses habitants. Industrie, agriculture, services… Quels sont les secteurs d’avenir pour un développement plus juste? Le débat est ouvert.

L’Afrique, terre de contrastes. Zone de forte croissance (5% en moyenne au sud du Sahara en 2012), le continent détient aussi la palme de la pauvreté et des inégalités sociales. Certes, près de 31 millions de ménages ont rejoint la classe moyenne au cours de la dernière décennie, mais 47% des Subsahariens vivent avec moins de 1,25 dollar par jour, tandis qu’en Asie du Sud cette proportion est de 36% et qu’elle tombe à 6,5% en Amérique latine et dans les Caraïbes. Officiellement, le taux de chômage n’est que de 9% sur l’ensemble du continent. Mais 28% seulement des 400 millions d’Africains en âge de travailler ont un emploi stable, et l’écrasante majorité des actifs œuvrent toujours dans l’informel. L’essor de la finance, des télécoms ou encore de la grande distribution a permis de créer des millions de nouveaux emplois, mais pas de quoi changer la donne. Kako Nubukpo, économiste togolais, explique: « Les secteurs qui contribuent le plus à la croissance économique [mines, pétrole, gaz, NDLR] ne sont pas forcément ceux qui créent le plus grand nombre d’emplois. »

D’ici à 2020, quelque 122 millions de nouveaux demandeurs d’emploi arriveront sur le marché, alors qu’au rythme actuel le continent ne devrait créer que 54 millions de postes: le fossé est immense. Ces statistiques, révélées début septembre par le cabinet McKinsey Global Institute dans une étude intitulée « Africa at Work », auraient dû produire une véritable déflagration. Il n’en a rien été. Aujourd’hui, le monde des experts semble pourtant unanime pour appeler à des programmes en faveur d’une « croissance inclusive », c’est-à-dire reposant sur tous les secteurs de l’économie et génératrice d’emplois.

Agriculture (14 millions d’emplois d’ici 2020) : concilier familial et commercial. L’agriculture est considérée comme le secteur le plus stratégique pour faire face au défi de l’emploi. La moitié de la population active africaine travaille dans ce champ d’activité qui devrait selon les prévisions de McKinsey Global Institute, créer près de 8 millions d’emplois d’ici à 2020. Le chiffre pourrait atteindre 14 millions si des politiques efficaces étaient mises en œuvre, telles que l’expansion des fermes à vocation commerciale sur les terres cultivables non exploitées et le développement des cultures plus intensives en main-d’œuvre (palmier à huile, hévéa, canne à sucre). Selon McKinsey Global Institute, quand 1000 ha de céréales emploient 50 personnes, le palmier à huile, l’orange et la tomate requièrent respectivement 350, 800 et 2000 emplois sur la même surface.

« La priorité n’est guère là », rétorque Bruno Losch, économiste au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), qui suggère que, « plutôt que l’agriculture d’entreprise, il faut renforcer l’agriculture familiale, car elle occupe près de 90% des actifs agricoles et génère la plus grande part des revenus ruraux ». D’après ce chercheur français, les investissements privés doivent être privilégiés en aval et en amont du secteur, et la sécurité alimentaire doit rester au centre de l’analyse. Les produits vivriers (maïs, mil, sorgho, céréales, manioc, etc.) «sont plus aisés à transformer localement et favorisent la diversification des activités et l’emploi », explique-t-il. «Les autorités publiques doivent soutenir ce secteur en lui facilitant l’accès au crédit et en améliorant les systèmes d’information, de transport et de stockage pour réduire les pertes post récolte [entre 10% et 20% de la production] », ajoute pour sa part Kako Nubukpo. « Il est encore possible de promouvoir en Afrique une agriculture destinée à la sécurité alimentaire et aux exportations, tranche Mthuli Ncube, économiste en chef de la Banque africaine de développement (BAD). Le continent possède 60% des terres arables non cultivées du monde, mais il ne représente que 10% de la production mondiale. »

Industrie (15 millions d’emplois d’ici 2020): développer la manufacture légère. L’Afrique doit aussi relancer son industrialisation. C’est sa principale faiblesse. La contribution de cette branche au PIB du continent ne cesse de reculer, de 15% en 2000 à 12% en 2011 pour les 27 premières économies africaines, selon McKinsey Global Institute. Quelque 15 millions d’emplois nouveaux pourraient être créés d’ici à 2020: à condition que chaque pays parvienne à identifier clairement ses points forts. Ainsi, les pays essentiellement agricoles peuvent se spécialiser dans l’agro-industrie. Les pays à faibles revenus peuvent aussi miser sur la forte croissance de leur population et des niveaux de salaires très bas pour attirer une industrie légère tournée vers l’exportation.

Tandis qu’un ouvrier non qualifié est rémunéré 44 dollars par mois en Éthiopie, 105 dollars en Zambie et 180 en Tanzanie, il perçoit 105 dollars au Vietnam et 240 dollars en Chine. D’après la Banque mondiale, dans des conditions identiques, la productivité d’un ouvrier africain est comparable à celle d’un Asiatique. Si bien que, à l’instar de Maurice qui a mis en place avec succès une zone franche, de plus en plus de pays (Éthiopie, Tanzanie, Gabon…) tentent de développer un cadre favorable au secteur manufacturier pour attirer les investissements privés.

« La délocalisation de certaines activités de l’Asie vers l’Afrique peut être une piste intéressante », concède Makhtar Diop, vice-président Afrique de la Banque mondiale. « Mais plus que les mesures incitatives [avantages fiscaux, libre mouvement des capitaux…] qui sont souvent offertes aux investisseurs, le succès des zones économiques repose beaucoup sur l’existence d’infrastructures », explique Mthuli Ncube, de la BAD. Car si la main-d’œuvre peut coûter moins cher dans de nombreux pays africains, faute d’infrastructures, les coûts de transport, de la logistique et de l’énergie font que le produit fini y revient nettement plus cher que dans la plupart des pays émergents.

Henri-Bernard Solignac-Lecomte, chef du bureau Europe, Moyen-Orient et Afrique de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), complète: « Il faut éviter que ces zones deviennent des forteresses dans lesquelles viennent s’installer les grandes entreprises pour se protéger de l’environnement local des affaires. Créer une zone industrielle sans prévoir une fiscalité adaptée à l’essor des PME locales, créatrices d’emplois, ne serait pas bénéfique pour l’économie du pays. »

Services (13 millions d’emplois d’ici 2020): miser sur la classe moyenne. C’est le secteur de demain: les services (distribution et tourisme principalement) offrent aussi un gros potentiel d’emplois nouveaux, estimés à quelque 13 millions à l’horizon 2020. Ce champ d’activité devrait surtout être porté par la croissance de la classe moyenne qui passera, selon les différentes prévisions, d’un peu plus de 90 millions de foyers aujourd’hui à près de 130 millions dans les huit prochaines années. Ces ménages dépensent en moyenne 27% de leurs revenus dans des produits de grande consommation. L’objectif est de faire passer dans le formel ces activités aujourd’hui presque réservées à l’informel.

De même, dans le tourisme, si des pays comme la Tanzanie (grâce à ses parcs nationaux) parviennent à attirer un nombre sans cesse croissant de visiteurs, les États subsahariens dans leur grande majorité peinent à tirer profit de leur potentiel. La raison ? « Des dessertes aériennes inadaptées et trop chères, des procédures de délivrance de visa souvent complexes et un grand déficit en infrastructures hôtelières », détaillent les analystes de McKinsey Global Institute. Et pourtant, ce secteur est celui dans lequel la création d’emplois est la moins coûteuse. Dans le tourisme, un investissement de 250.000 dollars suscite ainsi 200 emplois stables… soit deux fois plus que dans les autres secteurs.

Stéphane Ballong

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Les matières premières sont-elles une malédiction ?

« OUI » pour Philippe Chalmin, économiste spécialiste des matières premières, Paris-Dauphine

« Aucun pays n’a vraiment réussi à asseoir son développement économique sur l’exploitation des matières premières. Non seulement elles ne favorisent pas la diversification des économies, mais en outre elles créent peu d’emplois. Elles sont un facteur de mauvaise gouvernance, de corruption et d’appauvrissement général des populations. La RD Congo et dans une moindre mesure l’Afrique du Sud en sont des exemples. Le Chili, premier producteur de cuivre au monde, est le seul pays à avoir réussi son développement économique grâce à ses ressources naturelles. C’est sans doute l’exception qui confirme la règle. La Banque mondiale tente d’accompagner les pays producteurs, mais avec un succès très mitigé. »

« NON » pour Mario Pezzana Directeur du centre de recherche de I’OCDE

« Il n’y a pas de fatalité. Au contraire, le Chili a donné un exemple remarquable en utilisant les rentes provenant de l’exploitation de ses ressources minières dans des fonds de pension qui ont servi à financer la transformation de son économie. Autre exemple, la Colombie a décidé de consacrer les royalties provenant de l’exploitation du gaz et du charbon à la création d’un fonds, en partie anticyclique. Environ 10% de ce fonds est destiné au financement de l’innovation et 40% au développement des régions (infrastructures et soutien aux entreprises). Voilà deux exemples qui montrent que les gains issus de l’exploitation des ressources naturelles peuvent servir à émanciper un pays de cette dépendance »

16 novembre 2012

Formation ultra-sélecte à Kigali (Jeune Afrique n°2703-04 du 28/10/2012)

Le Rwanda a fait appel à la prestigieuse université américaine Carnegie-Mellon pour créer un campus d’élite consacré aux technologies de l’information et de la communication.

Kigali a visé haut. Très haut. La capitale rwandaise, qui ambitionne de devenir le leader continental en matière de technologies de l’information et de la communication (TIC), accueille depuis cette année une antenne de la prestigieuse université Carnegie-Mellon de Pittsburgh, aux États-Unis. Classée 51è au palmarès mondial des universités 2012 de Shanghai, celle-ci atteint même le 9è rang dans les technologies et l’informatique. Des spécialités qui seront enseignées à l’université Carnegie-Mellon du Rwanda (CMU-R). Le projet est ambitieux: d’ici à 2015, un campus de 16 ha de 13 millions de dollars (près de 10 millions d’euros), financé par la Banque africaine de développement (BAD), doit sortir de terre pour recevoir jusqu’à 300 étudiants qui obtiendront les mêmes diplômes que leurs homologues américains. Une première en Afrique pour un établissement de ce niveau. Une partie des enseignants viendra de Pennsylvanie, tandis que l’autre, recrutée pour l’antenne de Kigali, enseignera à Pittsburgh au moins deux semestres au préalable afin de s’imprégner de la culture maison.

CMU-R a déjà débuté ses formations pour les professionnels et accueille la première promotion de son master en sciences des technologies de l’information avec l’ambition de former des créateurs de start-up. Un second master – en génie électrique et informatique – doit compléter l’offre dès 2015. Au moins quatre années d’études supérieures et une bonne maîtrise de l’anglais sont nécessaires pour prétendre à ces cursus. « Nous ne prenons que les meilleurs étudiants », précise Michel Bézy, professeur et directeur adjoint de la CMU-R.

Subvention. Mais le principal obstacle reste le coût de la formation: 38.900 dollars par an. Le gouvernement rwandais, à l’origine du projet, le subventionne  – on parle de 95 millions de dollars sur dix ans – et offre des bourses couvrant la moitié des frais d’inscription. Cette aide est toutefois réservée aux ressortissants de la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC : Burundi, Kenya, Ouganda Rwanda et Tanzanie). Malgré cela, la première promotion n’a pas fait le plein: sur 40 places, 24 étudiants seulement se sont inscrits.

Pierre Boisselet