Conjoncture : et pourtant elle tourne (Jeune Afrique n°2713 du 06/01/2013)

Malgré les crises internes et externes, l’Afrique démontrera en 2013 encore sa capacité de résistance. Mais de là à devenir une locomotive mondiale, il y a un pas que seule l’accélération des réformes permettra de franchir.

Le monde s’enfonce, l’Afrique devient son sauveur. En 2013, les économies du continent devraient croître, tout comme en 2012, de plus de 5% en moyenne. Soit très nettement au-dessus de l’Amérique du Nord (environ 2,2%) et d’une Europe (1,1%) qui plonge chaque jour davantage vers la récession et le chômage de masse. Cette année, parmi les 30 principales économies qui croîtront le plus, 16 seront africaines, estiment les prévisionnistes du Fonds monétaire international (FMI). Vingt pays du continent verront leur richesse nationale augmenter de plus de 6%.

Le retour de la Côte d’Ivoire sur le devant de la scène et la poursuite de l’envolée du Nigeria sont autant de bonnes nouvelles en Afrique de l’Ouest. Et les perspectives extraordinaires de la Tanzanie et du Mozambique jouent à fond pour une forte croissance dans l’Est. Ébranlé par la crise financière internationale depuis cinq ans, le continent devrait néanmoins souffrir des difficultés européennes. Les économies les plus intégrées dans le système économique mondial en pâtiront plus que les autres, et l’évolution d’une poignée de pays, dont l’Égypte et l’Afrique du Sud, reste incertaine.

Obligation. Maîtriser des comptes publics soumis à rude épreuve sans provoquer de flambée sociale, poursuivre la professionnalisation du monde politique et taire enter les exigences du privé au plus haut niveau, lever les premiers freins à une industrialisation durable du continent: tels pourraient être les objectifs prioritaires des décideurs africains en 2013. Le continent a montré jusqu’à présent sa capacité de résistance. Il devra aller plus loin désormais et répondre à une double obligation historique : 1) Prouver sa capacité à devenir une véritable locomotive mondiale comme la Chine l’a été depuis une décennie, et non plus suivre, avec plus ou moins de chance, la tendance asiatique. 2) Transformer la manne tirée de l’exploitation des ressources naturelles en véritable stratégie de développement, créatrice d’emplois durables et de richesses partagées.

Réformer l’État-providence

Comme 2012,2013 sera l’année des déficits. Connu sous le nom de déficits jumeaux, le phénomène associera dégradation de l’équilibre des comptes publics et aggravation du déficit de la balance commerciale. « Les politiques fiscales ont généralement été relâchées en 2012, car plusieurs pays ont été lents à renforcer des positions budgétaires qui s’étaient dégradées après le retournement économique mondial, en raison d’une baisse des revenus et d’une pression accrue en matière de dépenses », expliquent les équipes de recherche d’Ecobank.

En 2013, les déficits des comptes publics en Afrique subsaharienne francophone devraient dépasser pour la quatrième année consécutive les 3% du PIB pour les pays importateurs de pétrole. Avec des pointes dans certains pays fragiles comme la Guinée. « La position fiscale du Cameroun continue à se dégrader, reflétant des dépassements en matière de dépense et une mauvaise collecte des revenus non pétroliers », souligne également Ecobank.

En première ligne des réformes nécessaires : la refonte des politiques de subvention des carburants, des produits alimentaires et de l’énergie. Au Maroc, ces subventions représentent autour de 6% du PIB. Dans la première économie d’Afrique centrale, le Cameroun, les seules aides aux carburants coûtent 3% du PIB. « Les institutions multilatérales ont toujours été très réticentes envers les subventions énergétiques, spécialement celles sur les carburants », souligne Victor Lopes, économiste chez Standard Chartered Bank. « Le FMI note que dans certains cas ces subventions sont aussi importantes que le budget dévolu à la santé… Qui plus est, ce ne sont pas les populations les plus pauvres qui en bénéficient nécessairement le plus », note-t-il.

Les États africains, s’attaqueront-ils en 2013 à ces aides socialement très délicates ? Certains, comme le Maroc et la Tunisie, ont annoncé leur volonté de le faire en redirigeant ces subventions vers les populations les plus démunies. Mais la vague de protestation sociale suscitée début 2012 par la suppression des subventions sur le carburant au Nigeria, finalement amendée, a marqué les esprits.

Développer la culture du résultat

Le recours à des personnalités issues du secteur privé pour des postes clés dans les gouvernements deviendra-t-il la règle ? En 2012, le Sénégal s’est ainsi illustré avec la nomination d’Amadou Kane comme ministre de l’Économie et des Finances. Ancien PDG de la filiale sénégalaise de BNP Paribas, il a rejoint un Premier ministre issu comme lui du monde économique, Abdoul Mbaye, homme d’affaires et ancien banquier lui aussi.

La Côte d’Ivoire, lors du dernier remaniement ministériel en novembre, a nommé Jean-Louis Billon ministre du Commerce, de l’Artisanat et de la Promotion des PME. Patron du groupe Sifca (huile de palme), il est une figure incontournable du business en Côte d’Ivoire et en Afrique.

Au Gabon, le Premier ministre nommé en février 2012 n’est autre que Raymond Ndong Sima, ancien PDG de la Compagnie forestière du Gabon et ex-directeur général d’Hévégab. Au Cameroun, l’ancien directeur général d’Afriland First Bank, Alamine Ousmane Mey, a été porté à la tête du ministère des Finances fin 2011.

Les voisins du Nord ne sont pas en reste. Si, sous l’ère Ben Ali, les entrepreneurs étaient plutôt tenus à distance, le gouvernement tunisien de transition n’a pas hésité à placer Jalloul Ayed, ancien boss de BMCE Bank, au ministère des Finances. Arrivé au pouvoir, Ennahdha n’a ensuite pas dérogé à la règle, en nommant Elyes Fakhfakh ministre des Finances et du Tourisme : ii fut notamment directeur général adjoint du sous-traitant automobile Cotrel. Au Maroc, Aziz Akhannouch, ministre de l’Agriculture et de la Pêche maritime, contrôle le groupe Akwa, qui rassemble une cinquantaine de sociétés.

La mode devrait se poursuivre en 2013. Pour le politologue et journaliste sénégalais Yoro Dia, recourir à ces pontes de l’industrie ou des banques montre avant tout un changement de conception de la politique, désormais fondée sur le résultat et l’atteinte des objectifs fixés par les chefs d’État, au-delà des contingences politiques.

Favoriser l’industrialisation

C’est le passage obligé pour une croissance durable et créatrice d’un plus grand nombre d’emplois. Pourtant, au cours de ces dix dernières années, le continent n’a guère brillé en matière d’industrialisation. Les chiffres en témoignent: malgré sa croissance soutenue, l’Afrique dépasse à peine 1% de la production industrielle mondiale. Selon les estimations du cabinet McKinsey, la part du secteur manufacturier dans le PIB des 27 plus grandes économies africaines a reculé de 15% en 2000 à 12% en 2010.

Pour inverser cette tendance et rattraper son retard, le continent doit lever un certain nombre de freins majeurs, à commencer par la faiblesse des infrastructures, déficitaires et souvent obsolètes. « En Afrique de l’Ouest, les chemins de fer datent de la période coloniale, pas un seul rail n’a été posé depuis les indépendances », déplore un haut cadre de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Résultat : pour transporter un conteneur de Dakar à Ouagadougou – soit un trajet d’environ 2000 km -, il faut dépenser plus de 7.500 euros et passer pas moins de 55 points de contrôle. En Chine, sur la même distance, ce coût est d’environ 1750 euros par la route et de quelque 750 euros par voie ferrée.

Si aujourd’hui ce sont près de 55 milliards d’euros qui sont investis annuellement dans le développement des routes, des chemins de fer ou encore des équipements énergétiques, la Banque Mondiale estime à 90 milliards d’euros par an le montant nécessaire pour aider l’Afrique à combler son déficit en infrastructures. La Banque Africaine de Développement (BAD), qui consacre déjà près de 38% de ses engagements à ce type de projets, a récemment appelé les banques centrales africaines à attribuer une partie de leurs réserves de change (estimées à plus de 375 milliards d’euros) au financement des infrastructures. L’initiative connaîtra-t-elle une avancée en 2013?

Mais outre le déficit de routes, de chemins de fer ou encore de centrales énergétiques, le difficile accès au financement, les coûts élevés des transactions financières et la fragmentation des espaces économiques sont par ailleurs autant d’entraves à l’industrialisation de l’Afrique. La résolution de ces problèmes devra compter parmi les priorités des décideurs au cours de la nouvelle année qui commence.

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Les favoris

Soudan du Sud : Après une chute de 55% en 2012 en raison de l’arrêt de la production pétrolière, le PIB devrait bondir de 69,6% en 2013.

Libye : Après l’effondrement de 2011 (-59,7%) et l’incroyable rebond de2012 (121,9% le pays devrait afficher une croissance de 16,7%.

Mozambique : Pour la 13è année consécutive, le PIB croîtra de plus de 6% (8,4% selon le FMl), porté notamment par le potentiel énergétique du pays (charbon et gaz).

UEMOA : La croissance moyenne des huit États ouest-africains devrait se maintenir au-dessus de 5% malgré la crise au Mali, notamment grâce aux % attendus en Côte d’Ivoire.

Les perdants annoncés

Soudan : Le FMl table sur 0% de croissance en 2013; le pays ne parvient toujours pas à se remettre de sa partition, mi-2011, qui lui a fait perdre les trois quarts de sa production pétrolière.

Gabon : Malgré le vaste plan stratégique développé par Libreville, la baisse de la production pétrolière freine les ambitions: le FMI prévoit 2% de croissance.

Tchad : Dans un pays qui se marginalise économiquement le pétrole ne suffit plus à tirer la croissance, qui devrait s’établir à 2,4%.

Madagascar : La croissance (autour de 2,6%) restera suspendue aux résultats des élections présidentielles.

Les pays à risques

Mali : La faiblesse de l’État et le début d’une guerre pourraient plonger le pays un peu plus dans les abîmes.

Kenya : La principale économie est-africaine est menacée par une élection présidentielle à hauts risques.

Rwanda: La suppression de l’aide au développement, en raison de la crise dans l’est de la RD Congo, met en péril la croissance.

Egypte : La radicalisation du pouvoir et la marginalisation économique du pays inquiètent.

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Des chiffres officiels en deçà de la réalité

Au départ, on doutait que la croissance au sud du Sahara s’inscrive dans la durée. Mais après une douzaine d’années de progrès ininterrompu malgré la crise mondiale, cette inquiétude s’est évanouie. Le renouveau ne découlerait pas simplement de découvertes pétrolières: le Fonds Monétaire International (FMl) rapporte que la croissance subsaharienne hors pétrole a atteint une moyenne annuelle de 5,4% ces cinq dernières années.

Or les chiffres officiels minimisent probablement la réalité africaine. Il y a deux ans, le Ghana a rectifié une erreur dans le mode de calcul de son PIB, qui prenait uniquement en compte l’activité dans les secteurs bien établis, en omettant ceux en plein essor tels que la téléphonie mobile. Résultat: son PIB a décollé de plus de 60%. Le Nigeria s’apprête à faire de même, avec des conséquences qui pourraient être aussi spectaculaires, faisant s’envoler de 15% l’estimation du PIB pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne.

De même, les enquêtes auprès des ménages prenant en compte des indicateurs tels que la qualité du logement, la santé et l’éducation suggèrent que la consommation au sud du Sahara s’est accrue de 3,5% par an ces vingt dernières années. Soit plus de trois fois plus vite que ne l’indiquaient les comptabilités nationales. Les statistiques de mortalité infantile sont l’indicateur le plus positif de tous: entre 2005 et 2010, le taux de mortalité chez les moins de 5 ans au Sénégal est passé de 12,1% à 7,2%. Le Rwanda et le Kenya ont fait presque aussi bien. L’Inde a mis vingt-cinq ans pour en arriver là.

Comment expliquer ces progrès? Par le cours des matières premières et la montée de la Chine comme consommateur et investisseur, en grande partie. Mais aussi par l’amélioration du ratio des adultes actifs et la révolution de la téléphonie mobile.

La progression du continent n’a pas été uniforme. Qu’importe. Les success-stories sont bien plus impressionnantes que ne le suggèrent les moyennes africaines. Certaines vedettes de ce décollage économique – Angola, Nigeria et Tchad – doivent leur progression au pétrole. D’autres se relancent après une guerre civile. Le Mozambique est un exemple de pays en paix depuis le début des années 1990, ne produisant pas encore de pétrole mais dont le PIB par habitant a pourtant décollé de 4,8% chaque année entre 1995 et 2010; dans ce laps de temps, la part de l’agriculture dans le PIB a chuté de 42% à 26 % pendant que l’industrie, la construction et les services connaissaient la tendance inverse. De son côté, le paisible Ghana affiche un respectable 2,6% de croissance annuelle.

Il y a moins de vingt ans, il était communément admis que les pays enclavés, divisés ethniquement et en proie aux maladies tropicales n’avanceraient jamais. Aujourd’hui, cette vision fataliste a fait long feu.

@ Financial Times et Jeune Afrique 2013

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