Archive for février, 2013

27 février 2013

Spécial Kenya (Jeune Afrique n°2720 du 24/02/2013)

Les élections générales sont imminentes. Le premier tour des présidentielles, prévues pour le 4 mars prochain, permettra de prendre la mesure du chemin parcouru depuis les dernières élections et les troubles sanglants qui les ont accompagné. La société civile et le monde économique retiennent leur souffle…

Elections : fils à papa

Leurs pères se sont affrontés, et, le 4 mars, Raila Odinga et Uhuru Kenyatta seront les favoris dans la course à la présidentielle.

Le 12 décembre 2013, le Kenya fêtera ses 50 ans. Et à la tête de cet encore jeune pays, un homme prolongera à coup sûr une dynastie politique née à l’heure des indépendances. Bien entendu, la situation a bien changé depuis les règnes monolithiques de Jomo Kenyatta (1964-1978) et de Daniel arap Moi (1978-2002), Le multipartisme s’est durablement installé dans le pays, et huit candidats – sept hommes et une femme – se présentent à l’élection présidentielle du 4 mars. Mais parmi eux, deux seulement ont quelques chances de l’emporter, et leurs noms rappellent les grandes batailles politiques du passé.

Le favori, l’actuel Premier ministre Raila Odinga (68 ans), n’est autre que le fils de Jaramogi Oginga Odinga, ce rival que Jomo Kenyatta fit emprisonner parce qu’il demandait la nationalisation et la redistribution des terres. Et le seul concurrent qui puisse le menacer, si l’on en croit les sondages, n’est autre qu’Uhuru Kenyatta (51 ans), fils du père fondateur, nourri à State House depuis ses deux ans. Dans ce duel de « fils de », les autres aspirants se contentent de faire de la figuration, à l’exception peut-être de la « dame de fer » Martha Karua, qui pourrait un jour connaître un destin national.

Tacticiens habiles, les deux pointures ont pris soin de s’entourer d’alliés de poids – fussent-ils d’anciens rivaux! En orange, le Luo Raila Odinga a formé la Coalition for Reforms and Democracy (Cord) avec le Kamba Stephen Kalonzo Musyoka (59 ans). Quant au Kikuyu Uhuru Kenyatta, en rouge, il a fondé la Jubilee Coalition – connue sous le surnom Uhuruto – avec le Kalenjin William Ruto (46 ans). Faut-il y voir des alliances ethniques de circonstances ? Lors du débat télévisé qui a opposé les candidats trois heures durant, les principaux protagonistes ont juré que non. Pour Kenyatta le « tribalisme  est un cancer dont souffre [le] pays depuis longtemps. Cela a été une source de maladie, une cause de mort ». Pour Odinga, « l’ethnicisme est une maladie de l’élite ».

Cassandre. Le souvenir sanglant des violences ayant suivi les élections de 2007 – environ 1300 morts et 300.000 déplacés – explique bien entendu ces propos mesurés. Même s’ils restent sujets à caution: Uhuru Kenyatta et son colistier William Ruto seront jugés par la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, à partir du 10 avril, en raison de leur implication dans les heurts de 2007.

Chez les électeurs, la crainte de nouveaux affrontements reste néanmoins palpable, et certains, comme à Nakuru, quittent les zones où les rivalités entre populations sont les plus fortes. Des diplomates et des ONG ont par ailleurs signalé que des groupes rivaux commençaient à stocker des armes dans ces régions instables. « Le principal problème qui a conduit à la violence, la dernière fois, c’est celui de la terre, a expliqué au mensuel The Africa Report l’avocat et candidat à la présidentielle Paul Muite (67 ans). Cette question n’a pas été résolue. Je ne veux pas jouer les Cassandre, mais je pense qu’on ne peut pas écarter le risque que des affrontements éclatent à nouveau.

De fait, le problème de la terre reste le principal point d’achoppement entre les deux coureurs de tête, Odinga reprochant à Kenyatta de ne pas vouloir de la réforme foncière et d’être à la tête, dans ce secteur, d’un patrimoine gigantesque et indu. Cause majeure de la rivalité entre Jaramogi Oginga Odinga et Jomo Kenyatta la question de la propriété terrienne continue d’opposer leurs enfants quelque cinquante années plus tard. Aux dépens des Kényans ordinaires qui attendent une réforme longtemps promise.

Nicolas Michel

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Croissance : attention !

Les investisseurs ont encore en tête la crise postélectorale de 2007-2008. Depuis, Nairobi a renoué avec une croissance de plus de 5 %, mais seul un scrutin apaisé, le 4 mars, permettra de consolider ces acquis.

Après cinq années d’instabilité, l’économie kényane aspire à davantage de sérénité. Comme l’ensemble du pays, d’ailleurs, toujours traumatisé par la vague de violence (environ 1300 morts) qui l’avait traversé après les élections de fin 2007 et avait perturbé durablement les grands indicateurs nationaux, à commencer par la croissance, en berne à 1,5% en 2008, contre 7% douze mois plus tôt.

« Le pays vient de dilapider un cycle entier de croissance qui ne pourra être rattrapé que si le contexte politique s’apaise enfin sur la durée » estime Aly-Khan Satchu, l’un des plus éminents analystes kényans, à l’approche des élections générales (présidentielle et législatives) du 4 mars. « Plus l’écart entre les candidats [à la présidence, NDLR] sera important au soir du premier tour et plus l’avenir sera dégagé pour le pays », pronostique encore l’économiste. Les derniers sondages, de plus en plus serrés (cf. article précédent), ne concourent donc pas à rassurer les milieux d’affaires de la principale puissance économique de l’Afrique de l’Est.

Locomotive. Car malgré les crises politiques qui ont exacerbé les tensions en 2008 puis en 2010, lors du débat constitutionnel, et les aléas climatiques qui ont plombé la production agricole en 2009 et gonflé l’inflation en 2011, le Kenya reste l’une des locomotives de la sous-région. Le pays n’a pas encore de pétrole, mais il dispose déjà de l’une des économies les plus diversifiées du continent et peut s’appuyer sur le dynamisme de son secteur privé ainsi que sur l’émergence d’une classe moyenne estimée aujourd’hui à un cinquième de la population. « Elle joue un rôle primordial dans l’économie, puisque la consommation intérieure contribue chaque année à hauteur de 74ù à la croissance du PIB », précise Aly-Khan Satchu. Le Kenya peut également compter sur la générosité de sa diaspora, première ressource en devises du pays, qui a encore injecté 83 millions d’euros en 2012, permettant ainsi de combler les difficultés rencontrées par les secteurs agricole et touristique, piliers traditionnels de l’économie kényane et qui pèsent plus d’un tiers du PIB.

Fort de ces atouts, le pays a certes évité la récession dans laquelle auraient pu l’entraîner un début de guerre civile ainsi que les effets de la crise financière internationale, mais sans avoir retrouvé le rythme qui était le sien avant ces événements. « Le Kenya alignait alors ses meilleurs taux de croissance depuis l’indépendance », rappelle Aly-Khan Satchu. Chaque année, le pays voit bien sa croissance prendre de la hauteur mais, selon le Fonds Monétaire International (FMI), celle-ci ne devrait toujours pas dépasser les 6% en2013.

Nairobi n’a pourtant pas perdu son temps ces dernières années. Les observateurs l’assurent : une fois le préalable électoral levé, le pays dispose de tous les éléments nécessaires à son décollage économique. Après avoir frôlé la catastrophe en 2011, avec une inflation qui a culminé à 18,6%, un shilling kényan malmené sur le marché des changes face au dollar et une place boursière en chute libre le gouvernement et la Banque centrale ont repris la main l’année suivante pour remettre de l’ordre dans les comptes. L’inflation, toujours préoccupante dans un pays où 40% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, a été ramenée à 7% et semble désormais maîtrisée; la devise locale a repris des couleurs grâce à une politique monétaire aussi rigoureuse qu’efficace; et l’indice boursier du Nairobi Securities Exchange (NSE) a été l’un des plus performants au monde en 2012, avec une hausse de près de 50%. Signe que, malgré les craintes affichées, les investisseurs n’ont pas abandonné le pays.

Prudence. « Ils auraient tort, vu que Nairobi est la porte d’entrée de I’EAC [Communauté d’Afrique de l’Est], qui est la zone régionale ayant enregistré en 2012 le deuxième meilleur taux de croissance de la planète derrière l’Asie du Sud-Est », souligne Aly-Khan Satchu. En plus de relancer le crédit, au point mort depuis deux ans, la baisse des taux d’intérêt consécutive à celle de l’inflation doit justement soutenir l’investissement, alors que les besoins du pays en infrastructures sont toujours aussi grands. De nombreux projets ont été lancés, de l’extension portuaire de Mombasa à la construction de routes et de centrales géothermiques, « même si les investisseurs étrangers attendent prudemment le résultat des élections », observe Patrick Obath (lire interview ci-après) président de la Kenya Private Sector Alliance (Kepsa), première organisation patronale du pays.

Seul le secteur pétrolier semble ne pas connaître de temps mort, les compagnies multipliant les forages offshores pour que le Kenya devienne un pays producteur d’ici à 2016. Cela devrait « profondément changer la structure économique du pays », selon Aly-Khran Satchu. En plus de rééquilibrer la balance commerciale et de réduire le chômage des jeunes, qualifié de « bombe à retardement » par tous les économistes, l’émergence d’une filière pétrolière permettrait au Kenya de poursuivre la modernisation de son économie, déjà lancée avec succès aussi bien dans le secteur financier que dans celui des télécoms. Reste à réorganiser l‘agriculture, qui contribue à un quart du PIB mais reste trop vulnérable aux intempéries, pendant que le tourisme, en regain de forme en 2012, subit encore les contrecoups de 2008. « Il faut restaurer la confiance, celle des touristes comme celle des investisseurs », insiste Patrick Obath. C’est tout l’enjeu économique du scrutin à venir.

Olivier Caslin

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Questions à Patrick Obath, Président de la Kepsa : « Le secteur privé a pris ses précautions »

Patrick obath, 50 ans, est président depuis 2009 de la Kenya Private Sector Alliance. L’organisation patronale revendique près de 80000 membres tous secteurs confondus.

Jeune Afrique (JA) : Pensez-vous que le scénario de 2007-2008 pourra être évité?

Patrick Obath (PO) : Personne dans le pays ne veut connaître à nouveau un tel gâchis. Je ne suis pas inquiet, car beaucoup de choses ont été mises en place ces dernières années, au niveau constitutionnel notamment, pour éviter un tel dérapage. Et le secteur privé a pris toutes ses précautions, en termes d’approvisionnement par exemple, pour ne pas être affecté dans les mêmes proportions.

JA : La situation économique est-elle satisfaisante?

PO : Malgré la crise politique, le Kenya est toujours l’économie dominante dans la sous-région, et ses fondamentaux sont plutôt solides. Cela dit, il reste évidemment plusieurs gros dossiers à traiter si le pays veut retrouver dans les deux ans le taux de croissance proche des 7% qui était le sien avant la crise. Les infrastructures doivent être modernisées, l’agriculture réorganisée, les coûts de l’énergie stabilisés. La pression fiscale est trop lourde pour les entreprises.

JA : Quelles sont les forces du pays?

PO : Le cadre des affaires s’est considérablement amélioré ces cinq dernières années. Le Kenya reste la porte d’entrée de l’Afrique de l’Est et permet de toucher un marché énorme. Le secteur des télécoms s’est également développé de manière spectaculaire depuis trois ans. Et la consommation domestique, qui pèse très lourd dans notre PIB, tire l’économie du pays.

JA : Des vecteurs de croissance?

PO : Il faut parvenir à une plus grande stabilité face à certains facteurs extérieurs comme la crise en Europe, dont les effets ont été très perturbants, mais aussi travailler sur notre mix énergétique pour ne plus être aussi dépendants du pétrole. À nous également de diversifier nos débouchés en regardant vers l’est. Notre futur se trouve davantage en Asie qu’en Europe. Enfin, il faut améliorer nos relations commerciales interafricaines : le continent ne pèse que 10% dans nos échanges.

JA : Que pensez-vous de la perspective de voir le Kenya devenir producteur de pétrole?

PO : C’est une opportunité fantastique pour le pays et son économie. En plus de doper l’investissement et de créer de l’emploi au Kenya, je pense même que cela aura un effet positif pour l’ensemble de la sous-région. Au gouvernement ensuite de mettre en place les mécanismes les plus efficaces pour éviter les dérives constatées ailleurs dans l’utilisation de cette manne. .

Propos recueillis par Olivier Caslin

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Des champions en pleine expansion

Les difficultés conjoncturelles qu’a connues le pays ces dernières années n’empêchent pas son secteur privé de rester le plus dynamique en Afrique de l’Est. Sur les 50 premières entreprises de la zone, 28 sont kényanes. Implanté dans une dizaine de pays d’Afrique de l’Est et d’Afrique Centrale, KenolKobil (hydrocarbures), premier groupe de la sous-région, faisait état d’un chiffre d’affaires (CA) de 2,57 milliards de dollars (environ 2 milliards d’euros) en 2011… soit le double de l’année précédente.

De son côté, Kenya Airways (transport aérien), qui couvre 45 destinations à travers le continent et mise sur l’augmentation de ses dessertes en Chine, affiche un CA en 2011 de 1,25 milliard de dollars, ce qui en fait le troisième groupe régional, tous secteurs confondus, derrière son concurrent Ethiopian Airlines. Quant à l’opérateur de téléphonie mobile Safaricom (filiale de Vodafone, 66% de part de marché au Kenya et 1,24 milliard de dollars de CA en 2011), il se développe localement en misant sur les services à valeur ajoutée tels que les échanges de données, les SMS et les services financiers.

Les grands groupes ont largement entamé leur régionalisation, en commençant par l’Ouganda et la Tanzanie. C’est le cas des leaders de la grande distribution, Nakumatt Holdings (349 millions de dollars de CA en 2011) et Uchumi Supermarket (125 millions de dollars), désormais présents dans la

quasi-totalité des pays d’Afrique de l’Est. Si cette expansion se focalise actuellement sur les pays anglophones, l’implantation en Afrique francophone sera la prochaine étape. Le réassureur Kenya Re (76,5 millions de dollars de CA en 2011) a pris les devants en s’installant en Côte d’Ivoire fin 2010. Signe des temps, l’Export Promotion Council a organisé, début février à Kinshasa, une foire d’exposition des entreprises kényanes, afin de promouvoir un partenariat économique avec la RD Congo.

Fanny Rey

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Pour le boss de Google, « Nairobi est un sacré hub »

Le Kenya est devenu une référence africaine en matière de technologies de l’information et de la communication. Une tendance sur laquelle l’État espère surfer en créant une « Silicon Savannah ».

Pour l’heure, Konza ne donne rien d’autre à voir que la savane à perte de vue le long de la route reliant Nairobi à Mombasa. Mais après des années d’attente, les autorités kényanes y ont enfin lancé, en début d’année, le chantier de ce qui pourrait devenir la Silicon Valley africaine – la « Silicon Savannah ». Situé à 60 km de la capitale, ce mégaprojet dont le coût estimé dépasse les 8 milliards de dollars (6 milliards d’euros) est le symbole des ambitions d’un pays souhaitant devenir l’un des foyers de l’innovation au sud du Sahara. Une fois achevé, le site regroupera, outre une université et 35.000 logements, plus de 200.000 emplois. Dix-huit multinationales ont déjà indiqué leur souhait de s’implanter à Konza Techno City fin 2013.

À raison, si l’on en croit Eric Schmidt, patron de Google. « Nairobi est devenu un sacré hub technologique et pourrait s’imposer comme une référence au niveau africain », estimait-il fin janvier, à l’issue d’une tournée l’ayant entraîné également au Rwanda et au Nigeria. Implanté depuis plus de cinq ans au Kenya, le moteur de recherche américain a en partie contribué à ce dynamisme en offrant ses services sur la Toile directement en swahili. Un défi rendu possible par l’amélioration sans précédent des infrastructures : quatre câbles sous-marins, tous mis en service après 2009, relient le pays au réseau mondial. D’autres géants du secteur, comme IBM, Microsoft ou Samsung, ont suivi la tendance en venant étoffer leur présence au Kenya.

Cerveaux. Mais c’est M-Pesa, le système de paiement et de transfert d’argent de l’opérateur de téléphonie mobile Safaricom, qui le premier a révélé le potentiel des cerveaux kényans en matière de technologies de l’information et de la communication (TIC). D’abord conçu comme un projet non commercial, ce service accessible depuis un simple téléphone portable a conquis depuis 2007 plus de 15 millions d’utilisateurs et représente 17 % des revenus de Safaricom. Il apparaît même comme l’une des principales réussites du mobile banking dans le monde.

Loin de rester cantonnée aux entreprises, l’innovation se propage aussi via les institutions. L’université de Nairobi abrite par exemple un des Fab Labs (ateliers de fabrication numérique) parrainés par le Massachusetts Institute of Technology (MIT, États-Unis). Autre réussite notable, l’incubateur iHub rassemble plus de 7.000 membres et, depuis sa création en 2010, a donné naissance à près de 50 start-up. Autant de forces vives sur lesquelles l’État pourra s’appuyer pour faire du secteur des TIC l’un des principaux contributeurs au PIB à l’horizon 2017.

Julien Clémençot

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26 février 2013

Paul Kagamé et le nouveau Rwanda (Les Afriques n°232 du 21/02/2013)

Il a quitté son pays, le Rwanda, en 1961, à l’âge de quatre ans, fuyant la persécution qui frappait alors tous les tutsis. D’autres chroniques disent que l’exil a commencé beaucoup plutôt pour Paul Kagamé. A peine âgé de 6 mois, sur le dos de sa mère. Le chemin a été long…

Il a quitté son pays, le Rwanda, en 1961, à l’âge de quatre ans, fuyant la persécution qui frappait alors tous les tutsis. D’autres chroniques disent que l’exil a commencé beaucoup plutôt pour Paul Kagamé. A peine âgé de 6 mois, sur le dos de sa mère. Le chemin a été long pour la famille Kagamé qui prend le chemin de l’Ouganda où elle s’installe dans le petit royaume de Toro (devenu administrativement un district). A peine ses études secondaires bouclées à la Old School of Kampala, le voilà dans le maquis, âgé de 22 ans, sous les ordres d’un certain Yowéri Muséveni alors en résistance contre le régime dictatorial d’Idi Amin Dadda. Ce mouvement qui deviendra la NRA (National Resistance Army) était appuyé en sous-main par la CIA.

La Centrale américaine de renseignements multiplie les rapports admiratifs sur ce fougueux officier qui jouera un rôle primordial dans l’ascension triomphale de Yowéri Muséveni. Quand celui-ci arrive enfin au pouvoir en 1986, il nomme Kagamé au poste de directeur adjoint des renseignements militaires. Quel rôle joueront les rapports de la CIA dans l’envoi de Kagamé aux USA en 1990, où il étudiera à Fort Leavenworth (dans le Kansas) le commandement militaire ? Bien avant son séjour américain, Kagamé était devenu un membre important du FPR (Front Populaire Rwandais) qui négociera au début des années 70 le plan de retour des tutsis avec Kigali. En vain, les négociations traînent. Le FPR finit par privilégier la logique militaire en prenant le maquis. La première bataille fut une boucherie. Les forces tutsies inexpérimentées sont surprises dans le maquis. Le leader historique Fred Rwigema est assassiné le 2 octobre 1990. Dès lors, Paul Kagamé, rentré d’exil par des chemins détournés, en évitant les «oreilles» de Paris, prend la direction des opérations avec la bénédiction de Kampala et de Washington. La France joue la carte du pouvoir central à Kigali, ce qui vaut une longue arrestation de Kagamé en 1991 alors qu’il avait transité par Paris, où il avait été reçu par Jean Christophe Mitterrand, secrétaire d’Etat chargé des affaires africaines. Motif avancé de l’interpellation, «terrorisme». Le chef de la rébellion ne sera libéré que sur intervention du ministre français des affaires étrangères. Cette pseudo-arrestation était une pression supplémentaire exercée par Paris afin que le rebelle arrête son combat.

Stratège dans l’art militaire, Kagamé se révèle aussi habile négociateur lors des accords d’Arusha, signés en 1993 et que d’aucuns présentaient comme la digue qui empêchera le Rwanda de sombrer dans le chaos. Paul Kagamé et Juvénal Habyarimana les parapheront après deux ans de rounds aigres. Mais, en dépit des accords, les tensions sont vives. En 1994, l’avion du président Juvénal Habyarimana est touché par une roquette à l’atterrissage à Kigali. C’est le début d’un génocide qui fera plus de 800.000 morts, selon l’ONU. Les extrémistes hutus mettront en branle un plan d’extermination des tutsis sans pitié au rythme de 10.000 morts par jour. Dix-neuf ans après ces événements, certains épisodes comportent encore des zones d’ombre. Qui a tué le président Habyarimana ?

Paul Kagamé sera accusé d’être l’auteur de l’attentat contre l’avion présidentiel, notamment par la France. Le juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière est parti plus loin en émettant des mandats d’arrêt visant plusieurs proches de Paul Kagamé. Cette thèse sera battue en brèche par le rapport balistique des experts qui, en 2012, discréditera la thèse du juge anti-terroriste français. En plus de la France, l’Espagne avait explicitement mis en cause Paul Kagamé et 40 militaires de son entourage dans l’assassinat de l’ancien président rwandais.

Sur le plan militaire, le FPR s’est imposé face à des forces armées rwandaises affaiblies par un embargo sur les armes décrété par l’ONU. Le rapport de force pousse Kagamé à la vice-présidence du Rwanda et au poste clé de ministre de la Défense en juillet 1994. Mais le combat n’était pas terminé pour Paul Kagamé. Il poursuivra la chasse aux génocidaires avec détermination. Si son régime est qualifié de «tutsi», Paul Kagamé met en place les réformes à tendance nationale, faisant adopter une nouvelle constitution en 2003 interdisant toute référence Tutsi ou Hutu. S’il est crédité d’un bon score dans l’essor économique du Rwanda, l’une des plus fortes croissances actuelles de la région des Grands Lacs, Paul Kagamé reste controversé dans son rôle joué durant les deux guerres du Congo. Un rapport de l’ONU datant de 2008 l’accuse de soutenir le rebelle congolais Laurent Nkunda, arrêté depuis et officiellement en résidence surveillée au Rwanda. Elu président de la République en 2000, il a été réélu en 2003 avec 95% des voix et en 2010 avec 93% des voix. En dépit de cette popularité beaucoup d’opposants sont muselés. Les organisations des droits de l’homme comme Reporters Sans Frontières dénoncent régulièrement les atteintes à la liberté d’expression et les assassinats politiques. Il faut, souligne RSF, 41.000 euros de capital minimum pour créer un média écrit !

Bref, sous Paul Kagamé, le Rwanda avance avec quelques embardées. Dans l’ensemble, le bilan de Kagamé est plutôt positif avec des performances économiques inégalées et une liberté de ton rare pour un chef d’Etat africain.

M.C

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Le nouveau Rwanda est tiré par les services

Un pays en plein essor qui forge son modèle sur le respect des délais et des formes que nous vous présentons dans ce dossier. Le Rwanda, tiré par le secteur des services, a bousculé les préjugés sur l’Afrique.

Depuis le génocide il y a deux décennies, l’économie du Rwanda enregistre des taux de croissance impressionnants. Le pays des Mille Collines fait partie des trois champions africains du Doing Business. L’influent magazine britannique The Economist le place parmi les 9 économies aux taux de croissance les plus élevés de par le monde. Quel est donc le secret de ce petit pays enclavé ? La réponse n’est pas évidente, même si les observateurs et les experts s’accordent à dire que le nouveau Rwanda est complétement orienté vers la croissance économique. Une expression locale dit «Invugo Niyo Ngiro», soit «Nous tenons parole». Dans le blog de la Harvard Business de juin 2011, le chercheur Heidi Grant Halvorson décrit les penseurs en deux catégories : ceux qui se demandent quel chemin ils ont déjà parcouru et ceux qui se demandent combien il reste encore à accomplir. Le Rwanda ne repose pas sur les lauriers de ce qui été accompli après le génocide, mais plutôt sur ce qui reste à faire, c’est-à-dire continuer d’avancer. Ce dynamisme a changé les mentalités. Le Rwanda ne se voit plus comme un pays enclavé, mais un pays continu sans discontinuité territoriale, avec l’objectif de réaliser la «Vision 2020». De 2006 à 2012, le taux de croissance a augmenté de 9,1% en moyenne dans ce pays incroyablement propre, ordonné et discipliné. Sur la même période, le Rwanda a doublé son revenu par habitant, qui atteint aujourd’hui 600 dollars. Cette croissance est tirée par les services, qui ont progressé à une cadence importante de l’ordre de 12%. Des enseignes prestigieuses comme Mariott, Sheraton et Radisson fleurissent aujourd’hui sur le fronton des hôtels. Des investisseurs, comme l’américain Nicholas Berggruen, ont jeté l’ancre dans ce pays, changeant tout son panorama financier. De même Carnegie Mellon a ouvert un campus universitaire à Kigali en faisant l’un des premières institutions diplomantes de recherche en Afrique. La clinique ophtalmologique Agarwal, d’origine indienne, a ouvert sa succursale au Rwanda avec des perspectives régionales. Idem pour Portek of Singapore qui ne vise ni plus ni moins qu’à investir le créneau de la logistique. De son côté, Rwandair vient d’être désigné récemment la compagnie de transport aérien africain à la croissance la plus rapide.

Le Rwanda émergent. Cette success-story repose sur une orientation stratégique du Rwanda en tant que hub des services. Le pays est en effet relié à son environnement immédiat grâce au marché commun de l’EAC (East African Community) et à la partie Est de la RDC, qui est une zone d’influence clé.

A l’avenir le hub rwandais s’attend à une explosion de la part transit en passagers et en marchandises. D’où les projections à la hausse quant à la demande en logistique. La création de nouveaux réseaux ferroviaires dans la région, la construction des routes et des infrastructures par la Chine contribuent à ce renouveau. L’aéroport international de Kigali offre déjà d’énormes possibilités pour le trafic passagers et cargo. Un nouvel aéroport est en cours de construction. Un signal positif dans l’un des pays qui présente la plus forte densité en Afrique. Le taux de pénétration du mobile est en effervescence, sans rattraper toutefois les fusées que sont le Kenya, la Tanzanie et le Ghana. Les géants que sont MTN, Tigo et Airtel sont depuis longtemps à pied d’œuvre au Rwanda, engagés dans la bataille des parts de marchés, offrant le mobile et les services internet. Le gouvernement a investi massivement pour relier le pays aux réseaux de fibres optiques. Ce qui fait de ce pays, hier enclavé une économie africaine, bien positionnée dans l’outsourcing, offrant des possibilités immenses aux banques et aux multinationales internationales à la recherche des traitements de leurs backs offices, bases de données et comptabilités, aux meilleurs tarifs possibles. C’est l’un des objectifs affichés par le gouvernement.

Des opportunités inavouées. Le Rwanda se positionne aussi comme l’un des meilleurs centres financiers de la région. Depuis le début de cette année, des facilités d’accès ont été octroyées à tous les visiteurs venant des pays africains. Le pays est en train de développer son industrie de la santé, son secteur du capital investissement et, comme nous l’avons dit ci-haut, ses services de traitement des back offices destinés aux firmes internationales. C’est le modèle de l’Ile Maurice qui est mis en avant. Il s’agit à l’instar du Rwanda, d’un «pays enclavé par la mer» certes, avec des ressources limitées et qui se positionne dans la nouvelle division du travail imposée par la globalisation (voir à ce propos l’entretien ci-dessous relatif au secteur bancaire).

En addition au secteur bancaire, celui des assurances est aussi inscrit dans une phase de croissance intéressante. L’arrivée récente du leader industriel kenyan UAP consolide le modèle de développement du pays. Les opportunités de placement à long terme, offertes par le secteur bancaire et la liquidité des secteurs financiers, sont autant d’atouts. Selon le FMI, sept des dix économies aux taux de croissance les plus élevés sont en Afrique. Le continent vient à la deuxième position après l’Asie, en termes de taux de croissance, avec 5,4% en 2012. La demande forte des ressources africaines est à l’origine de l’augmentation des échanges commerciaux avec les pays émergents comme Dubai et Chine. Les services financiers, les secteurs de la santé et du management suivent le pas. Selon le dernier rapport 2012 de Capgemini, les populations africaines à revenus élevés ont augmenté de 3,9% durant les deux dernières années, alors que dans le monde cette catégorie n’a progressé que de 0,8%. Le Rwanda compte jouer un rôle stratégique dans ce créneau en attirant les gestionnaires de fonds et les investisseurs spécialisés. L’autre signal fort du Rwanda est l’implémentation de l’East African Exchange (EAX), présentée à Davos en marge du World Economic Summit 2013. Cette Bourse, lancée dans le dernier trimestre de l’année 2012, bénéficie des concours de compagnies de renom comme Nicolas Berggruen Holding, un mastodonte new yorkais qui pèse 2 milliards de dollars. Ou encore Heirs Holdings de Tony Elumelu, ancien président de l’UBA, l’une des premières banques en Afrique, basée au Nigéria. Parmi les parrains de la nouvelle place financière, citons aussi 50 Ventures de Jendayi Frazer et Ngali Holdings, une société d’infrastructures qui intervient dans plusieurs pays africains. La nouvelle Bourse verra ses transactions démarrer cette année sur une plateforme technologique sécurisée par NASDAQ OMX et qui est déployée dans 22 marchés financiers de par le monde. Les matières premières seront cotées dans cette place. Le choix du Rwanda par les grands investisseurs s’explique par son offre technologique (infrastructures de communication) et son bon climat d’investissement, l’un des meilleurs de la région.

Au-delà des services financiers. Comme mentionné plus haut, Agarwal a commencé ses activités au Rwanda en 2012. Le groupe pèse 758 millions de dollars au Indian Stock Exchange. Connu pour son modèle économique innovant, basé sur le mixte entre les activités rentables et celles à but non lucratif, Agarwal développe 4 secteurs en Afrique.

Quant à Portek, l’opérateur portuaire base à Singapour, filiale du japonais Mitsui & Co Ltd, il présente de grandes ambitions pour le continent, avec 9 bureaux dans divers pays en Europe et en Asie, et 1200 employés. Le Rwanda vient comme première implantation en Afrique de l’Est, après une expérience réussie en Algérie et au Gabon.

Vecteur du nouveau Rwanda, la compagnie Rwandair offre un hub de transit vers le Moyen Orient et l’Asie. De la même manière que Emirates a fait de Dubai et des Emirats Arabes Unis en général son centre focal pour desservir le monde entier, non seulement pour les voyages d’affaires, mais aussi de culture, de sport, Rwandair veut contribuer au désenclavement de Kigali.

Selon le bureau rwandais de développement (Rwanda Development Board), certains secteurs ont besoin de moins d’IDE pour générer des emplois. Ainsi, le travail dans les secteurs financiers coûte seulement un investissement de 12.500 dollars comparé à 95.000 dollars dans le secteur minier ou encore 216.000 dollars dans les hôtels et les restaurants et 638.000 dollars dans les Technologies de l’information. Peu de nations africaines, en fait, ont des institutions gouvernementales qui font de telles comparaisons. Ces données expliquent le choix du secteur des services comme locomotive du Rwanda. Le pays, à la recherche perpétuelle de partenaires lui permettant d’atteindre ses objectifs, a une vision claire du chemin qu’il veut suivre. Les leaders mondiaux dans les télécoms, les services financiers traditionnels ou modernes, l’industrie de la santé se positionnent. C’est peut-être le temps pour d’autres pays africains de s’inspirer de l’exemple du Rwanda.

Hubert Ruzibiza et Ibrahima Sagna

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 «Les actifs des banques du Rwanda en croissance de 60% entre 2008 et 2012»

Yoann Lhonneur, Directeur associé de DEVLHON Consulting, cabinet de conseil en management et stratégie dans le secteur financier, a débuté sa carrière à l’international pour des banques néerlandaises. Depuis son parcours chez KPMG, il accompagne dans les pays émergents des banques de détail et d’investissement sur leurs enjeux de transformation en particulier en Afrique. Interview.

Les Afriques (LA) : Comment le secteur bancaire du Rwanda a-t-il évolué au cours des dernières années?

Yoann Lhonneur (YL) : Si le secteur bancaire rwandais reste sur un marché étroit, il a toutefois un certain nombre de cartes en main pour accélérer sa mue, initiée depuis le milieu des années 2000. Avec une croissance de plus de 60% des actifs bancaires et des dépôts entre 2008 et juin 2012, le potentiel est là, porté notamment par la croissance des encours de crédits (elle-même favorisée par des politiques volontaristes). D’autant que les niveaux des créances douteuses se réduisent tendanciellement, leurs taux ayant été divisés par 2 à 3 depuis le milieu des années 2000.

Parallèlement, la structure du secteur s’ouvre progressivement : la moitié des 14 banques agrées l’ont été à partir de 2007. De plus, la concurrence pointe à travers l’entrée d’établissements étrangers, principalement régionaux ou panafricains, tels qu’Ecobank, Access Bank, et les kenyanes Equity et I&M Bank dont l’acquisition, en juillet 2012, de la Banque Commerciale du Rwanda (BCR) avait été également opérée avec le soutien des fonds Proparco (France) et DEG (Allemagne).

Un positionnement de «spécialisation» financière sur la scène régionale pourrait s’avérer payant. Toutefois, cela ne pourra s’opérer sans innovation et montée en capacité des réseaux bancaires. L’innovation bancaire constitue effectivement une carte à jouer pour les banques rwandaises. D’autant que le secteur peut, par exemple, bénéficier de l’émulation des acteurs de la région de l’EAC (East African Community) notamment des établissements kenyans dont un des leaders a recruté plus 900.000 clients en 2011, à travers le canal du M-Banking. Ces enjeux vont aussi dans le sens d’une autre perspective pour les banques rwandaises : leur internationalisation, avec un élargissement de leur présence au niveau pays de la zone.

LA : Comment se développent les banques rwandaises sur leurs différents segments de marchés ?

YL : Les bilans des banques rwandaises sont très marqués par les activités Corporate, celles-ci représentant, par exemple, plus de 68% des encours de crédits et 70% des dépôts pour le leader bancaire.

La bancarisation progresse avec plus de 2 millions de comptes bancaires en place en 2011. Le potentiel est là pour aller plus vite encore. Le mouvement pourrait se renforcer à travers l’extension de réseaux bancaires, dont le nombre d’agences qui a plus que doublé, depuis le milieu des années 2000, ce qui n’a rien à envier aux banques kenyanes sur la même période (+66% pour le top 5). Sur le seul 1er semestre de 2012, le nombre de cartes de débit en circulation a augmenté de 54%. De plus, les plus de 480 coopératives de niveau local (dont les Coopératives d’épargne et de crédit Umurenge) se voient progressivement autorisées à accorder des prêts.

LA : Quels sont les autres enjeux de transformation pour les acteurs ?

YL : Si les niveaux de rentabilité sur actifs (ROA) des banques rwandaises sont de bonne tenue, les ressources financières du système sont encore réduites. Il semble désormais crucial de développer la «profondeur» du marché et de canaliser les financements et l’épargne de long terme. Ces enjeux nécessitent une mise en cohérence avec les autres acteurs financiers (assurance, gestion d’actifs, Bourse) et les différents secteurs économiques identifiés comme porteurs.

Propos recueillis par Adama Wade

25 février 2013

Flash éco Afrique de l’Est (Les Afriques n°232 du 21/02/2013)

Kenya : coup d’envoi des travaux d’extension de l’aéroport d’Isiolo

Le coup d’envoi des travaux d’extension de l’aéroport international d’Isiolo vient juste d’être donné. Les travaux, qui nécessiteront une enveloppe de 900 millions de shilling kenyan (7,8 millions d’Euros), permettront d’élargir la piste d’atterrissage qui pourra ainsi accueillir jusqu’à 9 avions en même temps.

Ouganda : implantation de VistaJet International

VistaJet International, leader mondial de l’aviation privée de luxe, débarque pour la première à l’aéroport d’Entebbe en Ouganda et y déploie ses opérations. Avec l’arrivée de 3 jets à Entebbe, cette compagnie compte mettre à la disposition des ougandais des vols privés vers toutes les destinations du globe. A noter qu’en 2012, VistaJet a transporté 25.000 passagers sur 10.000 vols privés internationaux.

Rwanda : initiative technologie pour l’éducation des dépourvus

Ericsson et MTN Rwanda lancent l’initiative «Se connecter au savoir». Ce projet vise à permettre une éducation de qualité par l’accès à la technologie du haut débit pour les étudiants défavorisés qui ne peuvent se l’offrir. Cette solution qui utilisera les dernières technologies sera déployée dans les écoles secondaires rwandaises en partenariat avec l’Institut de la Terre de l’Université de Columbia.

Tanzanie : nouveau chantier autoroutier

La construction de l’autoroute Makutano Juu – Mto Wa Mbu, dans la région de Mara, district de Serengeti, devrait commencer incessamment indique Tanroads, l’agence tanzanienne des routes. Ainsi donc la promesse du président tanzanien Jakaya Kikwete, faite aux populations de la région, se confirme enfin. Le premier tronçon de 50 km mis en chantier ira de Makutano Juu à Sanzate. Un second tronçon de 74 km suivra.

Burundi : 30 MW de besoins à combler

Le gouvernement burundais cherche activement des solutions pour combler un déficit d’approvisionnement électrique de plus de 30 MW. La demande domestique est de 75 MW, alors que la production nationale culmine à 40 MW auxquels il faut ajouter 15 MW en provenance de la Société internationale pour l’énergie des Grands Lacs (Sinelac), institution de la Communauté économique des pays des Grands Lacs (Cepgl).

Kenya : la Silicon Savannah voit le jour

Inscrit dans l’ambitieux plan stratégique national Vision 2030, le vaste parc technologique de Konza, dédié aux technologies de l’information et de la communication s’étendra sur plus de 2000 ha. Situé à 60 km au sud-est de Nairobi, il attire déjà des géants de l’industrie, tels que Google, Huawei, Samsung, RIM, etc. Le projet, dont le premier coup de pioche a été donné fin janvier dernier, ambitionne de faire de ce Technoparc une véritable Silicon Valley pour l’Afrique de l’Est. Son financement couvrira également toutes les infrastructures de base depuis sa propre centrale hydro-électrique jusqu’aux connexions routières rapides avec Nairobi et même une ligne de chemin de fer à grande vitesse desservant l’aéroport international Jomo Kenyatta.

21 février 2013

Finances publiques : au secours, la dette revient! (Jeune Afrique n°2719 du 17/02/2013)

Pour un Occident au bord de la faillite, le faible endettement de la plupart des pays africains est enviable. Pourtant, plusieurs institutions et spécialistes tirent déjà la sonnette d’alarme. Prématurément ?

Après une cure drastique, l’endettement du continent est au plus bas: les annulations de dette ont permis de réduire de 90% l’engagement extérieur des pays africains depuis le début de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE), en 1996.

Un nouveau paradigme qui n’a pas échappé à leurs gouvernements. Depuis 2009, année où l’endettement a atteint un plancher historique, ceux-ci ont eu massivement recours aux marchés régionaux et internationaux. Notamment pour mener des politiques de relance – un phénomène inédit -, alors que la conjoncture internationale pesait fortement sur leurs performances économiques.

La Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Sénégal, le Tchad, le Burkina Faso, le Bénin et le Gabon sont autant d’exemples qui illustrent cette tendance. La Zambie a plus particulièrement fait parler d’elle en levant 750 millions de dollars (583 millions d’euros) en septembre 2012. Ces émissions obligataires, très rémunératrices et jugées sans risque, sont appréciées des investisseurs. Ainsi, l’émission zambienne a été sursouscrite quinze fois, tandis que le dernier emprunt de la Côte d’Ivoire a été dépassé de près de 50%.Il n’en faut pas plus pour soulever les inquiétudes des observateurs.

Péché originel. En janvier l’Agence Française de Développement (AFD) a été parmi les premiers à tirer la sonnette d’alarme (lire interview ci-après), et la littérature consacrée au rythme inquiétant du ré endettement de l’Afrique s’est multipliée : Bloomberg Businessweek et le Financial Times s’en sont fait l’écho dans leurs colonnes, évoquant le risque d’un retour au « péché originel ».

En Afrique francophone, le Sénégal (lire ci-après) constitue la première alerte : depuis 2006, son endettement est passé de23 % à un peu plus de 41,5 % du PIB. La Côte d’Ivoire, en dépit du franchissement du point d’achèvement de l’Initiative PPTE en2012, est elle aussi confrontée à des tensions récurrentes sur son financement. Une situation due, selon Michèle Lamarche, associée gérante de la banque d’affaires Lazard, à l’ampleur de sa dette bancaire intérieure qui nécessite d’être refinancée régulièrement.

Mauvais procès. Aujourd’hui, certains bailleurs de fonds mettent en cause le recours aux marchés par les États africains. Une solution plus coûteuse, surtout pour des pays à l’équilibre budgétaire fragile. « Les bailleurs de fonds prêtent à des taux dits concessionnels, très faibles, mais cet argent prend beaucoup de temps pour être débloqué et nécessite de se soumettre à un programme de suivi », souligne Christian Esters, analyste chez Standard & Poor’s, qui ajoute: « Le recours aux marchés régionaux semble de plus en plus apprécié, notamment pour sa rapidité, mais les taux d’intérêt pratiqués sont élevés. Enfin, les marchés internationaux proposent des taux parfois plus intéressants, mais le risque de change peut peser très fortement sur les débiteurs [lorsque la dette est libellée en dollars et que la monnaie locale s’effondre, un problème qui n’affecte pas la zone franc CFA, arrimée à l’euro, NDLR]. »

Selon un financier ouest-africain, les institutions intentent un « mauvais procès » aux pays du continent. « Finalement, elles maintiennent les États dans une logique de dépendance, constate-t-il. Remarquez que le Ghana, souvent cité comme un exemple à suivre en Afrique de l’Ouest, a financé sa croissance en faisant appel uniquement à l’épargne locale. Il faut faire en sorte que les États offrent des perspectives d’investissement à leurs citoyens. C’est d’autant plus important que l’État a un comportement plus responsable envers les petits épargnants qu’auprès des bailleurs. »

Comme l’explique Ehouman Kassi, directeur d’Ecobank CapitaI, qui conseille les levées de fonds régionales des États, « un taux d’intérêt de 8% est soutenable dans la mesure où les fonds levés sont bien employés dans des infrastructures qui permettent de créer les conditions d’une croissance plus solide, des centrales électriques ou des routes, par exemple ». Naoufal Bensalah, responsable trading en Afrique centrale chez Attijariwafa Bank, se veut rassurant et juge que « cette évolution de l’endettement ne vient pas pour apaiser un déficit budgétaire des États africains, mais plutôt pour financer des projets structurants ».

Clairvoyance. Se pose également la question de la compétence des équipes gouvernementales chargées de lever la dette. Michèle Lamarche rappelle qu’une émission obligataire internationale est toujours une opération complexe, avec de nombreuses considérations juridiques, financières et techniques: « Les conséquences d’une opération mal structurée peuvent peser durablement et lourdement sur les finances publiques, qu’il s’agisse d’un coupon trop élevé ou de protections juridiques insuffisantes », prévient-elle. Les financiers qui souscrivent aux emprunts des États ont aussi leur part de responsabilité. « Il ne faut pas négliger la puissance narrative de l’histoire de la croissance africaine et comprendre que c’est avant tout l’irrationalité des investisseurs qui encourage la prise de risque », conclut Christian Esters.

Nicolas Tesseirenc

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Quand l’histoire bégaie

Dans leur ouvrage This  Time Is Different, paru en 2008, les chercheurs américains Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff observent que, au cours du processus d’émergence économique, les États sont tout particulièrement susceptibles de subir des crises de dette souveraine. Et soulignent le  caractère quasi inéluctable du ré endettement, d’où ce titre qui rappelle que tous ceux qui s’apprêtent à retomber dans la même ornière se rassurent en se disant que « cette fois c’est différent ». En analysant huit cents ans d’histoire économique, les auteurs affirment que les pays qui ont fait défaut une fois tendent à recommencer de façon répétée par la suite. Ainsi, en Afrique les faibles taux des années 1970 n’ont pas empêché le déclenchement de crises souveraines au cours des années 1980.

N.T.

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Questions à Vanessa Jacquelin, économiste à l’AFD : « Les États doivent bien calibrer leurs émissions »

Chargée de l’Afrique subsaharienne à l’Agence Française de Développement (AFD), Vanessa Jacquelain a coécrit un rapport intitulé « Vers un endettement plus soutenable ? » Sans être alarmiste, elle expose les risques liés aux émissions de dette.

Jeune Afrique (JA) : Que pensez-vous du recours de plus en plus fréquent des États d’Afrique francophone aux marchés financiers régionaux?

Vanessa Jacquelain (VJ) : Ce type d’opération présente plusieurs avantages. Cela permet de mobiliser rapidement des fonds, d’approfondir les marchés financiers locaux et de constituer des benchmarks [repères, NDLR] qui pourront servir de référence, par exemple aux entreprises ou aux collectivités locales. Le lancement réussi des émissions obligataires [avec des niveaux de souscription très élevés] donne par ailleurs des signaux positifs sur ces économies. À l’inverse, ces opérations présentent aussi des inconvénients, notamment par rapport aux prêts de bailleurs: les maturités sont courtes, il n’y a pas de période de grâce, les taux d’intérêt sont relativement élevés, ce qui représente une charge plus importante pour les finances publiques. D’autre part, les autorités doivent veiller à calibrer ces émissions de manière à ne pas créer d’effet d’éviction sur les marchés locaux, les banques locales préférant acheter des bons du Trésor plutôt que de financer d’autres acteurs de l’économie réelle.

JA : Que dire des financements chinois?

VJ : Ils apportent des volumes importants qui permettent de financer, entre autres, de nombreux projets d’infrastructures. Normalement, la Chine est tenue de respecter, dans les pays soumis au cadre de viabilité de la dette, les conditions de concessionnalité requises. Mais dans la pratique, l’opacité des modes de financement rend parfois difficilement lisibles les conditions réelles des prêts accordés et la charge qu’ils font peser sur les finances publiques des pays concernés.

JA : Quels sont les pays à risque aujourd’hui?

VJ : Afin de prévenir un ré endettement excessif des pays à faibles revenus, la communauté des bailleurs a mis en place un cadre de viabilité de la dette destiné à responsabiliser les pays emprunteurs et leurs créanciers et à favoriser une certaine discipline dans le recours à l’endettement souverain. En fonction des projections sur le long terme des ratios d’endettement externe, les États sont classés en trois catégories de risque de surendettement: risque faible, modéré ou élevé. Aujourd’hui, au sud du Sahara, sur 39 pays classés selon cette méthodologie, 13 ont un risque faible, 14 un risque modéré et 12 un risque élevé.

Propos recueillis par Nicolas Tesseirenc

20 février 2013

Djibouti : petit pays grandes promesses (Jeune Afrique n°2719 du 17/02/2013)

Les investisseurs se pressent pour se positionner sur un marché attrayant, installé le long de l’une des routes maritimes les plus fréquentées au monde.

Bien décidé à jouer de ses atouts géographiques, Djibouti multiplie ces derniers mois les projets susceptibles de doper son économie durant la prochaine décennie, essentiellement dans les secteurs du transport et de l’énergie. Confortablement installé les pieds dans l’eau, le long de l’une des routes maritimes les plus fréquentées au monde et aux portes d’un marché éthiopien qui reste à désenclaver le pays entend tenir son rôle de hub au cœur d’une région aussi propice aux échanges commerciaux que pauvre en infrastructures. Il peut pour cela compter sur l’aide financière de nombreux pays, conscients de son potentiel dans la sous-région. À commencer par la Chine : Exim Bank of China va financer à hauteur de 70 millions de dollars un quai à l’exportation du sel du lac Assal et d’où devraient partir 4,5 millions de tonnes par an dès 2016. Présente sur le dossier – toujours à l’étude – du futur terminal à gaz naturel liquéfié (GNL) de Djibouti pour 2,5 milliards de dollars, la banque d’investissement chinoise finance aussi, pour 4 milliards de dollars, la rénovation de l’axe ferroviaire Djibouti – Addis-Abeba, qui devrait être achevée en 2016. Associée à Exim Bank of India, elle contribue également à la construction de la ligne ferroviaire tirée entre le port de Tadjourah et son hinterland, dont le coût est estimé à 3,8 milliards de dollars.

Savoir Faire. Financé à hauteur de 67 millions de dollars par les fonds de développement arabe et saoudien, le port en eau profonde de Tadjourah, dont les travaux ont démarré en décembre 2012, permettra à partir de 2015 d’exporter chaque année près de 8 millions de tonnes de potasse extraites du nord de l’Éthiopie. En matière de transport, c’est l’un des rares projets qui a échappé aux Chinois, avec celui du futur port à hydrocarbures confié à des investisseurs suisses, sans autre précision pour l’instant.

Dans les secteurs de l’eau et de l’énergie, les contributeurs sont plus variés. Après avoir annoncé fin 2012 sa volonté de passer au tout renouvelable d’ici à 2020, Djibouti a décidé de mette en valeur ses ressources géothermiques en faisant appel au savoir-faire de l’Islande puis du Mexique. La première centrale géothermique sera pourtant chinoise, après la signature du contrat en juillet 2012 avec le groupe Sinopec pour la pour la construction d’une unité de 300 MW dans la région du lac Assal. L’union européenne apporte 41 millions d’euros pour la construction avant la fin de cette année d’une usine de dessalement alimentée par des éoliennes qui pourraient bien être qataries. Plusieurs responsables des deux pays se sont rencontrés à Doha en janvier pour renforcer leur coopération technologique.

Olivier Caslin