Inde : l’autre « ami » asiatique (Jeune Afrique n°2717 du 03/02/2013)

Plus discrètes que leurs consœurs chinoises, les entreprises indiennes avancent leurs pions en Afrique. Développement de la production locale, transmission de savoir-faire, transfert de technologies… À bien des égards, le partenariat semble gagnant-gagnant.

Ils seront plusieurs centaines de chefs d’entreprise et de gouvernants africains à se rendre à New Delhi, du 17 au l9 mars, pour participer au neuvième conclave d’affaires Inde-Afrique. Ce rendez-vous, peu couvert par les médias africains, est devenu un haut lieu d’échanges entre les opérateurs économiques des deux régions. En huit ans, plus de 1000 projets y ont fait l’objet de discussions, pour un montant cumulé estimé à plus de 75 milliards d’euros. Plus discrètement que d’autres, l’Inde avance peu à peu ses pions sur le terrain africain. Le temps où ses entreprises estimaient avoir encore beaucoup à faire sur leur marché domestique de plus de 1 milliard de consommateurs est en effet révolu.

« Pour les Indiens, il est clair que l’avenir est en Afrique », souligne Alain Davezac, responsable d’Essar Group en Europe. Avec un chiffre d’affaires de près de 15 milliards d’euros, ce conglomérat indien est actif dans la téléphonie, les mines et le pétrole, de l’Ouganda au Mozambique. « En Afrique, les entreprises indiennes viennent chercher des consommateurs solvables. Car malgré l’essor économique du pays, entre 60% et 70% de la population indienne se réveille avec juste de quoi vivre », explique le chercheur Jean-Joseph Boillot coauteur d’un essai sur la « Chindiafrique » (lire interview ci-après).

Classe moyenne. Les produits fabriqués en Inde à bas coûts sont adaptés aux besoins de la classe moyenne croissante en Afrique. Mais New Delhi ne se contente pas d’écouler ses surplus sur le continent. Il investit aussi. L’indien Cipla est ainsi l’un des principaux fabricants de médicaments en Afrique du Sud, et son compatriote Strides Arcolab, spécialiste des génériques, a accueilli au capital de sa filiale africaine l’investisseur français Proparco afin de financer le développement de structures de production locale.

Au Gabon, le groupe Abhijeet, qui investit 1,2 milliard d’euros dans la transformation du manganèse, s’est engagé à créer localement environ 2000 emplois et à former des techniciens gabonais dans chacun de ses métiers. Enfin, dans les coulisses du Forum économique mondial de Davos, fin janvier, les patrons du groupe Hinduja, déjà présent en Afrique du Sud, en Tanzanie et au Nigeria, affirmaient avoir eu des discussions avec plusieurs gouvernements, dont ceux du Ghana, de l’Ouganda, de l’Éthiopie, du Rwanda et du Gabon… Ce géant basé à Londres (19 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel) pourrait investir dans les transports, les mines ou la pharmacie.

Loin de la logique chinoise du « ressources naturelles contre infrastructures », New Delhi joue le jeu des transferts de technologies et de compétences. Un partenariat gagnant pour les Africains. La démarche des groupes indiens, qui « embauchent des Africains et signent des contrats d’approvisionnement et de service avec des entre- prises locales », favorise de fortes interactions, expliquait récemment dans une tribune Michael J. Strauss, spécialiste des relations internationales au Centre d’études diplomatiques et stratégiques de Paris.

À l’instar de Bharti Airtel, dont le patron en Afrique francophone est un Ivoirien et dont les dirigeants des filiales sont des locaux, l’Inde entend aider le continent à développer son capital humain, sa ressource la plus précieuse. Le pays a ainsi conclu des accords avec le Ghana (technologies de l’information et de la communication), le Burundi (planification de I éducation) ou encore l’Ouganda (commerce extérieur). Objectif: construire une centaine d’instituts de formation en Afrique dans des domaines allant de l’agriculture aux technologies de l’information.

Capitalisme familial. Les défis de l’Inde ressemblent à plus d’un titre à ceux de l’Afrique: une forte démographie, un niveau de pauvreté encore très élevé, des déficits en infrastructures et une population très hétérogène, avec 28 États aux cultures très différentes. L’expérience du sous- continent, qui s’est notamment imposé dans les services, peut être utile à l’Afrique. La structure du capitalisme indien, généralement familial, a plus d’une similitude avec la nature de l’économie africaine. Même si, du coup, les entreprises venues de New Delhi sont moins enclines à ouvrir leur capital à des actionnaires locaux.

« Le fait de détenir la totalité des entreprises permet de capter 100% des fruits de la croissance africaine, explique un financier africain. Les Indiens ne sont pas des philanthropes. Ils sont aussi intéressés par les matières premières du continent pour soutenir leur croissance économique. » L’Inde, dépourvue de pétrole, importe déjà 20% de son or noir depuis l’Afrique, notamment le Nigeria. ONGC, le mastodonte pétrolier public, a d’ailleurs fait de cette zone – avec l’Amérique latine – sa cible prioritaire pour diversifier ses approvisionnements.

Stéphane Ballong

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Edwin Devakumar, pilier de Dangote

Sans lui, Dangote ne serait pas le géant industriel qu’il est aujourd’hui. Sous la houlette de l’ingénieur indien, le leader nigérian de l’import-export est devenu un groupe manufacturier performant, avec une vingtaine de cimenteries et d’usines agroalimentaires et textiles au Nigeria et au Ghana. Edwin Devakumar s’est formé à l’ingénierie de production en Inde et aux Pays-Bas, avant d’entamer une carrière de directeur d’usine dans son pays puis au Nigeria. C’est là qu’il rencontre le tycoon Aliko Dangote, qui le place en 1992 à la tête de deux usines de textile. Reconnu pour sa maîtrise des processus industriels, Devakumar devient numéro deux du groupe en 2002. S’appuyant sur des partenaires techniques chinois, il conçoit un modèle de cimenterie robuste et peu énergivore qui fera le succès de Dangote Cement. Il pilote aujourd’hui l’expansion du groupe et prévoit d’ouvrir des cimenteries au Gabon, en Éthiopie, en Zambie, en Tanzanie et au Congo, ainsi que des terminaux cimentiers dans six autres pays.

Christophe Le Bec

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Nababs est-africains

Nombreux sont les Indo-pakistanais à avoir prospéré en Ouganda et au Kenya.

Kampala, le 4 août 1972.Le dictateur Idi Amin Dada ordonne aux quelque 60.000 Indo-Pakistanais habitant en Ouganda de partir dans les quatre-vingt-dix jours, avec autorisation de n’emporter qu’une valise et 10 % de leurs avoirs bancaires. Une mesure populaire tant le racisme est fort entre les Ougandais « d’origine » et les « Asiatiques » venus des Indes britanniques pour travailler dans l’agriculture, le bâtiment, la construction du chemin de fer… Contraints à l’exil, nombre d’entre eux rejoindront le Royaume-Uni, le Canada, l’Inde ou le Kenya voisin, et environ 6000 commerces ou entreprises seront réalloués à des nationaux. La mesure se révélera catastrophique sur les plans économique et diplomatique. Après la chute du « dernier roi d’Écosse », en 1979, la communauté indo-pakistanaise sera de nouveau acceptée, puis ouvertement invitée par le président Yoweri Museveni à investir en Ouganda. Ce qu’elle fera avec un certain succès.

Ancien conducteur de taxi à Londres où ses parents avaient fui, Sudhir Ruparelia, 57 ans, est aujourd’hui l’homme le plus riche d’Afrique de l’Est, et le 18è à l’échelle du continent, selon le magazine Forbes. Pesant environ 670 millions d’euros, il possède Crane Bank, l’entreprise d’exportation de roses Rosebud, de nombreuses propriétés, des hôtels… Mais Ruparelia n’est pas le seul Indo-Pakistanais né en Ouganda à avoir bien réussi dans les affaires: le groupe de Mayur Madhvani – dont la famille est revenue au pays en 1985 – pèse, lui, plus de 200 millions d’euros, avec des activités dans l’électricité, les assurances, le sucre, le thé, le tourisme et l’horticulture.

Ironie de l’histoire. Exception ougandaise ? Non ! Âgé de 62 ans, le Kényan Naushad Merali est lui aussi d’origine indo-pakistanaise. Selon Forbes, il est le 39è Africain le plus riche (305 millions d’euros). Il est notamment connu pour avoir, en2004, racheté 60% des parts du français Vivendi dans Kencell pour 169 millions d’euros, avant de les revendre une heure après à Celtel pour… 183 millions d’euros ! Enfin, ironie de l’Histoire, on notera qu’avec une fortune de près de 1 milliard d’euros, les plus riches Indo-Pakistanais du Royaume-Uni, les frères Jatania (groupe Lornamead, cosmétiques), sont originaires…d’Ouganda.

Nicolas Michel

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Interview de Jean-Joseph Boillot, conseiller économique auprès du CEPII : « Pékin et New Delhi, c’est le yin et le yang »

La Chine, l’Inde et l’Afrique pourraient structurer l’économie mondiale d’ici à vingt ans. Industrie, innovation et matières premières. Ces trois blocs sont complémentaires.

L’économie mondiale portée par la troïka Chine-Inde-Afrique en 2030 ? Le Français Jean-Joseph Boillot en est convaincu. Conseiller auprès du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii), à Paris, mais aussi cofondateur de l’Euro India Economic & Business Group, il vient de publier Chindiafrique, un essai dans lequel il explique la dynamique qui fera de ces trois blocs un nouveau triangle de développement.

Jeune Afrique (JA) : La Chine, l’Inde et l’Afrique feront d’après vous « le monde de demain ». Qu’entendez-vous par !à ?

Jean-Joseph Boillot (JJB) : Ces trois géants représenteront en 2030 la moitié de l’humanité, avec chacun une population de plus de 1,5 milliard d’habitants. Réunis, ils regrouperont même plus des deux tiers de la population jeune du monde, alors que les pays riches connaîtront un vieillissement. Outre l’aspect démographique, ils pèseront grâce à leur décollage économique près de 45% du PIB mondial, soit une contribution à la croissance internationale quatre fois plus importante que celle des pays de I’OCDE [Organisation de Développement et de Coopération Economiques, NDLR]. Vous voyez bien que dans ces conditions, l’agenda du monde ne peut plus être fixé par des pays de quelques dizaines de millions d’habitants.

JA : La Chindiafrique dominera-t-elle le monde?

JJB : Non, parce que ce triangle a en son propre sein encore beaucoup de défis à relever. Même si la Chine reste jeune, elle devra gérer le vieillissement de sa population. Et ce phénomène sera un choc au moins aussi important que celui des années 1980, lorsque l’empire du Milieu a décollé. L’Inde, quant à elle, n’a à mon avis pas les moyens d’atteindre la croissance de 8% à 10% eue lui prédisent certains experts. Enfin, en Afrique, la faiblesse des États nuit à l’affirmation d’un pouvoir politique et à l’exploitation d’un pouvoir de marché. Par ailleurs, au niveau mondial, il y aura un certain équilibre dans la répartition de ce qu’on appelle le brain-power le pouvoir des cerveaux bien formés. Toutefois, de par leur modèle économique, les facteurs de marché et le rythme d’écoulement des produits au sein de ces trois blocs, ce sont eux qui structureront l’économie mondiale et qui seront ses locomotives.

JA : Avez-vous un exemple précis ?

JJB : Prenons le secteur automobile. Il y a vingt ans, la Chindiafrique représentait un marché d’à peine 2 millions de véhicules par an. Aujourd’hui, la Chine, c’est 15 millions de véhicules, et l’Inde 5 millions. En tout, cela fait 20 millions de voitures par an, soit l’équivalent du marché américain aujourd’hui. L’Afrique, d’à peine 1 million de véhicules aujourd’hui avec surtout des voitures d’occasion, devrait passer à 6 millions d’unités d’ici à cinq ans. Le basculement dont nous parlons ne se limite pas à ces chiffres-là, mais concerne notamment les types de voitures qui sont actuellement fabriquées, les technologies utilisées et l’origine de la demande. On voit bien aujourd’hui que la tendance est aux voitures low cost mais de bonne qualité, et que les constructeurs sont dans une démarche d’implantation dans les marchés émergents de ce triangle. Par exemple, si Renault s’est installé au Maroc, c’est, au-delà du marché local, pour produire des véhicules destinés à l’Afrique subsaharienne.

JA : Historiquement, la Chine et l’Inde sont fort éloignées, en termes de culture comme d’organisation sociale et politique. Où sont leurs intérêts communs?

JJB : Le couple Inde-Chine fonctionne comme le yin et le yang, c’est-à-dire en complémentarité. Les points forts de la Chine sont les points faibles de l’Inde, et vice versa. Un exemple: le chinois ZTE et l’indien Bharti ont conjointement reçu, en novembre 2012, au Cap [Afrique du Sud], un prix des Africa Com Awards pour avoir mis au point un relais de téléphonie mobile alimenté par une énergie mixte éolienne et solaire. Sur le plan industriel, l’Inde a des handicaps et va continuer à en avoir, sa structure sociale se prêtant plutôt à l’émergence de très bons commerçants et hommes d’affaires. Cela crée des groupes qui sont d’une innovation hors pair en termes de marketing et de business model.  Les Chinois, de leur côté, ont une capacité d’organisation qui leur permet de copier des technologies et de fabriquer en masse des produits à prix compétitifs.

JA : L’expression « Chindia » existait déjà, vous y ajoutez l’Afrique. Quelle place occupe le continent à côté de ce couple finalement complémentaire?

JJB : Le jeu se fait désormais à trois. L’Afrique a des matières premières que ni la Chine ni l’Inde n’ont. Contrairement à ce qu’on peut penser le continent ne se fait pas piller par ces deux pays asiatiques. Il leur vend ses ressources naturelles aux prix du marché. Mais sur le plan industriel, l’Afrique aura du mal à décoller réellement dans les prochaines décennies pour les raisons qu’on connaît, notamment le déficit d’infrastructures. De fait, elle va bénéficier de l’apport de la Chine et de l’Inde dans ce domaine. Sans le made in China, vous n’auriez pas, par exemple, tous ces téléphones portables qui envahissent l’Afrique. Et sans l’Inde et son business model, qui aurait pu proposer la minute de communication de téléphone pour l’équivalent de 0,01 euro en Afrique ?

JA : Dans ces conditions, l’Afrique ne restera-t-elle pas le terrain de jeu des puissances asiatiques et occidentales?

JJB : En théorie économique, dès lors qu’il n’y a plus de monopole d’intervention, vous avez la possibilité de choisir vos partenaires. L’arrivée de la Chine et de l’Inde a bousculé le rapport des forces en Afrique. On voit bien que la Banque Africaine de Développement, devenue aujourd’hui l’une des meilleures au monde, est capable sur des tas de projets de mettre en concurrence l’Inde, la Chine, les différents pays européens et même les États-Unis… Il s’agit là de l’un des signaux qui montrent qu’il n’y aura pas une nouvelle conférence de Berlin [qui, en 1885, organisa le partage de l’Afrique entre les différents empires coloniaux], mais que l’Afrique aura son mot à dire. Et puis il faut ajouter la montée des groupes africains, qui ont aussi leur partition à jouer.

JA : Vous considérez l’Afrique comme un bloc homogène alors qu’à l’inverse de la chine et de l’Inde elle est composée de 54 pays avec chacun ses particularités. Cela ne fausse-t-il pas votre analyse.

JJB : On peut très bien dire la même chose pour la Chine et l’Inde. Lorsqu’on désagrège les statistiques de ces deux pays, on s’aperçoit par exemple que l’Inde, avec 28 États, est très hétérogène, de même que la Chine, avec sa vingtaine de provinces. Quelque 80% des exportations de l’empire du Milieu viennent du Guangdong, dans le Sud. C’est vrai que l’Afrique, c’est 54 pays, Wangari Maathai [écologiste kényane, Prix Nobel de la paix en 2004]disait même 1500 micro nations. Mais on voit émerger des structures collectives régionales [des unions douanières, par exemple] qui commencent à jouer un rôle essentiel.

Propos recueillis par Stéphane Ballong

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