Eleni Gabre-Madhin «C’est l’innovation qui nous a permis de relever le challenge» (Les Afriques n°230 du 07/02/2013)

L’Ethiopia Commodity Exchange, une Bourse agricole lancée il y a trois ans et qui brasse maintenant un volume journalier supérieur à celui de la Nairobi Stock Exchange et égal à la place de Lagos.

Les Afriques vous présente dans ce numéro Eleni Z. Gabre-Madhin, Chief Executive Officer de l’Ethiopia Commodity Exchange, une Bourse agricole lancée il y a trois ans et qui brasse maintenant un volume journalier supérieur à celui de la Nairobi Stock Exchange et égal à la place de Lagos. Une véritable success story de la part de l’ancienne économiste senior de la Banque Mondiale et chercheuse à la Food Policy Research de Washington et au CNUCED à Genève. Auteur de plusieurs publications dont Reforming Agricultural Markets in Africa (aux éditions Johns Hopkins University Press, 2002), cette remarquable femme leader manie avec dextérité les langues de Shakespeare et de Molière et connaît aussi bien son pays natal, l’Ethiopie et la Corne de l’Afrique que le Mali et le Sahel. Titulaire d’un PhD en Economie appliquée de l’Université de Sanford, d’une maîtrise en Economie agricole à la Michigan State University et d’un Bachelor (BA) en Economie de Cornell University, Eleni s’est intéressée il y a plusieurs années aux réalités d’une Afrique rurale orpheline où les Bourses de commodités sont rares.

Déjà distingué en 1999 par l’American Agricultural Economics Association, Eleni a été, entre autres, Membre d’une équipe d’experts travaillant pour le gouvernement suédois dans les problématiques de développement, la Stiglitz Task Force on Africa. Loin de se contenter des honneurs académiques et d’une carrière internationale fluorescente, elle s’est, à l’inverse de nombreux intellectuels africains, engagée pour contribuer au développement de son pays. On lui doit la mise sur pied de l’Académie éthiopienne des Sciences (Ethiopian Academy of Sciences). Eleni a conseillé l’Union Africaine sur certains dossiers dont celui de la valorisation des commodités. Celle qui fut nommée la personnalité de l’année 2009 en Ethiopie et l’African Businesswoman en 2010, n’a pas fini de surprendre. Lors du dernier forum de Davos, Eleni a franchi un cran supplémentaire en s’associant avec les grands noms de la finance internationale pour lancer un nouveau fonds destiné à répliquer l’expérience éthiopienne dans les pays en développement, notamment en Afrique. L’ECX est la première compagnie africaine à être distinguée par la prestigieuse CI0 100 Award. Voici ce qu’elle nous disait juste après que Morgan Stanley et la SFI aient officialisé leurs engagements à ses côtés dans le fonds Eleni Exchanges qui sera basé à Nairobi. Interview.

Les Afriques (LA) : Quels ont été les facteurs de succès de l’Ethiopian Commodities Exchange ?

Eleni Gabre-Madhin (EGM) : Je citerai trois ingrédients de succès. Nous avons mûri le modèle d’une Bourse de commodités au terme de dix ans de recherches, qui nous ont permis de cerner les problèmes et de proposer des solutions à des problématiques concrètes. Après avoir identifié le problème, il fallait obtenir la volonté politique indispensable au niveau des plus hautes instances de l’Etat. A partir de là, c’est le troisième ingrédient, à savoir le déploiement de la solution appropriée. Celle-ci doit être bien élaborée en tenant compte des réalités du terrain. Dans ce cadre, nous avons mis en place un modèle innovant. L’Ethiopian Commodities Exchange n’est pas une Bourse pour une économie évoluée, mais une Bourse pour un secteur informel, où les acteurs sont sous-capitalisés, peu encadrés et peu alphabétisés. Il fallait donc concevoir des règles de fonctionnement d’un marché dédié à une population d’échelle financière réduite. En tenant compte de tous ces facteurs, nous avons mis en place un modèle de déploiement d’une Bourse traditionnelle à l’échelle nationale. Il faut dire que les infrastructures et les structures de communication étaient faibles, lors du lancement de l’ECX, ce qui n’était pas pour favoriser la fluidité des échanges. L’Ethiopie ne disposait pas en outre d’un secteur de télécommunications développé, d’un réseau performant de stockage de la denrée, encore moins d’un dépositaire. Faut-il le dire, nous avions pas et n’avons pas encore une Bourse de valeurs mobilières.

LA : Comment, compte tenu de ces obstacles, l’ECX a engrangé le succès qu’on lui reconnaît aujourd’hui

EGM : C’est, comme je l’ai dit, l’innovation qui nous a permis de relever le challenge. Nous avons conçu un modèle propre aux réalités du pays, un «frontier market» où nous avons non seulement jeté les fondements d’une Bourse mais aussi créé tout l’écosystème boursier, des clearings house aux warehouse, en passant par les systèmes de transactions. Aujourd’hui c’est un succès. C’est dire qu’en plus de la volonté, il faut avoir un modèle innovant. Cette expérience éthiopienne prouve que les solutions ne se transposent pas.

LA : En termes de volumes et de flux, comment a évolué le marché depuis son implémentation ?

EGM : En trois ans, nous avons réussi à commercialiser 600.000 tonnes de café, de sésame et de haricots blancs. Pour vous donner une idée claire des performances, les volumes commercialisés du café représentent trois fois les volumes combinés du Kenya, de la Tanzanie et du Rwanda. Nous sommes passés d’un magasin à 55. Nous sommes passés à un volume commercialisé de 1,4 milliard de dollars. Le clearing journaliser (livraison-compensation) est de 20 millions de dollars, soit dix fois le volume journaliser de la Bourse du Ghana, sept fois le volume de la Bourse de Nairobi et le même que la Bourse de Lagos. Ce qui nous fait dire que les marchés africains sont plus liquides au niveau de l’agriculture que des marchés actions.

LA : Au final, cette augmentation de flux a-t-elle eu un impact sur le revenu des petits agriculteurs ?

EGM : Certainement. L’impact est important. Plus de 2,4 millions de producteurs sont engagés dans le marché. Nous avons constaté une nette augmentation des prix des denrées, une concurrence vertueuse qui a poussé à l’amélioration de la qualité et des rendements. Avant la création de la Bourse, la part du producteur dans le prix final était de 38% du prix final de la chaîne. Ce pourcentage est passé à 65%, c’est le double de ce que recevait le producteur. Cela prouve qu’il y a des coûts de la rente qui ont été supprimés. Et c’est tant mieux pour le producteur, la productivité et les rendements. Les rentes sont dues au manque de transparence. L’amélioration des rendements des producteurs s’accompagnent aussi de la diminution des risques. En créant un système transparent et efficace, on a pu éliminer une partie de la rente. L’impact est important. Pour le café et le sésame, la quantité a nettement augmenté. Ce qui veut dire que l’Ethiopie est devenue plus compétitive dans le marché global. On a constaté en effet que le taux de commercialisation a augmenté. Nous sommes passés de 30.000 à 55.000 tonnes commercialisés.

LA : Vous avez annoncé lors du dernier Forum de Davos le lancement d’un nouveau véhicule financier, Eleni Exchanges, destiné à faciliter la création de Bourses de commodités dans les pays en développement, notamment en Afrique. De quoi s’agit-il ?

EGM : Cette nouvelle structure est destinée à répliquer (et non à dupliquer) ce modèle, en tirant l’expérience des succès et des échecs de l’Ethiopie. Par exemple, on n’avait pas pris en compte les possibilités immenses offertes par le téléphone mobile. Les futures Bourses de commodités intégreront cette donnée et toutes les révolutions technologiques comme le cloud computing. Nous veillerons à ce que ce type de Bourse reste dédié aux producteurs africains. La révolution de l’agriculture passe par la commercialisation. Actuellement, la volonté de développer l’agriculture est partagée par beaucoup de pays africains. Le Nigéria est en phase de rattrapage après avoir pendant longtemps ignoré l’agriculture au profit des hydrocarbures. Nos marchés doivent profiter d’abord à nos producteurs et être destiné à satisfaire nos besoins. Le fonds est de 5 millions de dollars, il servira à créer plusieurs fonds-pays et à bénéficier de facilité financière et de concours des bailleurs pour implémenter des solutions concrètes à la commercialisation.

Propos recueillis par Adama Wade

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