Finances publiques : au secours, la dette revient! (Jeune Afrique n°2719 du 17/02/2013)

Pour un Occident au bord de la faillite, le faible endettement de la plupart des pays africains est enviable. Pourtant, plusieurs institutions et spécialistes tirent déjà la sonnette d’alarme. Prématurément ?

Après une cure drastique, l’endettement du continent est au plus bas: les annulations de dette ont permis de réduire de 90% l’engagement extérieur des pays africains depuis le début de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE), en 1996.

Un nouveau paradigme qui n’a pas échappé à leurs gouvernements. Depuis 2009, année où l’endettement a atteint un plancher historique, ceux-ci ont eu massivement recours aux marchés régionaux et internationaux. Notamment pour mener des politiques de relance – un phénomène inédit -, alors que la conjoncture internationale pesait fortement sur leurs performances économiques.

La Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Sénégal, le Tchad, le Burkina Faso, le Bénin et le Gabon sont autant d’exemples qui illustrent cette tendance. La Zambie a plus particulièrement fait parler d’elle en levant 750 millions de dollars (583 millions d’euros) en septembre 2012. Ces émissions obligataires, très rémunératrices et jugées sans risque, sont appréciées des investisseurs. Ainsi, l’émission zambienne a été sursouscrite quinze fois, tandis que le dernier emprunt de la Côte d’Ivoire a été dépassé de près de 50%.Il n’en faut pas plus pour soulever les inquiétudes des observateurs.

Péché originel. En janvier l’Agence Française de Développement (AFD) a été parmi les premiers à tirer la sonnette d’alarme (lire interview ci-après), et la littérature consacrée au rythme inquiétant du ré endettement de l’Afrique s’est multipliée : Bloomberg Businessweek et le Financial Times s’en sont fait l’écho dans leurs colonnes, évoquant le risque d’un retour au « péché originel ».

En Afrique francophone, le Sénégal (lire ci-après) constitue la première alerte : depuis 2006, son endettement est passé de23 % à un peu plus de 41,5 % du PIB. La Côte d’Ivoire, en dépit du franchissement du point d’achèvement de l’Initiative PPTE en2012, est elle aussi confrontée à des tensions récurrentes sur son financement. Une situation due, selon Michèle Lamarche, associée gérante de la banque d’affaires Lazard, à l’ampleur de sa dette bancaire intérieure qui nécessite d’être refinancée régulièrement.

Mauvais procès. Aujourd’hui, certains bailleurs de fonds mettent en cause le recours aux marchés par les États africains. Une solution plus coûteuse, surtout pour des pays à l’équilibre budgétaire fragile. « Les bailleurs de fonds prêtent à des taux dits concessionnels, très faibles, mais cet argent prend beaucoup de temps pour être débloqué et nécessite de se soumettre à un programme de suivi », souligne Christian Esters, analyste chez Standard & Poor’s, qui ajoute: « Le recours aux marchés régionaux semble de plus en plus apprécié, notamment pour sa rapidité, mais les taux d’intérêt pratiqués sont élevés. Enfin, les marchés internationaux proposent des taux parfois plus intéressants, mais le risque de change peut peser très fortement sur les débiteurs [lorsque la dette est libellée en dollars et que la monnaie locale s’effondre, un problème qui n’affecte pas la zone franc CFA, arrimée à l’euro, NDLR]. »

Selon un financier ouest-africain, les institutions intentent un « mauvais procès » aux pays du continent. « Finalement, elles maintiennent les États dans une logique de dépendance, constate-t-il. Remarquez que le Ghana, souvent cité comme un exemple à suivre en Afrique de l’Ouest, a financé sa croissance en faisant appel uniquement à l’épargne locale. Il faut faire en sorte que les États offrent des perspectives d’investissement à leurs citoyens. C’est d’autant plus important que l’État a un comportement plus responsable envers les petits épargnants qu’auprès des bailleurs. »

Comme l’explique Ehouman Kassi, directeur d’Ecobank CapitaI, qui conseille les levées de fonds régionales des États, « un taux d’intérêt de 8% est soutenable dans la mesure où les fonds levés sont bien employés dans des infrastructures qui permettent de créer les conditions d’une croissance plus solide, des centrales électriques ou des routes, par exemple ». Naoufal Bensalah, responsable trading en Afrique centrale chez Attijariwafa Bank, se veut rassurant et juge que « cette évolution de l’endettement ne vient pas pour apaiser un déficit budgétaire des États africains, mais plutôt pour financer des projets structurants ».

Clairvoyance. Se pose également la question de la compétence des équipes gouvernementales chargées de lever la dette. Michèle Lamarche rappelle qu’une émission obligataire internationale est toujours une opération complexe, avec de nombreuses considérations juridiques, financières et techniques: « Les conséquences d’une opération mal structurée peuvent peser durablement et lourdement sur les finances publiques, qu’il s’agisse d’un coupon trop élevé ou de protections juridiques insuffisantes », prévient-elle. Les financiers qui souscrivent aux emprunts des États ont aussi leur part de responsabilité. « Il ne faut pas négliger la puissance narrative de l’histoire de la croissance africaine et comprendre que c’est avant tout l’irrationalité des investisseurs qui encourage la prise de risque », conclut Christian Esters.

Nicolas Tesseirenc

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Quand l’histoire bégaie

Dans leur ouvrage This  Time Is Different, paru en 2008, les chercheurs américains Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff observent que, au cours du processus d’émergence économique, les États sont tout particulièrement susceptibles de subir des crises de dette souveraine. Et soulignent le  caractère quasi inéluctable du ré endettement, d’où ce titre qui rappelle que tous ceux qui s’apprêtent à retomber dans la même ornière se rassurent en se disant que « cette fois c’est différent ». En analysant huit cents ans d’histoire économique, les auteurs affirment que les pays qui ont fait défaut une fois tendent à recommencer de façon répétée par la suite. Ainsi, en Afrique les faibles taux des années 1970 n’ont pas empêché le déclenchement de crises souveraines au cours des années 1980.

N.T.

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Questions à Vanessa Jacquelin, économiste à l’AFD : « Les États doivent bien calibrer leurs émissions »

Chargée de l’Afrique subsaharienne à l’Agence Française de Développement (AFD), Vanessa Jacquelain a coécrit un rapport intitulé « Vers un endettement plus soutenable ? » Sans être alarmiste, elle expose les risques liés aux émissions de dette.

Jeune Afrique (JA) : Que pensez-vous du recours de plus en plus fréquent des États d’Afrique francophone aux marchés financiers régionaux?

Vanessa Jacquelain (VJ) : Ce type d’opération présente plusieurs avantages. Cela permet de mobiliser rapidement des fonds, d’approfondir les marchés financiers locaux et de constituer des benchmarks [repères, NDLR] qui pourront servir de référence, par exemple aux entreprises ou aux collectivités locales. Le lancement réussi des émissions obligataires [avec des niveaux de souscription très élevés] donne par ailleurs des signaux positifs sur ces économies. À l’inverse, ces opérations présentent aussi des inconvénients, notamment par rapport aux prêts de bailleurs: les maturités sont courtes, il n’y a pas de période de grâce, les taux d’intérêt sont relativement élevés, ce qui représente une charge plus importante pour les finances publiques. D’autre part, les autorités doivent veiller à calibrer ces émissions de manière à ne pas créer d’effet d’éviction sur les marchés locaux, les banques locales préférant acheter des bons du Trésor plutôt que de financer d’autres acteurs de l’économie réelle.

JA : Que dire des financements chinois?

VJ : Ils apportent des volumes importants qui permettent de financer, entre autres, de nombreux projets d’infrastructures. Normalement, la Chine est tenue de respecter, dans les pays soumis au cadre de viabilité de la dette, les conditions de concessionnalité requises. Mais dans la pratique, l’opacité des modes de financement rend parfois difficilement lisibles les conditions réelles des prêts accordés et la charge qu’ils font peser sur les finances publiques des pays concernés.

JA : Quels sont les pays à risque aujourd’hui?

VJ : Afin de prévenir un ré endettement excessif des pays à faibles revenus, la communauté des bailleurs a mis en place un cadre de viabilité de la dette destiné à responsabiliser les pays emprunteurs et leurs créanciers et à favoriser une certaine discipline dans le recours à l’endettement souverain. En fonction des projections sur le long terme des ratios d’endettement externe, les États sont classés en trois catégories de risque de surendettement: risque faible, modéré ou élevé. Aujourd’hui, au sud du Sahara, sur 39 pays classés selon cette méthodologie, 13 ont un risque faible, 14 un risque modéré et 12 un risque élevé.

Propos recueillis par Nicolas Tesseirenc

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