Statistiques africaines : le grand mensonge (Jeune Afrique n°2722 du 10/03/2013)

Et si l’Afrique allait mieux que ne le disent les différents rapports qui portent sur son développement? Des voix expertes s’élèvent pour montrer que les données publiées mésestiment souvent la réalité économique du continent.

« Il y a des mensonges, de sacrés mensonges, et puis il y a… les statistiques africaines. » En commentant ainsi des études récentes ayant jeté un sérieux doute sur la fiabilité des données diffusées par les institutions internationales sur les économies africaines, Andrew Jack, journaliste au quotidien britannique Financial Times, a jeté un pavé dans la mare. En février, l’universitaire norvégien Morten Jerven (lire interview ci-dessous) expliquait dans un ouvrage intitulé Poor Numbers combien les statistiques sur le développement brillent par leur inexactitude. Avant lui, une équipe de chercheurs de la London School of Economics avait montré, grâce à des méthodes de calcul innovantes, qu’au sud du Sahara le niveau de vie avait augmenté de 3% à 4% par an en vingt ans, soit une progression de trois à quatre fois plus rapide que ce qu’indiquent les données existantes…

Émoi. La fronde est partie du Ghana. En 2010, le pays d’Afrique de l’Ouest crée l’émoi en publiant les résultats de la mise à jour de ses statistiques économiques. Après révision, le PIB ghanéen se révèle en effet plus élevé de près de 10 milliards d’euros que les chiffres précédemment publiés par les institutions internationales… soit un écart de 75%. Validée depuis par la Banque Mondiale, la révision a permis au pays de voir son PIB par habitant passer à 1100 dollars. Le Ghana, jusque-là considéré comme un pays à faible revenu, s’est retrouvé propulsé du jour au lendemain parmi les pays à revenu intermédiaire et a assis son rang de deuxième puissance ouest-africaine, loin devant la Côte d’Ivoire. À la clé une baisse de l’aide internationale certes, mais aussi une plus grande attractivité mondiale.

« La révision des comptes nationaux est une opération classique que l’on doit faire régulièrement [tous les quatre à cinq ans selon les statisticiens, NDLR] pour tenir compte des changements de méthodes. Au Ghana, cette révision a tardé plusieurs années, ce qui fait que la différence a été importante », explique Shantayanan Devarajan, économiste en chef pour l’Afrique à la Banque Mondiale. En fait, le PIB est toujours calculé en utilisant une année de base pendant laquelle des calculs exhaustifs ont été réalisés. « Pour que les comptes soient fiables, cette année de référence doit être régulièrement actualisée afin de prendre en compte les changements intervenus dans la structure des économies », dit Johannes Jütting directeur de Paris21, un organisme spécialiste des statistiques dans les pays en développement. En Afrique subsaharienne, cette année de base remonte souvent aux années 1990, et même à 1984 pour Madagascar.

Devinette. Pour un nombre croissant d’experts, les indicateurs publiés par les organismes internationaux ne traduisent pas la réalité économique des pays africains. Parmi les raisons avancées, l’incapacité des États du continent à collecter des données fiables figure en bonne place. « Le financement et le renforcement des instituts nationaux de statistiques ne font pas partie des priorités des États », constate l’économiste togolais Kako Nubukpo. Or les données publiées par les organismes internationaux sont fournies à l’origine par les pays eux-mêmes. Si certains, comme le Maroc, la Tunisie, le Niger et le Rwanda, mettent à jour leurs statistiques, dans la plupart des cas « les chiffres relèvent de la devinette », affirme même Morten Jerven.

Second écueil: la structure même des économies africaines, marquées par le poids du secteur informel. « Si aucune économie au monde n’est vraiment mesurée avec exactitude, en Afrique on a beaucoup plus de mal à saisir l’intégralité et la réalité de l’activité », relève Henri-Bernard Solignac- Lecomte, chef du bureau Europe, Moyen-Orient et Afrique de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE). D’après Kako Nubukpo, « les modèles utilisés par les institutions internationales, notamment pour le calcul du PIB, agrègent surtout des données liées au secteur formel, à la balance des paiements, aux finances publiques… Tout autre élément pouvant concourir à la création de richesse n’est pas forcément pris en compte ».

Faut-il en déduire que l’Afrique va mieux que ne le disent les différents rapports? « Nos prévisions sous-estiment probablement la réalité en Afrique. Nos mesures restent essentiellement fondées sur des éléments observés dans les années 1990, une période pendant laquelle des secteurs devenus très importants aujourd’hui n’existaient presque pas », confiait récemment Andrew Burns, directeur du groupe d’étude des perspectives de développement à la Banque Mondiale, dans une interview à Jeune Afrique. Les télécoms, la finance en font notamment partie. Reste que si certains indicateurs sont sans doute sous-évalués, d’autres sont à l’inverse trop optimistes. « Au Burkina Faso, le taux de chômage est relativement bas, à 1,8%, explique Henri-Bernard Solignac-Lecomte. Ce chiffre n’est pas faux puisqu’il répond à la définition du Bureau International du Travail, c’est-à-dire le nombre de demandeurs d’emploi. Mais il ne traduit pas la réalité car les personnes qui ne recherchent pas ou plus de travail [très nombreuses, notamment en raison du poids de l’informel] ne sont pas comptabilisées. »

Pertinence. D’où une question fondamentale : les politiques économiques mises en œuvre à partir de ces statistiques sont-elles pertinentes? « Oui, répond Shantayanan Devarajan. Parce que les politiques économiques s’appuient sur plusieurs sources de données, et pas sur un seul chiffre comme le PIB. » Si plusieurs autres économistes interrogés partagent cet avis, Morten Jerven a un point de vue différent : « Si l’on ne connaît pas précisément le taux de chômage, le niveau de la population ou encore le PIB, il est impossible de débattre et de prendre des décisions correctes », juge-t-il. Un argument que soutient Cosme Vodounou, le directeur général d’Afristat, un organisme qui regroupe 19 pays subsahariens et qui a pour mission d’harmoniser les données statistiques sous régionales. D’après lui, « il est évident que les politiques économiques ne peuvent pas être efficaces si les statistiques ne sont pas bonnes ». Et d’illustrer: « Imaginez que vous mettiez en place une stratégie pour lutter contre un taux de pauvreté de 30% alors qu’en réalité celui-ci est de 70% ».

Stéphane Ballong

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La BAD prend les choses en main

Face à la défaillance des Etats africains, la Banque Africaine de Développement (BAD) a lancé, fin 2012, un ambitieux programme visant à améliorer la collecte, la qualité et la diffusion des données statistiques des États. « Concrètement, il s’agit avant tout de renforcer les capacités des pays en leur apportant un appui technique et en encourageant l’utilisation des méthodes modernes dans la collecte de données », explique Charles Leyeka Lufumpa, directeur du département statistique de l’institution panafricaine.

Déjà mené à terme dans treize pays (Cap-Vert, RD Congo, Cameroun, Congo, Malawi, Mozambique, Namibie, Rwanda, Soudan du Sud, Tanzanie, Tunisie, Zimbabwe et Zambie) ainsi qu’au sein de la Commission de l’Union Africaine, le projet devra doter d’une plateforme informatique, d’ici à juillet 2013, chacun des 54 États du continent et des seize agences régionales et sous régionales. Cet outil vise à favoriser un échange permanent d’informations entre la BAD et les agences nationales de statistiques, les banques centrales, les ministères concernés, mais aussi entre les pays eux-mêmes.

Outre une meilleure diffusion de ces statistiques, leur mise aux normes internationales permettra de faciliter les comparaisons mondiales. « Une fois ce projet terminé, il ne sera plus nécessaire d’aller chercher les statistiques concernant les pays africains dans les organismes internationaux. Elles seront disponibles sur la même plateforme », indique Charles Leyeka Lufumpa.

S.B.

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Interview de Morten Jerven, professeur à l’université Simon-Fraser (Canada) : « Ces données sont créées et non pas collectées »

L’auteur de Poor Numbers prévient contre les « extrapolations » fournies par les institutions de Bretton Woods.

L’universitaire norvégien Morten Jerven, qui enseigne au Canada, est l’auteur de Poor Numbers, un ouvrage paru en février chez Cornell University Press et qui montre comment les statistiques sur le développement africain nous induisent en erreur.

Jeune Afrique (JA) : Vous écrivez que les statistiques sont des armes. Qu’entendez-vous par là ?

Morten Jerven (MJ) : Ce sont des armes car à partir du moment où elles existent peu importe si ce sont des approximations: elles seront utilisées, que ce soit par les journalistes ou par les chercheurs. Par exemple, si vous prenez les chiffres de PIB publiés par la Banque Mondiale, il faut savoir que la plupart d’entre eux n’ont pas été finalisés. Il s’agit bien souvent d’estimations, d’extrapolations : ce ne sont pas des données chiffrées dans le vrai sens du terme. Elles sont créées et non pas collectées. Dans certains pays comme la RD Congo ou la Somalie, on ne sait tout simplement rien de ce qui se passe réellement.

JA : Peut-on accuser les institutions de Bretton Woods de diffuser des données erronées?

MJ : Chaque pays est chargé de la collecte de ses données. Mais les troubles économiques provoqués par le choc pétrolier des années 1970 ont mis à mal les systèmes de collecte dans ces pays. Le FMI [Fonds Monétaire International, NDLR] et la Banque Mondiale ont alors commencé à envoyer des conseillers techniques, dans une logique de cas par cas. Résultat: certains pays ont été négligés, tandis que dans d’autres les données ont été bien mises à jour. Dans le passé, on savait que les statistiques étaient produites par chaque pays. Aujourd’hui, on pense qu’elles proviennent directement de la Banque Mondiale. Cette dernière est fautive en ceci qu’elle ne prévient pas son public : il devrait y avoir un avertissement pour dire d’où viennent les chiffres et s’ils ont été extrapolés ou collectés…

JA : A-t-on observé des progrès au cours des dernières années?

MJ : Il y a des signes positifs. Je suis en contact avec I’OCDE [Organisation de Coopération et de Développement Economiques] et la BAD [Banque Africaine de Développement], qui sont très désireuses de communiquer sur ces problèmes. Les discussions portent sur la meilleure manière d’harmoniser les données, leur transparence et les procédures de diffusion. Il y a aussi des innovations dans la collecte, notamment en utilisant les nouvelles technologies comme les téléphones mobiles et les tablettes numériques.

Propos recueillis par Nicolas Teisserenc

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