Archive for mai, 2013

31 mai 2013

High Tech : IBM parie sur l’informatique cognitive (Jeune Afrique n°2733 du 26/05/2013)

Analyser des masses de données pour résoudre des problèmes d’embouteillages ou de gestion de l’eau. C’est ainsi que le géant américain compte développer ses ventes de services en Afrique.

Neuf mois après l’ouverture d’un laboratoire de recherche à Nairobi, IBM a inauguré le 8 mai dans la capitale kényane son premier centre d’innovation en Afrique de l’Est. Associé à l’incubateur iHub, il sera en lien avec la communauté des développeurs, des consultants et des intégrateurs locaux pour leur proposer de tester les solutions informatiques du géant américain. « Big Blue » – c’est son surnom – compte désormais 41 centres de ce type dans le monde, dont deux autres en Afrique, à Johannesburg et Casablanca.

Avec ce nouvel investissement, IBM confirme l’attention portée ces derniers mois par Virginia Rometti, sa nouvelle PDG, au continent. Au quartier général de New York, l’Afrique fait partie des priorités. Selon une source citée par Bloomberg, le groupe souhaite y réaliser un chiffre d’affaires de plus de 1 milliard de dollars (775 millions d’euros) à l’horizon 2015, contre environ 400 millions l’an dernier.

Déploiement. Pour y parvenir, IBM a multiplié ses implantations sur le continent, passées de 4 à 20 entre 2006 et 2012, et opère désormais dans plus de 45 pays africains. Ce déploiement a été accéléré avec l’obtention en 2010 du contrat de management du système d’information de l’opérateur Bharti Airtel dans 17 pays. « Ce partenariat nous a permis de renforcer notre présence dans des pays comme le Burkina Faso, le Gabon ou le Congo », confirme Mamadou Ndiaye, directeur général d’IBM au Sénégal.

Alors que ses ventes en Afrique sont encore marquées par une surreprésentation des équipements (lesquels représentent moins de 20% de son chiffre d’affaires mondial, de plus de 100 milliards de dollars), IBM souhaite évoluer, comme ailleurs dans le monde, vers davantage de conseils et de services aux entreprises et aux administrations. « IBM n’est pas seulement en Afrique pour vendre, mais aussi pour participer au développement du continent », insiste Mamadou Ndiaye.

À Nairobi, le groupe américain a ainsi proposé à la municipalité de l’aider à fluidifier le trafic automobile à partir, entre autres, des informations recueillies par des caméras de sécurité installées sur les axes routiers. Les embouteillages de la capitale kényane engendreraient chaque jour plus de 500.000 euros de pertes, selon une étude de 2007.

Il y a quelques semaines, IBM est également intervenu à Abidjan afin de cartographier les déplacements des abonnés d’Orange. Sur la base des données fournies par l’opérateur – plus de2,5 milliards d’appels localisés grâce aux relais télécoms -, les ingénieurs d’IBM ont conclu que la ville pouvait réduire les temps de transport de 10 % en créant deux nouvelles routes et en en étendant une autre.

Prédictions. Appelée « informatique cognitive », cette approche vise à analyser d’importantes masses d’informations pour établir des prédictions. « De plus en plus d’appareils [téléphones, caméras, téléviseurs] sont connectés et peuvent fournir des données permettant d’anticiper pour prendre les bonnes décisions », explique Mamadou Ndiaye. Une démarche applicable à bien des domaines, de l’éducation à la santé en passant par la sécurité. En Afrique du Sud, IBM a dernièrement décidé d’identifier les fuites du réseau d’eau potable. Grâce à un logiciel accessible depuis un simple téléphone, chaque citoyen peut signaler les incidents constatés. Toutes les données seront mises à disposition des autorités. John Kelly, directeur de la recherche du groupe, est persuadé que l’informatique jouera un rôle déterminant dans l’émergence de l’Afrique. Et IBM compte bien en profiter.

Julien Clémençot

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30 mai 2013

Pharmacie : avec Nick Haggar, priorité au générique (Jeune Afrique n°2733 du 26/05/2013)

Ce Britannique pilote depuis 2011 la stratégie africaine du laboratoire Sandoz. Pour renforcer sa présence, la filiale du suisse Novartis multiplie les partenariats locaux.

C’est déjà le principal fournisseur de génériques en Afrique de l’Ouest francophone. Mais depuis deux ans, le géant suisse de la pharmacie Novartis cherche à se déployer sur le reste du continent à travers sa division génériques, Sandoz. Son objectif : profiter de l’immense potentiel du marché pharmaceutique africain, qui affiche une croissance à deux chiffres (environ 10 % par an).

En Afrique de l’Ouest, le laboratoire se concentre sur ses marchés prioritaires, la Côte d’Ivoire et le Sénégal, où il a ouvert en février un bureau régional, tête de pont pour explorer les opportunités qu’offre la sous-région et s’y implanter davantage. Ancien cadre du laboratoire indien Ranbaxy avant de rejoindre Sandoz en 2008, Nick Haggar, directeur Moyen-Orient, Europe de l’Ouest et Afrique, pilote cette stratégie depuis 2011. Il précise : « à très court terme, nous souhaitons également nous renforcer au Nigeria et au Ghana. »

Bioéquivalence. Sur le continent Sandoz couvre plusieurs champs thérapeutiques : des anti-infectieux aux antituberculeux, en passant par des produits destinés à la santé maternelle et infantile. « Comme nous nous devons de proposer nos médicaments au plus grand nombre, nous sommes désormais en quête de partenaires locaux » explique le Britannique de 47 ans. A l’image de celui conclu avec le ministère zambien de la Santé pour améliorer l’accès aux médicaments essentiels en zone rurale, ou de la collaboration du groupe suisse avec les autorités éthiopiennes pour un laboratoire régional de bioéquivalence, chargé d’assurer la conformité (en termes d’efficacité) des génériques par rapport aux médicaments d’origine.

Cette politique s’est également illustrée, en avril 2012, par le partenariat noué avec le camerounais Cinpharm. Concrètement, Sandoz apporte au premier producteur de génériques d’Afrique centrale l’expertise ainsi que la matière première pour optimiser la qualité de ses produits. Et permet ainsi à Cinpharm de s’adapter aux bonnes pratiques de fabrication de médicaments destinés à la sous-région. De son côté, Nick Haggar mise sur cette collaboration pour ouvrir de nouveaux marchés à Sandoz. « Nous voulons travailler avec les producteurs africains pour contribuer à l’amélioration de la qualité de leurs produits et à la transformation en profondeur des pratiques médicales », souligne ce père de trois filles qui a aussi travaillé chez Baxter et GlaxoSmithKline.

Fanny Rey, envoyée spéciale à Londres

29 mai 2013

Industrie : des zones pour transformer l’Afrique (Jeune Afrique n°2732 du 19/05/2013)

À l’instar des dragons asiatiques, les pays africains multiplient les créations de zones économiques spéciales pour développer leur industrie. Une stratégie qui a déjà été expérimentée sur le continent… avec un succès mitigé.

« La clé de notre industrialisation ! » C’est ainsi que Mekonnen Manyazewal, le ministre éthiopien de l’industrie, a qualifié en mars la première zone économique spéciale (ZES) que le pays s’apprête à inaugurer vers la fin juillet Bole. Lemi Industrial Zone est aménagée près d’Addis-Abeba, sur 156 ha pour un coût de 49 millions de dollars (38 millions d’euros). Son objectif est hautement stratégique : d’une part, attirer, grâce à des avantages fiscaux, des manufacturiers des secteurs agricoles, pharmaceutique et textile dont les produits à valeur ajoutée seront destinés à l’exportation; et d’autre part, créer des emplois. D’après le ministre, des sociétés sud-coréennes et chinoises ont pris contact avec le gouvernement. Le fabricant chinois de chaussures Huajian Group s’est quant à lui déjà installé dans la zone industrielle de Dukem, un autre parc détaxé en construction près d’Addis-Abeba. Il entend y investir jusqu’à 2 milliards de dollars dans de nouvelles usines dans les prochaines années.

En 2011, l’enthousiasme était le même lors de l’inauguration, en grande pompe, de la ZES de Nkok, près de Libreville, au Gabon. Et là aussi, les attentes sont grandes : « Pour la première phase, qui couvre 1126 ha répartis entre zones industrielle, commerciale et résidentielle, 62 clients ont à ce jour confirmé leur présence. Mis bout à bout leurs projets représentent 1,7 milliard de dollars d’investissements directs étrangers [IDE] », affirme Gagan Gupta, son directeur général. À la clé, la création de 9000 emplois directs.

Délocalisation. Institutions internationales et analystes sont de plus en plus nombreux à estimer que le développement de cadres favorables au secteur manufacturier léger (intensif en travail), en favorisant une délocalisation de certaines activités de l’Asie vers l’Afrique, est une piste très prometteuse pour l’industrialisation du continent. Les dragons asiatiques (la Chine, la Corée du Sud ou Singapour), qui proposent aujourd’hui leurs expertise aux pays africains, se sont eux-mêmes industrialisés en attirant les firmes occidentale dans des ZES installées sur leurs territoires. L’Éthiopie et le Gabon ne sont pas les seuls à se lancer dans cette politique. Le Congo, Djibouti, la RD Congo, la Tanzanie, le Nigeria, le Sénégal et bien d’autres travaillent sur des projets similaires. Reste que ces zones ne sont en réalité pas une nouveauté en Afrique.

Dans les années 1980, lorsque le modèle économique de ces pays, basé sur l’exportation des matières premières, a montré ses limites avec l’effondrement des cours, les États africains ont été nombreux à créer ce type de zones franches, avec pour objectif de diversifier leurs économies. En 2009, on en dénombrait ainsi une centaine sur l’ensemble du continent, selon le secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO). Pour quel bilan? Plutôt décevant. L’île Maurice (lire interview ci-dessous) et le Maroc, avec sa zone franche de Tanger, font figure d’exceptions. Après une tentative sans succès dans les années 1970, Tanger Free Zone a en effet réussi à s’imposer comme l’un des plus importants pôles d’activités du Maghreb à partir de 1993. Plus de 500 entreprises y sont actuellement implantées et y emploient plus de 50.000 personnes. Le pays vient même de lancer une nouvelle zone franche, Tanger Automotive City, spécialisée dans l’industrie automobile, près de l’usine Renault inaugurée début 2012. Son objectif : attirer les fournisseurs étrangers du constructeur français.

Échecs. Mais en dehors de ces deux pays, les autres économies qui ont opté pour ce modèle se sont très peu diversifiées et leur tissu industriel est toujours quasi inexistant. En Afrique de l’Ouest, le cas du Sénégal est le plus patent. « À 15 km de Dakar, la zone franche de Mbao, la plus ancienne au sud du Sahara apparaît même comme I archétype de l’échec en la matière », écrit le CSAO dans une récente étude réalisée en partenariat avec l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). D’après l’organisme, les activités menées dans cette zone ne présentent qu’une très faible valeur ajoutée. Résultat: une quinzaine d’entreprises seulement s’y sont installées et à peine un millier d’emplois ont été créés. En2007, le pays a tenté de rectifier le tir en mettant en place, avec l’appui de la Jebel Ali Free Zone Authority de Dubaï, un nouveau projet de ZES près du nouvel aéroport Blaise-Diagne. Montant de l’investissement : 800 millions de dollars, avec pour objectif la création de 40.000 emplois après cinq ans d’activité (et 100.000 emplois indirects). Mais depuis, le projet peine à avancer. Au Togo, si la zone franche, créée en 1990, représente aujourd’hui la moitié des emplois du secteur secondaire, avec une dizaine de milliers de salariés, ce chiffre reste encore loin des 100.000 emplois visés à terme.

Principale raison de l’échec de la première génération de ZES, leur modèle basé sur la substitution des importations. « L’objectif d’une zone franche est avant tout d’augmenter les exportations pour créer plus de richesses et compenser le manque à gagner créé par les avantages fiscaux accordés aux entreprises. Ce qui est bien évidemment difficile lorsqu’on cible notamment les marchés nationaux, qui sont en général restreints », explique l’économiste mauricienne Isabelle Ramdoo, qui souligne aussi le manque de spécialisation sectorielle de la plupart des zones franches africaines. Pourtant, soutient Gregor Binkert, vice-président Afrique de la Banque mondiale, « regrouper les entreprises d’un même secteur dans un même endroit à l’instar de la Silicon Valley aux États-Unis, permet d’être beaucoup plus compétitif, de favoriser l’innovation et de faciliter la diffusion de l’information ».

Tigre. Gregor Binkert assure qu’ « il ne s’agit pas aujourd’hui de reprendre les expériences des années 1970 ou du début des années 1980, qui ont notamment été confrontées à un manque de productivité. Cette nouvelle génération de zones de production [en Afrique subsaharienne] sera différente, avec notamment une ouverture sur le marché des exportations ». Ainsi, au Gabon, où la zone de Nkok est notamment spécialisée dans la transformation du bois et du manganèse (elle accueille aussi l’industrie pétrolière), Gagan Gupta indique que, « selon les produits, le marché sera local, régional ou international ».

Outre la spécialisation et les marchés d’exportation se posent aussi les questions des infrastructures et de l’environnement des affaires. Dans ces derniers domaines, Gregor Binkert se dit optimiste : « À Nkok, une centrale à gaz a été construite et est presque entièrement dévolue à la zone. Des installations ont été mises en place pour le traitement des eaux usées. Enfin, une route, un chemin de fer et une voie fluviale permettent de relier directement la ZES au port d’Owendo. Ce sont là des facteurs clés pour convaincre les investisseurs. » Quand à l’Éthiopie, classée 127è sur 185 pays par le rapport « Doing Business » de la Banque Mondiale, elle a bénéficié d’un appui financier de 10 millions de dollars de la Société financière international (SFI) pour améliorer son climat des affaires. Un élément important pour ce pays qui se rêve en n tigre africain ».

Stéphane Ballong

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Interview d’Isabelle Ramdoo, économiste mauricienne : « La perte de compétitivité est la rançon du succès »

Quelles sont les raisons de la réussite de la zone franche de Maurice ? Et pourquoi s’essouffle-t-elle aujourd’hui?

Chargée de mission à l’European Centre for Development Policy Management (ECDPM), à Maastricht (Pays-Bas), Isabelle Ramdoo a été économiste au ministère mauricien du Développement économique de 2000 à 2006.

Jeune Afrique (JA) : Comment expliquez-vous le succès de la zone franche mauricienne?

Isabelle Randoo (IR) : Il y a eu un ensemble de facteurs. D’abord l’arrivée, dans les années 1980, d’un gouvernement qui a une vision et une vraie politique industrielle. Ensuite, nous avons saisi l’aubaine qu’offrait l’adoption à cette même époque de l’accord multifibre mettant en place des quotas pour les gros pays exportateurs de textile comme Hong-Kong, Taïwan et la Chine, qui, pour contourner ce dispositif, sont allés s’installer dans des zones franches à l’étranger. Les nouveaux dirigeants, qui ont notamment ciblé la filière textile, ont alors mis en place des incitations pour attirer ces investisseurs et ont tait valoir le tait que l’accord ACP-UE de Lomé nous donnait un accès au marché européen, tout comme plus tard l’Agoa aux États-Unis.

JA : Quel a été l’impact de cette stratégie sur l’économie du pays?

IR : Dans les années 1971, lorsque nous avons essayé les zones franches de substitution aux importations, comme la plupart des pays africains, Maurice comptait neuf usines employant 634 personnes. Quand les nouveaux dirigeants ont mis en place une zone franche d’exportation nous sommes passés à I 13 usines en 1980, avec 21.000 emplois. Ce qui représentait près de 4,6 % du PIB. Et en 2000, lorsque cette politique a atteint son apogée, il y avait 518 usines, plus de 90.000 employés, et la zone franche représentait alors 11,4% du PIB.

JA : Mais depuis, le succès mauricien s’est essoufflé. Pourquoi ?

IR : Nous avons perdu en compétitivité, c’est l’un des inconvénients du succès de la zone franche, parce qu’avec la diversification et la création de richesse le coût de la main-d’œuvre s’est accru et nous avons commencé à délocaliser à Madagascar. Ainsi, en 2011, l’île ne comptait plus qu’un peu plus de 300 entreprises, pour près de 56.000 emplois. Il faut ajouter que la zone franche mauricienne n’est jamais vraiment montée en gamme dans la production de textile. Quand nous avons commencé à perdre en compétitivité, nous aurions dû négocier un virage pour aller vers des produits à plus grande valeur ajoutée. À l’image de la Corée du Sud ou de la Chine, qui sont passées du textile à la production d’automobiles.

Propos recueillis par S.B.

28 mai 2013

Ethiopie : l’incontournable Mohammed Al Amoudi (Jeune Afrique n°2732 du 19/05/2013)

Enrichi dans le BTP et le secteur pétrolier en Arabie saoudite, le cheikh n’a pas oublié son pays natal. Hôtellerie, mines, industrie et désormais agriculture… À Addis-Abeba, aucun secteur ne lui échappe.

Dans les milieux d’affaires éthiopiens, une blague circule sur le cheikh Mohammed Al Amoudi : « En Éthiopie, on ne fait pas de privatisations. Seulement des al-amoudisations ! » Cet homme d’affaires de 68 ans, de nationalité saoudienne mais né en Éthiopie, est « le milliardaire noir » le plus riche du monde, d’après le magazine Forbes, avec un patrimoine de 13,5 milliards de dollars (10,5 milliards d’euros), et, évidemment, la première fortune d’Éthiopie. Dans une économie dominée par les entreprises d’État, il est de très loin le premier employeur individuel. Depuis la chute du régime communiste en 1991 et la prise de pouvoir du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), il a investi plus de 2 milliards de dollars dans le pays, selon son entourage.

Mohammed Al Amoudi est présent dans presque tous les secteurs de l’hôtellerie (le Sheraton d’Addis-Abeba), aux mines d’o6, dont il contrôle l’essentiel de la production nationale, en passant par l’immobilier (même si nombre d’Addis-Abébiens s’exaspèrent de le voir laisser certains de ses terrains en jachère) ou l’industrie (usines de pneus, de textile, la plus grande cimenterie du pays ainsi qu’une aciérie à 600 millions de dollars). « En Éthiopie, ses décisions semblent aussi guidées par la volonté d’investir chez les siens. Il a par exemple installé son aciérie dans le nord de la région Amhara, où il est né. D’autres localisations semblaient plus pertinentes. Mais il sait peut-être des choses que j’ignore », indique Henok Assefa, manageur du cabinet de conseil Precise Consult International.

Très discret dans les médias (il n’accorde presque jamais d’interviews et ses entreprises, non cotées, communiquent rarement sur leurs résultats), Mohammed Al Amoudi est un acteur mondial. D’après l’histoire officielle, il a fait fortune en 1988 : un contrat de 30 milliards de dollars pour la construction d’un complexe de stockage pétrolier en Arabie saoudite, le pays où il a émigré à l’âge de 19 ans. Depuis, il est devenu un investisseur majeur dans le raffinage en Suède et au Maroc et détient des participations dans des blocs pétroliers en Côte d’Ivoire, au Nigeria, au Congo et en Angola. Il emploie quelque 40.000 personnes à travers le monde, selon son site internet.

Favoritisme ? Mohammed Al Amoudi se tourne aujourd’hui massivement vers le secteur agricole. Le 4 avril, il a racheté trois entreprises publiques pour 60 millions de dollars et il prévoit d’exploiter, à terme, quelque 300.000 ha. « Le cheikh prévoit d’investir 2,5 milliards de dollars dans ce seul secteur », assure Zemedeneh Negatu, responsable du cabinet Ernst & Young Ethiopia qui conseille certaines de ses entreprises. « L’objectif, poursuit-il, c’est d’exporter pour 1 milliard de dollars par an de produits agricoles d’ici à six ou sept ans, principalement sur les marchés du Moyen-Orient, auxquels il a facilement accès. Mais il veut conserver 40% de la production pour le marché local. »

L’extraordinaire influence de Mohammed Al Amoudi dans l’économie éthiopienne n’est pas sans susciter quelques interrogations sur ses liens avec le parti au pouvoir. Haile Assegide, à la tête de plusieurs de ses entreprises éthiopiennes, est d’ailleurs l’ancien ministre d’État chargé des Infrastructures. En janvier 2008, un télégramme diplomatique américain révélé par Wikileaks remarquait que « quasiment toutes les entreprises d’une importance monétaire ou stratégique significative privatisées depuis 1994 sont passées [sous le contrôle] d’Al Amoudi ». « Il admirait l’ancien Premier ministre, c’est sûr, confirme Henok Assefa. Mais bénéficie-t-il de favoritisme ? Je ne sais pas. Dans la plupart des privatisations, il a fait la seule offre. Aucun investisseur éthiopien ne peut rivaliser avec lui. »

Pierre Boisselet, envoyé spécial

27 mai 2013

Rwanda – interview de Paul Kagamé : « Le Rwanda n’a pas été fait pour moi » (Jeune Afrique n°2732 du 19/05/2013)

RD Congo, France, opposition, gouvernance, CPI… L’homme fort de Kigali s’explique. Tout en laissant ouvert le débat sur son retrait (ou non) du pouvoir en 2017.

II est un livre que Paul Kagamé, 55 ans, donne à lire à ses visiteurs tant il reflète, selon lui, la véritable image de son pays. Rédigé par deux Américaines enthousiastes, Rwanda, Inc. Décrit la success-story de ce petit État de 11 millions d’habitants où « une gouvernance exemplaire », inspirée par un « leader visionnaire », a fait jaillir un modèle de réussite économique et sociale sur les cendres du génocide. Ce cliché n’en est pas un, certes. Célébrée par les bailleurs de fonds, portée aux nues par une poignée d’investisseurs américains pour qui bonnes affaires rime avec bonnes actions, médiatisée par Bill Clinton et Tony BIair l’expérience rwandaise fascine tous les visiteurs – en particulier africains – du pays des Mille Collines. Mais ce pays qui, en moins de vingt ans, a basculé de la francophonie à l’anglophonie, langue de la mondialisation, est avec autant de régularité accusé d’être un « État garnison » à la politique extérieure agressive, dirigé d’une main de fer par un PDG autoritaire. Ce revers de la médaille, qui a valu au Rwanda une suspension de l’aide internationale en 2012 pour son intervention supposée en RD Congo (mais qui ne l’a pas empêché d’être élu pour deux ans au Conseil de sécurité de I’ONU), Paul Kagamé souhaite l’effacer. Joueur de tennis émérite, fan de l’équipe de football d’Arsenal et de son entraîneur français, Arsène Wenger, le manager général de « Rwanda, Inc. » a longuement reçu J.A. une matinée pluvieuse de mai, à Kigali.

Jeune Afrique (JA) : Les derniers mois ont été difficiles pour vous: accusations d’ingérence chez votre voisin congolais, suspension d’une partie de l’aide étrangère, rapports critiques d’ONG… Quelles leçons en avez-vous tirées maintenant que le gros de l’orage semble passé?

Paul Kagamé (PK) : Peu de chose en réalité. Ce n’est pas la première fois que le Rwanda rencontre ce genre d’incompréhension à propos de la situation dans l’est de la RD Congo, et ce n’est pas la première fois que l’aide est suspendue à cause de cela. Les Rwandais ont appris à faire face à ces périodes difficiles. Les sanctions dont vous parlez ont été prises a priori, sur la base d’un projet de rapport de soi-disant experts de I’ONU, dont le Rwanda n’avait même pas été informé et sur la foi de rumeurs et d’allégations anonymes. Certes, les problèmes du Congo nous concernent dans la mesure où il abrite depuis dix-neuf ans une force armée revancharde issue du génocide de 1994 et qui n’a pas renoncé à « finir le travail ». Mais il appartient au gouvernement congolais et à la communauté internationale de les résoudre. Tout se passe comme si, ayant échoué, ils estimaient que le Rwanda devait payer pour cet échec. Nous ne l’acceptons pas.

JA : Comment expliquez-vous que très peu de gens vous croient lorsque vous démentez toute interférence en RD Congo?

PK : Pourquoi a-t-on décidé de ne pas nous croire, alors que tout le monde s’accorde à reconnaître que les problèmes du Congo sont des problèmes fondamentalement congolais ? Qu’ils touchent à la gouvernance, à la citoyenneté, à l’identité de ce pays? Pourquoi aussi peu de gens nous croient, alors que chacun se rend compte que la mission des Nations Unies, qui était censée aider à rebâtir un État, ne sert manifestement à rien ? Pourquoi, depuis des années, la perception du Rwanda se base-t-elle non sur des faits vérifiés mais sur des communiqués de presse mensongers qui émanent d’ONG ou d’associations manipulées et qui sont complaisamment repris par les médias occidentaux? Cette coordination anti-rwandaise, nous l’avons vue à l’œuvre lorsqu’il s’est agi de nous empêcher d’être élus au Conseil de sécurité des Nations Unies. Elle a échoué, bien sûr, mais je n’ai aucun doute : elle est prête à nuire de nouveau … En réalité, le Rwanda pose problème pour deux raisons. La première est d’ordre psychologique et historique. La communauté internationale n’a su ni prévenir ni arrêter le génocide des Tutsis, encore moins gérer ses conséquences. D’où un lourd sentiment de culpabilité. Pour l’alléger il faut que le Rwanda soit en permanence coupable de quelque chose. Phénomène classique : on soulage sa mauvaise conscience en attaquant. La seconde raison touche au rapport de l’Afrique avec le monde : de par son histoire spécifique, le Rwanda est en tête du combat pour une Afrique digne, libre, maîtresse de sa destinée et de ses ressources. Cela ne plaît pas à tous, c’est une évidence : « Ramenons-les à leur petit niveau », se disent-ils…

JA : À en juger par la vivacité de votre réaction, vous avez perçu ces accusations comme un affront personnel…

PK : Les Rwandais dans leur ensemble l’ont perçu ainsi. Nous ne sommes pas responsables des problèmes des autres, et ceux qui rêvent de nous rayer de la carte doivent savoir que chaque injustice nous rend plus forts.

JA : Une force panafricaine de 3000 hommes, dotée d’un mandat robuste, est en voie de constitution sous l’égide de l’ONU afin d’en finir avec les troupes rebelles de l’est du Congo. Est-ce enfin la bonne solution?

PK : Je crains que cela n’ait aucun sens, mais laissons-les essayer : le Rwanda ne s’y oppose pas, même si je sais à l’avance que cela ne résoudra rien. La solution doit être politique, parce que le problème est politique. En quoi une brigade d’intervention équipée de drones de surveillance est-elle un remède au déficit de gouvernance, d’infrastructures, d’institutions et d’administration dont sont victimes les populations ? Ce n’est ni le bon diagnostic ni le bon médicament. C’est tout simplement ridicule.

JA : Reconnaissez pourtant qu’il est difficile de croire que les rebelles du M23 ne sont pas proches de vous…

PK : Difficile pour qui? Pour ceux qui ont décidé d’ignorer les faits, de publier des rapports biaisés et de ne pas nous écouter. Le M23 n’est pas mon affaire, c’est l’affaire du gouvernement congolais. Et puis, pourquoi cette obsession du M23? Il y a beaucoup d’autres groupes rebelles au Congo qui, apparemment, n’intéressent personne.

JA : La suspension de l’aide étrangère vous a-t-elle pris de court?

PK : Non, nous ne sommes pas naïfs. Nous savons très bien que l’aide dépend du bon vouloir de qui la donne ou la retire, pour des raisons qui lui appartiennent. Nous avons protesté, mais nous avons pris acte. Se plaindre est inutile.

JA : Va-t-elle bientôt revenir ?

PK : Elle est en train de revenir peu à peu. L’aide est appréciable, bien sûr d’autant que nous savons sur quels critères objectifs nous la méritons. Mais son utilisation comme moyen de contrôle politique est quelque chose que nous refusons. Notre combat quotidien est donc de réunir étape après étape, les conditions qui nous permettront d’en faire l’économie.

JA : Pour l’instant, 40% de votre budget est alimenté par cette aide extérieure qu’il vous est arrivé de qualifier de « poison ». Comment être indépendant dans ce contexte?

PK : La vraie indépendance est un processus graduel. D’un côté, l’aide nous est précieuse; de l’autre, ceux qui nous l’accordent souhaitent que nous ne puissions pas nous en passer. C’est une contradiction que nous ne parviendrons à surmonter que par le travail, la détermination et une vision claire de nos intérêts, donc de nos objectifs. Comprenez-moi bien : je suis tout à fait partisan d’un contrôle strict de l’utilisation de l’aide par les bailleurs de fonds. Vérifier qu’il n’y ait ni gaspillage ni corruption est la moindre des choses, et je crois qu’en ce domaine le Rwanda est exemplaire. Nous pouvons rendre compte de chaque dollar dépensé et nous le faisons. Mais quand les donneurs d’aide veulent se transformer en donneurs de leçons et décider à la place du peuple de l’identité de ses leaders ou de son avenir, il y a problème. Les raisons qui ont présidé à la suspension de l’aide au Rwanda n’avaient aucun rapport avec ce à quoi cette aide est destinée : le développement économique et social.

JA : L’emprunt international que vous avez lancé en avril dernier a été immédiatement souscrit au- delà de vos espérances, en dépit d’un contexte qui n’était pas favorable. Comment expliquez-vous ce succès?

PK : L’élection au premier tour du Rwanda comme membre non permanent du Conseil de sécurité, malgré une campagne hostile, représentait déjà une première victoire. Cette souscription, tout comme la réussite du fonds Agaciro, levé auprès de notre propre population, en est une seconde. Les investisseurs privés et le monde de la finance nous jugent sans œillères sur ce que nous sommes réellement : un pays fiable, sérieux, en phase réelle de décollage, bankable. Ce n’est pas si fréquent.

JA : C’est « l’effet Kagamé », a dit votre ami Tony Blair…

PK : Si « effet Kagamé »  il y a, c’est parce que les Rwandais croient en Kagamé. Et s’ils croient en lui, ce n’est pas parce qu’il est Kagamé, mais à cause de tout ce qu’ils ont accompli ensemble et qui a changé leur vie.

JA : Votre pouvoir repose sur un parti ultra-dominant, le Front Patriotique Rwandais (FPR), qui est aussi un acteur économique majeur puisque ses fonds d’investissement pèsent plusieurs centaines de millions de dollars. Est-il sain qu’un mouvement politique soit à ce point impliqué dans les affaires?

PK : La dernière élection américaine a coûté 2 milliards de dollars [1,5 milliard d’euros], récoltés auprès de donateurs privés, au point que les cyniques affirment que le vainqueur a été celui qui a réuni le plus d’argent. Est-ce sain ? En Europe, partis et candidats doivent souvent mendier auprès des contributeurs pour survivre. Est-ce raisonnable? Êtes-vous sûr que ce système ne suscite ni obligation ni dépendance, contraires à la transparence et à la démocratie ? Le problème des rapports entre l’argent et la politique n’est pas soluble dans les idées simples, et notre histoire, au FPR, est singulière. Dès le premier jour de notre lutte de libération, nous avons considéré comme cruciale notre indépendance financière. Personne, si ce n’est les patriotes rwandais, ne peut dire qu’il a financé notre combat. La guerre finie, nous nous étions préparés à assumer une période d’autosuffisance : nous savions que les caisses de l’État avaient été pillées et que l’aide internationale ne viendrait pas du jour au lendemain. Pendant quatre ans environ, c’est l’argent que le FPR avait placé hors du pays qui a permis de faire fonctionner l’État rwandais, de prendre soin des rescapés du génocide et d’importer l’essentiel: sucre, sel, savon, carburant, etc. Depuis quinze ans, la finalité de ces fonds a changé. Ils sont investis dans les secteurs stratégiques comme les télécommunications et les infrastructures afin de stimuler le secteur privé.

JA : Comment faites-vous pour éviter les conflits d’intérêts dans l’attribution des marchés publics entre les sociétés contrôlées par le FPR et les autres?

PK : Le plus souvent, le FPR investit dans des activités qui, au départ, n’intéressent pas le secteur privé, mais que nous jugeons essentielles. Pour le reste, les sociétés contrôlées par le parti obéissent aux mêmes règles que les autres : elles paient leurs impôts, elles sont régulièrement auditées et les appels d’offres auxquels elles soumissionnent sont parfaitement transparents. Si ce n’était pas le cas, le Rwanda ne serait pas le quatrième pays africain au classement « Doing Business ».

JA : Pensez-vous avoir éradiqué la corruption ?

PK : Dans une large mesure, oui. La plupart des Rwandais ont désormais intégré une culture de la responsabilité qui a transformé leur mentalité. L’éducation a joué un rôle important, tout comme les mesures très strictes que nous avons prises pour lutter contre ce phénomène. Où que vous soyez, quel que soit le poste que vous occupez, l’impunité n’existe pas au Rwanda. En ce domaine comme dans tous les autres, le leadership doit être absolument exemplaire.

JA : Autre problème: la croissance démographique. Avec plus de 400 habitants au km2, le Rwanda est au bord de l’asphyxie. Y a-t-il une solution ?

PK : C’est à la fois un formidable défi et une formidable opportunité. Si, en quinze ans, la courbe de croissance de notre population est passée de près de 10% par an à moins de 3%, ce n’est pas en usant de la coercition, totalement improductive dans notre culture, mais en combinant la pédagogie et la persuasion. Le message est simple : adaptez la taille de votre famille à vos ressources, ne faites que les enfants que vous pourrez nourrir, soigner, éduquer. Près de 70% des Rwandais ont moins de 30 ans… À condition d’investir massivement dans la santé, l’emploi et l’éducation, ce n’est pas un handicap, c’est une chance.

JA : Le mandat du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) basé à Arusha, en Tanzanie, va bientôt expirer. Quel bilan tirez-vous de cette juridiction?

PK : Très négatif, très critique. Non pas sur l’institution entant que telle, mais sur ce qu’elle a produit et sur les influences qui se sont exercées vis-à-vis d’elle. Je préfère ne pas m’étendre sur ce sujet.

JA : Il y a quelques mois, lors d’un passage à Bruxelles, vous avez déclaré que tous vos opposants en exil pouvaient rentrer au Rwanda. Pensez-vous réellement que Faustin Twagiramungu, Paul Rusesabagina, Emmanuel Habyarimana et d’autres, qui vous qualifient de dictateur ne risquent pas d’être poursuivis en Justice à leur arrivée à Kigali?

PK : J’ai effectivement dit qu’ils pouvaient revenir et que les conditions étaient réunies pour cela. La suite les concerne, eux et la justice rwandaise.

JA : Donc si la justice a quelque chose à leur reprocher, ils sont susceptibles d’être inculpés comme l’a été Victoire lngabire?

PK : Tout à fait. Je ne vois pas sur quelles bases juridiques fonder leur immunité, encore moins leur impunité.

JA : Êtes-vous prêt à négocier avec eux?

PK : Négocier quoi ? Ce qu’ils veulent tient en un mot : le pouvoir. Je ne le leur donnerai pas, en tout cas pas en dehors des voies légales prévues pour y parvenir. Il n’y a rien à négocier.

JA : Dans un peu plus de un mois, il n’y aura officiellement plus de réfugiés rwandais à l’étranger, puisque le HCR a annoncé l’expiration de leur statut. Soutenus par Kinshasa, qui estime que les conditions de sécurité et de dignité ne sont pas réunies pour leur retour au Rwanda, certains d’entre eux ont protesté contre cette décision. Qu’en dites-vous?

PK : En quoi le gouvernement congolais est-il qualifié pour porter un jugement sur la situation interne du Rwanda? Pourquoi parle-t-il au nom de ces réfugiés ? Kinshasa devrait d’abord balayer devant sa porte, et je crois que le travail n’y manque pas. Pour le reste, la fin du statut de réfugié rwandais démontre que les conditions qui ont présidé à son existence sont obsolètes. Mais nous ne forçons personne à revenir.

JA : Je suppose que votre position hostile à la Cour Pénale Internationale (CPI) n’a pas varié…

PK : Absolument. Il ne s’agit pas là de justice, mais d’un instrument au service d’intérêts à la fois extra-africains et désireux de contrôler l’Afrique.

JA : Vous donnez donc raison au nouveau président kényan, Uhuru Kenyatta, qui demande à I’ONU de faire cesser les poursuites de la CPI à son encontre?

PK : Sans aucun doute. La CPI a tenté d’influencer le résultat de l’élection présidentielle, en vain. Le scrutin a été démocratique, de vrais progrès ont été accomplis sur la voie de la réconciliation. Ces poursuites n’ont plus aucun sens.

JA : Depuis votre première visite officielle en France, en septembre 2011, rien n’a bougé dans les relations entre les deux pays. La coopération est en panne. Pourquoi ?

PK : L’histoire entre le Rwanda et la France a connu tant de péripéties négatives que le simple fait qu’il n’y ait pas de nouvelles est déjà une bonne nouvelle. Nous sommes ouverts à toute forme de coopération avec Paris, mais, à tout prendre, je préfère encore qu’il ne se passe rien plutôt qu’une énième régression.

JA : Vous avez soutenu l’intervention française au Mali. C’était un geste envers François Hollande?

PK : C’était un geste en faveur du peuple malien. Nous n’avons pas soutenu la France, l’ancien maître colonial, en tant que telle. Nous avons soutenu l’action. Et nous aurions soutenu toute autre intervention capable d’éviter le pire au Mali.

JA : Selon la Constitution, que vous vous êtes engagé à respecter votre actuel et dernier mandat prendra fin en 2017. Pourtant, à lire les journaux qui vous sont proches, une campagne semble déjà s’amorcer en faveur de votre maintien à la tête de l’État. Allez-vous revenir sur votre décision ?

PK : Premier élément: rien dans ce que j’ai dit ou fait jusqu’ici n’indique que je suis passé d’une position à une autre. Deuxième élément : le débat dont vous vous faites l’écho, je l’encourage. Y compris sur le fait de savoir si la porte du maintien de ma contribution sous sa forme actuelle doit rester fermée – ce que je souhaite – ou être ouverte. Mon opinion, qui est celle de tous les Rwandais, est que le changement est nécessaire car il s’inscrit dans la dynamique de gouvernance que nous avons choisie. Mais il doit obéir à deux conditions : la poursuite du progrès dans tous les domaines et la sécurité nationale. Que je reste ou pas, il s’agit là d’impératifs absolus.

JA : En d’autres termes, si l’intérêt du Rwanda le commande à vos yeux, vous rempilerez en 2017?

PK : Ni moi ni personne n’en est arrivé à cette conclusion. Le Rwanda d’aujourd’hui n’a pas été fait pour moi. Je dis simplement aux Rwandais : « Débattez, réfléchissez, faites des propositions en tenant compte des trois axes que je vous suggère : changement, progrès, sécurité. À vous de trouver l’articulation entre eux. »

JA : En imaginant que vous soyez candidat à votre succession, vous savez ce que l’on dira : Kagamé s’accroche au pouvoir, Kagamé manipule…

PK : … Kagamé est un autocrate, etc. Je sais tout cela. Qu’y a-t-il de nouveau ? J’ai beau dire que le pouvoir pour le pouvoir ne m’intéresse pas, des ONG répètent ce genre de choses depuis les premiers jours de mon premier mandat. Que voulez-vous que cela fasse aux Rwandais ?

JA : « Personne en occident, avez-vous dit un jour, n’a le droit ni le crédit moral de porter quelque accusation que ce soit contre mol et le peuple rwandais. » N’est-ce pas présomptueux?

PK : Non. Et ce que je dis vaut pour l’Afrique tout entière. Tant que l’Occident prétendra nous juger à partir de ses propres critères et de ses intérêts, tant qu’il prétendra nous dicter jusqu’à nos propres volontés, tant qu’il estimera que son mode de vie est le seul acceptable, ses accusations n’auront aucun fondement. Prenez l’une d’entre elles, sans doute la plus courante dans les pseudo-rapports d’ONG : « Les Rwandais ne sont pas libres. » Mais qui est allé poser la question aux Rwandais ? Transparency International et l’institut de sondage Gallup ont eu l’honnêteté de le faire ici, à Kigali. Réponse : 90% des sondés disent avoir confiance dans leurs institutions. Fait-on aussi massivement confiance aux institutions dans une dictature ? J’en doute. Comment peut-on soutenir qu’un pays qui se classe au troisième rang africain sur l’index de liberté économique du Wall Street Journal et qui est l’un des très rares sur le continent où la croissance s’accompagne d’une vraie réduction de la pauvreté – 1,5 million de Rwandais en sont sortis ces six dernières années – n’est pas un pays libre ?

JA : Les critiques ne s’adressent pas aux Rwandais. Elles s’adressent à vous. Rarement chef d’État aura suscité des réactions aussi extrêmes et contrastées…

PK : Cela ne m’empêche pas de vivre et ne changera rien à l’heure de ma mort. Si vous voulez tout savoir, je dors très bien la nuit.

Propos recueillis par François Soudan