La Nouvelle Ethiopie (Jeune Afrique n°2731 du 12/05/2013)

Prélude : tout est affaire de point de vue

L’Éthiopie ? Pour la plupart des gens – excepté les Jamaïcains rastafaris, qui y voient la Terre promise -, c’est un pays médiéval dont les habitants n’ont rien à se mettre sous la dent. Un cliché qui a la vie dure. Autant que celui qui cantonne les succès de l’Éthiopie à une fabrique d’athlètes hors norme qui, depuis l’époque du pionnier Abebe Bikila, font régulièrement exploser les records mondiaux. Pour les Africains, l’ancienne Abyssinie a d’autres motifs de fierté, elle qui n’a pas connu les affres de la colonisation. Ils pensent aussi, évidemment, à Ethiopian Airlines, la prospère compagnie d’État, qui leur permet de sillonner le continent ou de partir à la découverte du monde à des prix défiant toute concurrence.

Ce que l’on sait moins, c’est que l’Éthiopie avance à pas de géant. Sans un seul puits de pétrole, sans mines d’or ni de diamant, le pays de Ménélik réalise des performances économiques qui rivalisent avec celles des puissances continentales reconnues comme l’Afrique du Sud, le Nigeria ou l’Angola. Mieux, le deuxième pays le plus peuplé du continent (après le Nigeria) a réussi à réduire la pauvreté. À tel point qu’il sera le seul, avec le Ghana, à atteindre dans les délais les Objectifs du millénaire pour le développement.

La modernisation est en marche et l’Éthiopie est un vaste chantier. Ses principales ressources à l’exportation restent pourtant des matières premières agricoles : le café, les fleurs et… le qat, cette plante aux feuilles amères très prisée en Afrique de l’Est et qui, à en croire les accros, redonne du tonus aux muscles autant qu’aux neurones. Il y a aussi les terres que l’État, faute de moyens pour les mettre en valeur, a préféré céder – certains disent « brader » – à des entrepreneurs étrangers. Pourtant, le développement économique et social est fulgurant. Et, en la matière, seuls les résultats comptent.

On peut se demander à quoi est due cette bonne fortune de l’Éthiopie. Aux investisseurs étrangers qui lui font confiance ? À l’aide au développement (2,7 milliards d’euros en 2011), en grande partie accordée par les États-Unis et l’Union européenne ? Aux partenariats stratégiques noués avec certains pays ? À l’entrepreneuriat local, dynamique bien qu’encore balbutiant ? Il y a un peu de tout cela. Mais le plus important semble la volonté affichée par ses dirigeants de changer le visage du pays.

Le plus paradoxal dans cette success-story c’est que, à bien y regarde, l’Éthiopie n’a rien, loin s’en faut, d’un modèle de démocratie. Le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDE au pouvoir) détient encore avec ses alliés un monopole digne d’un parti unique : il truste en effet 545 des 547 sièges au parlement, et, avec seulement deux députés, il est évident que l’opposition est quasi inexistante. Lancien Premier ministre Mélès Zenawi, disparu en août 2012, a dirigé d’une main de fer le pays pendant plus de vingt ans. Une poigne qui ne l’a pas empêché d’avoir des ambitions réalistes, une vision organisée et prospective ainsi que des projets bien concrets.

La question est de savoir de quel type de dirigeants l’Afrique a besoin pour décoller. Des démocrates pur jus, pas toujours capables de hisser leur pays au niveau de nations qui progressent, ou des autocrates absolus mais parfois dotés d’une vraie vision et dont les réalisations sont palpables ? Quoi qu’il en soit on ne reprochera pas à Mélès Zenawi de n’avoir rien fait pour l’Éthiopie. Son successeur, Hailemariam Desalegn, qu’il avait pris soin d’adouber avant de s’éteindre, ne semble d’ailleurs pas disposé à changer de cap.

Tshitenge Lubatu M.K.

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Une étoile est née

Celle apparue sur le drapeau national en 1996 pour figurer la diversité, l’unité et la prospérité n’est plus seulement un symbole. Largement inspiré de celui de la Chine, le modèle de développement du pays affiche quelques succès impressionnants. Même s’il montre ses premiers signes d’essoufflement.

Un pays à la nature inhospitalière, figé dans sa culture millénaire et périodiquement rongé par les famines… En Occident comme dans le reste de l’Afrique, les clichés sur l’Éthiopie ont la vie dure. Mais à Addis-Abeba, c’est un choc qui attend les esprits empreints d’idées reçues. Hérissée de grues et d’échafaudages de bois, la ville est prise d’une frénésie de construction, avec sa future ligne de tramway, ses imposants chantiers d’immeubles et ses larges avenues en travaux. Et la capitale n’est pas une vitrine privilégiée au milieu de provinces à l’abandon. Aux quatre coins du pays, des projets ambitieux sont en cours, de la ligne de chemin de fer (dans l’Est) aux barrages géants sur le Nil Bleu (Nord-Ouest) et la rivière Omo (Sud), en passant par des dizaines de milliers de kilomètres de route.

Le deuxième pays le plus peuplé du continent – bientôt 90 millions d’habitants – s’est mis en mouvement, et son modèle de développement, largement inspiré de celui de la Chine (économie de marché, forte intervention de l’État et autoritarisme), a enregistré quelques succès impressionnants. Entre 2004 et 2012,1’Éthiopie a commencé à s’industrialiser et a affiché une croissance moyenne supérieure à 10 % par an (lire ci-dessous), qui a fait reculer la part de la population vivant au-dessous du seuil de pauvreté national (moins de 0,60 dollar par jour) de 38,7% à 29,6%. Le taux de scolarisation est désormais proche de 100 %, et l’espérance de vie a progressé de dix ans depuis 1995.

En2012, pour la première fois depuis 1930 et l’accession au trône de l’empereur Hailé Sélassié, une transition ordonnée a eu lieu à la tête du pays. Après le décès du Premier ministre Mélès Zenawi, au pouvoir depuis vingt et un ans, un homme neuf, Hailemariam Desalegn (lire ci-dessous), a été investi en septembre2012, et les rivalités au sein de la coalition au pouvoir, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), semblent pour l’instant avoir été mises de côté pour préserver la stabilité.

Liens stratégiques. Ces avancées ne seront pas de trop pour relever les défis auxquels le pays est confronté. Sa croissance démographique soutenue annonce l’arrivée sur le marché du travail de plusieurs dizaines de millions de jeunes d’ici à 2020. Éduqués, ils ne pourront tous être absorbés par le secteur agricole, qui occupe plus de 80% de leurs parents. L’État, qui concentre ses ressources sur les infrastructures, ne détient pas, seul, la solution pour les faire vivre. D’autant que la croissance ralentit – se stabilisant à 6,5% en 2013 et pour les quatre années suivantes, selon le Fonds monétaire international (FMI) – et que l’inflation reste problématique, même ramenée à moins de 10% par an (après avoir atteint 44% en 2008). Addis-Abeba se tourne donc de plus en plus vers les investissements étrangers. Ils sont en augmentation, malgré l’enclavement du pays, une administration peu efficace et le verrouillage de plusieurs secteurs clés, dont les télécoms (Ethio Telecom conserve le monopole) et la finance.

La diplomatie éthiopienne devrait permettre de faire progresser encore ces investissements en jouant sur tous les tableaux. Elle entretient des liens stratégiques avec les États-Unis et l’Union européenne, qui fournissent l’essentiel de l’aide au développement (2,7 milliards d’euros en 2011, la plus importante du continent), mais est aussi très proche de la Chine, son premier partenaire commercial. Elle noue en outre des partenariats avec les pays émergents, comme ceux du Golfe, la Turquie et l’Inde. Propriétaire des terres, l’État a mis à leur disposition des centaines de milliers d’hectares à des prix dérisoires. Il s’agit de développer une agriculture intensive sur des superficies « non exploitées », selon le gouvernement. Mais d’après I’ONG Human Rights Watch, le programme de villagisation (lire ci-dessous) dans la région de Gambella masque des déplacements de population forcés.

Tensions. Le système politique ne permet pas de représenter les opinions dissidentes: l’EPRDF et ses alliés détiennent 99,6 % des sièges au parlement. Les tensions ethniques restent vives et la minorité tigréenne (dont était issu l’ancien premier ministre) est régulièrement accusée de s’arroger tous les pouvoirs. Malgré le fédéralisme, des conflits séparatistes subsistent dans I’Ogaden, près de la Somalie. À cela s’est ajouté, en 2012, un phénomène inédit dans ce pays où les religions coexistent pacifiquement : la contestation d’une partie des musulmans (qui représentent un gros tiers de la population) devant les prétentions du gouvernement à choisir leurs leaders.

Face à ces défis, Addis-Abeba peut compter sur une tradition étatique séculaire, un appareil sécuritaire solide et une vision pour son développement. Si le gouvernement parvient à apaiser les tensions et à tenir ses engagements, l’Éthiopie pourrait devenir d’ici à 2020, un pays de 120 millions d’habitants à revenu intermédiaire. Une véritable puissance continentale.

Pierre Boisselet, envoyé spécial

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La vie sans Mélès

Depuis la disparition de Zenawi après plus de vingt ans de pouvoir, son successeur poursuit son programme. Avec une méthode et des prérogatives différentes.

II est partout. Sur les panneaux publicitaires, dans les bureaux des fonctionnaires, sur les bâtiments publics. A Addis-Abeba, l’image du défunt Premier ministre Mélès Zenavi est plus présente aujourd’hui qu’au cours de ses vingt et un ans de pouvoir. L’homme était rétif, dit-on, au culte de la personnalité. Mais, depuis sa disparition, le 20 août 2012, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDR la coalition qui contrôle, avec ses alliés, 545 des 547 sièges du Parlement) en a visiblement fait son héros, un mythe fondateur pour une Éthiopie nouvelle. Et ce n’est pas son successeur Hailemariam Desalegn, qui s’y opposera. Dès son arrivée au palais – également orné de portraits de son prédécesseur -, il s’est placé dans le rôle du continuateur « de l’héritage et de la vision » de Mélès Zenawi.

Rallier. En désignant Hailemariam Desalegn vice-Premier ministre, en 2010, alors qu’il se savait malade, son mentor avait fait un choix audacieux et bousculé le sérail. Relativement jeune (47 ans), protestant welayta (ethnie ultra minoritaire du Sud), Desalegn a été propulsé à la tête d’un pays dirigé par des orthodoxes du Nord depuis des siècles. Contrairement à Zenawi, cet ingénieur de formation n’est pas issu du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), la composante dominante de la coalition au pouvoir. Son adoubement avait donc des allures de petite révolution, au point que certains observateurs pronostiquaient un rapide putsch interne de la vieille garde tigréenne.

Celui-ci n’a pas eu lieu. En janvier, le Premier ministre éthiopien a obtenu la présidence tournante de l’Union africaine (UA), ce qui a renforcé sa position. Puis, lors du congrès de la fin de mars, à Bahir Dar (Nord-Ouest), il a été élu à la tête de I’EPRDF – même si les débats ont été houleux. Depuis, les désaccords en public se sont tus. « Il a réussi à passer les premiers mois de pouvoir sans faire d’erreurs, estime Bruh Yihunbelay, rédacteur en chef de l’hebdomadaire The Reporter. Il faut lui donner une chance de réussir. » Pour autant, le nouveau Premier ministre n’a pas l’autorité de son prédécesseur. « La direction du parti a toujours été collective, affirme Daniel Berhane, un blogueur proche du parti. Mais, par son intelligence et son charisme, Mélès parvenait à rallier tout le monde à ses positions. »

Mains liées. Desalegn, lui, va devoir composer avec d’autres poids lourds. Il a adopté un style différent, plus à l’écoute, et a nommé, de façon inédite, trois vice-Premiers ministres, chargés chacun d’un pôle de compétence (gouvernance, social et économie) et issus chacun de l’une des trois principales ethnies du pays (Oromos, Amharas et Tigrés). « Ces postes ne sont pas prévus dans la Constitution, et, puisque des pouvoirs concrets leur sont attribués, c’est qu’ils ont été retirés au Premier ministre », souligne Yared Legesse, avocat spécialiste du droit constitutionnel.

« Pour Hailemariam, c’était un moyen d’avoir des hommes de son bord dans le parti, affirme Daniel Berhane. Sous Mélès, il y avait une structure similaire, mais elle n’était pas rigidifiée par les attributions officielles. Si demain Hailemariam veut se séparer de l’un de ses vice-Premiers ministres, ce sera plus compliqué. D’une certaine manière, il s’est lié les mains. »

Hailemariam Desalegn ne devrait pas être contesté dans son rôle d’ici à 2015, date prévue des élections générales et du prochain congrès de I’EPRDF. D’ici là, sa politique devrait épouser le Plan de croissance et de transformation mis sur pied par un certain Mélès Zenawi.

Pierre Boisselet

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Interview de Hailemariam Desalegn : « L’Asie a montré l’importance d’avoir des dirigeants dotés d’une solide vision »

Président en exercice de l’Union Africaine, le premier ministre éthiopien revient sur les processus de résolution des conflits au Mali et en somalie ainsi que sur la stratégie de développement de son pays.

A la tête du pays depuis septembre 2012, cet ingénieur de 47 ans devrait y rester jusqu’à la fin de la législature, en 2015. Il se place d’ici là dans la continuité de Mélès Zenawi, dont il était vice-Premier ministre.

Jeune Afrique (JA) : Vous avez dit vouloir retirer vos troupes de Somalie dès que possible, mais il y a eu d’importants troubles dans certaines des régions que vous avez quittées…

Hailemariam Desalegn (HD) : Nous sommes intervenus à la demande du gouvernement fédéral de transition pour soutenir le pays dans son combat contre les Shebab. L’accord avait pour objectif d’ouvrir différents fronts. Nous savions que si les Shebab se dispersaient, ils s’affaibliraient, et il nous serait alors impossible de les démanteler. Cette mission achevée, il était délicat de rester alors que nous nous étions engagés à nous retirer dès qu’elle serait accomplie. Cependant pour garantir la sécurité, nous avons attendus pendant les neuf derniers mois. Désormais, nous voulons que la communauté internationale comprenne que nous ne pouvons plus rester sur place à nos propres frais. Mais notre ambition et notre politique restent clairs : nous n’abandonnerons pas le combat contre les Shebab, quoi qu’il arrive.

JA : Que pensez-vous de l’évolution de la situation au Mali?

HD : L’intervention de la France a été déterminante. Sans elle, la situation serait désastreuse et les conséquences terribles pour la population malienne. La procédure d’urgence étant terminée, il faut désormais un effort international, qui n’est plus de la responsabilité de la France seule mais de celle des Africains: de l’Union Africaine [UA, NDLR] et, en particulier, de la Cedeao [Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest]. La demande faite par la France, la Cedeao et I’UA aux Nations Unies d’envoyer des Casques bleus doit recevoir une réponse du Conseil de sécurité le plus rapidement possible [l’entretien s’est tenu avant l’adoption, le 25 avril, de la résolution actant l’envoi de 12.600 hommes]. Mais, au sein de I’UA et de la Cedeao, nous pensons qu’une opération de maintien de la paix n’est pas suffisante. Il faudrait une force d’imposition de la paix [d’interposition militaire neutre] dotée d’un mandat en conséquence.

JA : Sur le plan intérieur, comment la planification économique est-elle organisée ?

HD : Le Conseil national de planification est dirigé par le Premier ministre. Il réunit les gouvernements locaux, les acteurs du secteur privé et tous ceux qui sont impliqués dans le processus de planification. Bien entendu, le Premier ministre Mélès [Zenawi, décédé en août 2012] a eu une énorme influence sur ce processus. L’exemple des pays de l’Est asiatique a montré l’importance d’avoir des dirigeants dotés d’une solide vision. C’est aux techniciens et aux professionnels de voir ensuite comment elle peut se matérialiser en termes d’infrastructures, d’industrialisation ou d’organisation et de production agricole.

JA : Quels sont les objectifs du programme de « villagisation » lancé en 2010 pour regrouper les communautés rurales?

HD : Si l’on veut que celles-ci développent des industries locales, il faut qu’elles aient de l’énergie. Or, on ne peut en distribuer quand l’habitat est top dispersé. Le processus de « villagisation », comme on dit, procède d’une logique économique et sociale à la fois, car il facilite la mise en place de services de santé, d’éducation ou d’eau potable. Et il repose sur le volontariat. Sinon, il ne marcherait pas.

Propos recueillis par Nicolas Norbrook et Patrick Smith, pour The Africa Report

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Addis se rêve en « tigre africain »

Après une décennie de croissance sans précédent, le pays doit trouver un second souffle. Ses principaux défis : la modernisation des filières agroalimentaires et l’essor du privé.

L’économie éthiopienne a enregistré au cours de la dernière décennie des records de croissance, avec une moyenne de 11,5% par an de 2004 à 2009, et affichait encore un taux de 7% en 2012? (soit 2 points de plus que la moyenne en Afrique subsaharienne). «  C’est un résultat remarquable pour un pays enclavé qui n’est pas exportateur de pétrole », souligne Zemedeneh Negatu, responsable d’Ernst & Young Ethiopia. Sous l’impulsion très dirigiste de Mélès Zenawi, Premier ministre de 1995 à son décès en2012, l’Éthiopie a troqué son image de pays en haillons, ravagé par les guerres et les famines, pour celle de l’une des économies les plus dynamiques d’Afrique subsaharienne. Elle en est même le quatrième pays le plus prospère, après l’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Angola.

Symbole de cette évolution : en moins de dix ans, 2,5 millions d’Éthiopiens sont sortis de l’extrême pauvreté. Selon la Banque mondiale, le pays est le seul d’Afrique subsaharienne avec le Ghana à pouvoir atteindre dans les temps (d’ici à 2015) les Objectifs du millénaire pour le développement.

Principalement portée par l’investissement public dans les infrastructures énergétiques et de transport – conformément au Growth & Transformation Plan (GTR « plan de croissance et de transformation ») 2010-2015 -, la croissance devrait se stabiliser à 6,5% en 2013 et pour les quatre années suivantes, selon le Fonds monétaire international (FMI). Un petit essoufflement qui tient au fait que « la productivité agricole n’a pas progressé comme espéré «  selon Zemedeneh Negatu. Représentant plus de 45% du PIB et 80% des emplois, l’agriculture pèse aussi très lourd dans les exportations du pays, dont le déficit commercial s’est creusé de 43% l’an dernier pour atteindre 7,9 milliards de dollars (6,4 milliards d’euros).

Virage. Pour faire prendre au secteur agricole le virage de la modernité, le gouvernement s’inspire du modèle de développement asiatique des années 1980 – qualifiant l’Éthiopie de « tigre africain », en référence aux économies émergentes d’Asie du Sud-Est – et veut développer l’agro-industrie, seule à même de donner de la valeur ajoutée aux exportations et de créer suffisamment d’emplois pour digérer le boom démographique, la population étant appelée à passer de 86 à 120 millions d’habitants d’ici à 2020 (+40%).

L’État compte accompagner cette industrialisation par la poursuite du GTP; pour sa mise en œuvre, il doit trouver « entre 50 et 115 milliards de dollars », selon les experts. Il peut s’appuyer sur les transferts de la diaspora, qui contribue chaque année à hauteur de 10% au PIB, et sur l’investissement étranger. En revanche, pas question d’avoir recours à la planche à billets, après en avoir abusé au point de faire exploser l’inflation à près de 41% mi-2011. Depuis qu’il a ramené son taux sous les 10% en mars, le gouvernement peut maintenant se concentrer sur l’amélioration de l’environnement des affaires pour soutenir l’investissement privé et éviter de creuser l’endettement public, évalué à près de 20% du PIB.

Olivier Caslin

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Barrages à tous les étages

L’Ethiopie capitaliser sur son potentiel hydroélectrique (estimé à  40.000 mégawatts, le deuxième du continent après celui de la RD Congo) pour assurer son développement industriel et devenir le premier exportateur d’électricité en Afrique (elle alimente déjà Djibouti). Elle compte donc porter ses capacités hydroélectriques de 2100 MW à plus de 10.000 MW dès 2015. Un chantier de 9 milliards d’euros, dont 35% seront affectés à la construction de 8000 km de lignes électriques pour mailler la région. La plus grande part des financements revient aux deux barrages construits par l’italien Salinie Costruttori : Grand Ethiopian Renaissance Dam (l’un des plus grands du monde, avec 5250 MW, qui doit être livré en 2016), sur le Nil Bleu, et Gibe lll (1870 MW), sur I’Omo, à 470 km au sud-ouest d’Addis, dont le chantier se poursuit malgré la controverse avec les populations locales (200.000 paysans doivent être déplacés).

O.C.

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Bébés champions

La libéralisation a permis l’émergence d’entreprises privées qui, en grande partie alimentées par les fonds de la diaspora, commencent à se développer à l’international.

Si les observateurs internationaux insistent sur l’essor du secteur privé éthiopien, celui-ci ne représente encore « que 6,9% de la formation brute de capital du PIB), comme le rappelle la Banque africaine de développement (BAD) dans son étude sur le pays publié mi-2012. La faute au capitalisme d’État mis en place par l’ancien Premier ministre Mélès Zenavi, qui, pendant plus de dix ans, a gardé la haute main sur l’économie du pays avant de lancer à partir de 2002, les vastes programmes de privatisation qui ont ramené le nombre d’entreprises publiques de 250 à 40 actuellement.

À quelques exceptions près, incarnées notamment par les entreprises de Midroc Ethiopia, le groupe de l’homme d’affaires saoudien d’origine éthiopienne Mohammed Al Amoudi, ou par Sunshine Construction, le holding fondé par le self-made-man addissois Samuel Tafesse, le secteur privé est encore balbutiant.

Soulignant « la faiblesse de l’esprit d’initiative », les experts de la BAD estiment qu’il faudra attendre une dizaine d’années avant de lui voir jouer un rôle fondamental dans l’économie. Celle-ci reste dépendante de l’État, principal donneur d’ordres, et le commerce extérieur est encore peu développé comparé à celui des pays voisins.

Ambitions. Cependant, les exemples de réussite ne sont plus rares. Comme celle de SoleRebels et de sa jeune créatrice, Bethlehem Alemu, qui, depuis un an, fait régulièrement la une de la presse internationale. La businesswoman a fondé sa société en 2004. À32 ans, elle emploie désormais 300 personnes qui produisent chaque jour 2500 paires de chaussures, dont 90 % sont exportées. Destination l’Europe, les États-Unis et l’Asie, où ses modèles fabriqués à partir de pneus recyclés font fureur. En plus de son magasin à Addis-Abeba, elle compte trois boutiques à Taïwan et doit en ouvrir une prochainement à Singapour. Son ambition : un chiffre d’affaires de 10 millions de dollars (7,7 millions d’euros) en 2016.

D’autres entreprises éthiopiennes se sont tait un nom, notamment dans la filière café, dont le pays est le premier exportateur africain. Ainsi, Robera PLC, qui vend ses arabicas dans le monde entier depuis les années 1970, affiche désormais un résultat net de quelque 6 millions de dollars. Lancée au début des années 2000, la production de fleurs, en particulier de roses, compte aussi quelques champions nationaux dont AQ Roses, qui travaille en sous-traitance pour des distributeurs néerlandais.

Olivier Caslin

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Les recettes anti-âges d’Ethiopian Airlines

Pas une ride, bien au contraire, malgré ses 67 ans. Compagnie africaine jugée la plus rentable trois années de suite (de 2008 à 2010), Ethiopian Airlines prouve qu’un opérateur 100% public peut dégager des profits et se positionner dans le ciel international. Malgré une conjoncture aérienne difficile, le transporteur augmente ses revenus chaque année et maintient le cap sur l’objectif fixé par son plan stratégique : réaliser un chiffre d’affaires de 10 milliards de dollars (7,7 milliards d’euros) à l’horizon 2025. Il a enregistré une nouvelle hausse de 25% de son trafic passager en 2012 et, membre du groupement Star Alliance, continue de multiplier les destinations : la compagnie dessert aujourd’hui 85 villes depuis son hub d’Addis-Abeba. Une volonté d’expansion qui implique d’investir dans sa flotte, désormais composée de 54 appareils. Ethiopian Airlines a notamment dépensé 700 millions de dollars en 2010 pour être le premier opérateur africain (et le troisième au monde) à s’équiper du Boeing 787 Dreamliner – un appareil que la compagnie a récemment remis en service après une interruption de trois mois décrétée au niveau international à la suite de problèmes techniques.

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La botte secrète

Très prisé dans la Corne de l’Afrique, le qat plante énergisante, est devenu un produit clé. Bien plus rémunérateur que le café.

Un nouveau type de commerçant est apparu ces dernières années dans les rues d’Addis-Abeba. Ces vendeurs se déplacent à vélo et transportent sous le bras des bottes de qat (prononcer « tchat »), aux rameaux ornés de feuilles vertes. Cette plante énergisante, considérée comme une drogue dans la plupart des pays européens – mais légale au Royaume-Uni -, se consomme généralement dans les khat bet (« maisons du qat ») ou à domicile. Aux heures les plus chaudes de la journée ou tard dans la nuit, de plus en plus d’Éthiopiens (un tiers des habitants, selon une étude réalisée en 2000) mâchent longuement et en groupe ces feuilles amères. La joue gonflée, l’œil écarquillé, les consommateurs ont la faim coupée et l’esprit stimulé. Ils tiennent des discussions animées pendant de longues heures.

Réprouvée par l’Église orthodoxe, très puissante sous l’empire, la mastication du qat est longtemps restée marginale – elle était toutefois plus répandue dans les minorités musulmanes de l’Est. Mais au cours des trente dernières années elle a progressivement envahi tout le pays. Avec les livreurs à domicile, elle gagne désormais les classes moyennes, des consommateurs qui ne veulent pas être vus dans la rue avec leur botte. On en trouve pour toutes les bourses, en fonction de la qualité, de la provenance et de la fraîcheur – les feuilles devant être consommées dans les quarante-huit heures suivant leur récolte.

« Le berceau historique de la production de qat est la région de Dire Dawa [sur la route de Djibouti et de la Somalie, où se trouvent les principaux consommateurs, NDLR], explique Atlaw Alemu, professeur d’économie à l’université d’Addis-Abeba. Mais depuis peu, on trouve par exemple du qat estampillé Bahir Dar [région des hauts plateaux], une ville qui n’a jamais eu de tradition en la matière! »

En pleine expansion, la culture du qat se substitue progressivement à celle du café, traditionnel produit d’exportation de l’Éthiopie. Pour les producteurs, les avantages sont multiples. Arbuste à feuillage persistant, le qat peut se récolter toute l’année, alors que ce n’est possible qu’une fois par an pour le café. Son commerce – légal en Éthiopie comme dans le reste de la Corne de l’Afrique – n’est pas régulé comme celui des grains d’arabica, que les producteurs sont contraints de vendre à la Bourse éthiopienne des matières premières (ECX) afin qu’ils soient exportés. Enfin et surtout, le qat se vend plus cher que les autres produits agricoles d’exportation tant la demande régionale est importante. En effet, si le café reste de loin le principal produit à l’export (générant 832 millions de dollars, soit près de 639 millions d’euros, pour l’année 2011-2012), son prix sur les marchés internationaux a chuté de plus de 20% depuis un an.

Rentrées fiscales. Résultat, le qat, devenu le deuxième produit agricole d’exportation en 2000, continue de progresser : les quantités vendues à l’étranger sont passées de 208 tonnes en 1992 à 16.000 t en 2000 et plus de 40.000 t en 2012. « La culture du qat arrange tout le monde. Les agriculteurs gagnent mieux leur vie, la demande des consommateurs augmente et l’État en retire des rentrées fiscales » résume Atlaw Alemu. Si les contrebandiers contrôlent une partie des exportations, l’État reste en effet l’un des grands bénéficiaires de la filière, d’autant qu’une bonne part des exportations est réalisée par la compagnie nationale, Ethiopian Airlines (lire ci-dessus).

Cela n’empêche pas les négociants de dégager de belles marges. Suhura Ismail Khan, femme d’affaires très puissante dans le business de la feuille verte – à laquelle elle dit n’avoir jamais goûté -, a ainsi pu investir dans la création d’une petite compagnie aérienne pour exporter plus facilement vers la Somalie. En 2011, elle confiait au quotidien allemand Die Welt que, alors qu’elle venait d’être élue femme d’affaires de l’année, elle avait reçu une note d’arriérés d’impôts de 48 millions de birrs, soit près de 2 millions d’euros.

Pierre Boisselet

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Des placements en or (olympique)

Les stars de l’athlétisme investissent massivement dans l’économie, en particulier dans l’immobilier. Certains érigeant de véritables petits empires.

Haile Gebreselassie, double champion olympique du 10.000 m, possède trois immeubles à Addis-Abeba. Deux de plus que Derartu Tulu, la première femme noire africaine à avoir remporté une médaille d’or olympique, en 1992. Quant à Gebregziabher Gebremariam, champion de crosscountry, il est en train de faire construire le sien. Dans la capitale éthiopienne, les bâtiments poussent au fil des succès remportés par les enfants du pays qui, avec leurs rivaux kényans, dominent la course de fond mondiale depuis plus de vingt ans. Il est vrai qu’une seule victoire dans l’un des grands marathons mondiaux, avec des gains qui peuvent aller jusqu’à 200.000 dollars (environ 150.000 euros) à Dubaï, permet de se constituer une petite fortune à faire fructifier. Surtout dans un pays où 30% des habitants vivent encore avec moins de 0,60 dollar par jour.

Pour ces sportifs souvent issus de milieux très modestes, le bâtiment reste le secteur le plus sûr pour placer des revenus aléatoires, et la vigueur du marché de l’immobilier dans la capitale (lire ci-après) leur promet de jolies plus-values. Leurs investissements ne sont cependant pas toujours guidés par la stricte rationalité économique. Ainsi la ville d’Asella (Centre), qui a vu naître nombre de grands athlètes, compte aujourd’hui presque autant d’hôtels que de champions – Derartu Tulu et Haile Gebreselassie en possèdent notamment un chacun. « Il y a très peu de touristes dans la région. Ces établissements servent plus à inviter leurs amis, faire plaisir à leur famille et contribuer au développement de la région qu’à être rentables r, constate Sileshi Bisrat, directeur de la communication de la Fédération éthiopienne d’athlétisme. « Contrairement à ce qui se passe ailleurs, poursuit-il, nos athlètes placent leur argent au pays plutôt qu’à l’étranger. Même Maryam Yusuf Jamal, une coureuse bahreïnie d’origine éthiopienne, a choisi de faire construire à Addis-Abeba. »

Secrets abyssins. La longévité de certaines carrières a en revanche donné naissance à des entreprises rentables. Ainsi le triple médaillé d’or olympique et recordman du 5000 m et du 10.000 m Kenenisa Bekele fait construire un hôtel international à proximité de l’aéroport d’Addis-Abeba. À Sululta, le lieu d’entraînement traditionnel des athlètes, sur les hauteurs de la capitale, il possède en outre un centre d’entraînement privé, avec piste d’athlétisme aux normes et chambres d’hôtel. Il cible une clientèle internationale intriguée par les secrets des coureurs abyssins.

L’algérien Taoufik Makhloufi, champion olympique en titre du 1500 m, est récemment venu s’entrainer à Sululta. Mais il a préféré poser ses valises au Yaya Village, un centre concurrent fondé par Joseph Kibur, autre ancien coureur. Haile Gebreselassié est aussi actionnaire du Yaya Village. Mais le petit empire de Haile avec ses plus de 600 salariés, ne s’arrête pas là. Le capital accumulé au fil des victoires et un Sens inné des affaires (ainsi qu’une certaine dose de pingrerie, d’après la rumeur d’Addis) l’ont conduit à diversifier ses investissements.

Entre deux courses à l’étranger (il a encore remporté le semi-marathon de Vienne le 14 avril), ce champion qui gère lui-même ses affaires a trouvé le temps de créer Marathon Motor Engineering, distributeur exclusif du constructeur automobile coréen Hyundai en Éthiopie. Il a construit deux écoles privées, un cinéma et un hôtel dans la ville touristique d’Awasa (sud du pays), investi dans l’immobilier et créé une société d’organisation d’événements sportifs : Great Ethiopian Run (« grande course éthiopienne »). « Notre organisation est née en 2001, explique Ermias Ayele, son directeur général. Au départ, c’était une association à but non lucratif qui organisait une course annuelle populaire de 10 km à Addis-Abeba. Nous avons ensuite étendu le concept en organisant des courses dans toutes les régions du pays. » Depuis 2010, le gouvernement éthiopien favorise le développement des métiers d’agent de sportif et d’organisateur d’événements. Début 2013, Great Ethiopian Run a ainsi changé de statut pour devenir une entreprise propriété de Haile Gebreselassie. « La dernière édition de notre course à Addis-Abeba a attiré plus de36.000 inscrits et généré un chiffre d’affaires d’environ 400.000 dollars. En octobre 2013, nous allons organiser note premier marathon de masse, le Haile Gebreselassie Marathon, à Awasa », explique Ermias Ayele. Les organisateurs, qui espèrent réunir 1200 participants, proposent des packages de voyages aux coureurs étrangers, avec des prix variant de 1150 dollars à 3650 pour les circuits touristiques les plus longs. Pour les attirer [12 onces d’or soit environ 19000 dollars, sont promis au vainqueur. De quoi faire un joli capital de départ pour un athlète éthiopien…

Pierre Boisselet

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Vivre dans la capitale de l’Afrique

Siège de l’Union africaine et de nombre d’organisations internationales, Addis-Abeba est l’une des villes qui comptent le plus de diplomates au monde.

Impossible de rater ce chantier titanesque. Entre l’aéroport international de Bole et Méskel square, la grande place au cœur d’Addis-Abeba, des centaines d’ouvriers chinois et éthiopiens se démènent sept jours sur sept en cette fin du mois d’avril. Les célébrations du cinquantenaire de la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), organisées le 25 mai, approchent et il faut que cette nouvelle route, dont de larges portions sont creusées dans le sol, soit prête à temps.

C’est que la ville prend ce grand rendez-vous au sérieux. Il sera l’occasion de rappeler à tous le rôle diplomatique central de l’Éthiopie, lorsque, seul pays du continent à avoir résisté à la colonisation, elle a obtenu d’accueillir les institutions d’une Afrique nouvellement indépendante, en 1963. Depuis, Addis-Abeba est la capitale politique du continent. Et ce n’est pas sans répercussions sur la vie de la cité.

Elle est la troisième ville du monde par le nombre de diplomates qui y résident, derrière New York et Genève, où sont implantées la plupart des institutions de l’Organisation des Nations unies (ONU). Siège de l’Union africaine (UA, qui a succédé à I’OUA en 2002), avec ses quelque 800 fonctionnaires internationaux, Addis-Abeba accueille aussi une centaine d’ambassades ainsi que la Commission économique pour l’Afrique (CEA), institution de I’ONU qui compte plus de 1500 salariés. Si l’on ajoute le siège de plusieurs ONG et autres organisations internationales (la coopération allemande, GIZ, emploie par exemple quelque 750 personnes, dont plus d’une centaine d’Allemands), il devient évident que la présence des expatriés n’est pas un détail pour l’économie.

Expatriés. D’après les barèmes de l’ONU qui s’appliquent aussi à l’UA), le salaire d’un fonctionnaire international varie, à Addis-Abeba, entre 6000 et 15.000 dollars (entre 4600 et 11.500 euros) par mois, sans compter les aides diverses (logement et famille). De quoi employer, vu la faiblesse des salaires locaux, un personnel de maison pléthorique, dont des gardes pas toujours indispensables dans cette métropole plutôt sûre.

En 2011, Addis-Abeba était encore considérée comme l’une des villes les moins chères du monde pour les expatriés (211è sur 214 selon le classement du cabinet de conseil Mercer). « Il y a des désagréments, comme la xénophobie de certains Éthiopiens, explique une jeune fonctionnaire ouest africaine. Mais étant donné le coût de la vie, c’est vrai que nous nous en sortons très bien. Surtout ceux d’entre nous qui n’ont pas d’enfants. »

Pour les francophones qui en ont, la présence du lycée franco-éthiopien Guebre-Mariam est une aubaine. Fondé sous Haïlé Sélassié, en 1947, c’est l’un des rares lycées français agréés en Afrique non francophone et l’un des établissements internationaux les moins chers de la ville. Les Éthiopiens, qui ont accès à des tarifs préférentiels (environ trois fois moins élevés que pour les autres), sont, de très loin, les plus nombreux. Hormis eux et les Français, les élèves sénégalais et burkinabè sont les mieux représentés. Et les deux tiers des élèves étrangers sont des Africains francophones.

Flambée. La présence de cette communauté d’expatriés n’est toutefois pas sans effet pervers. L’imposante superficie des ambassades les plus anciennes (celles des États-Unis, de la France et de l’Italie notamment, qui couvrent l’équivalent de plusieurs quartiers), héritage de l’Éthiopie impériale, paraît de plus en plus anachronique dans une ville dont l’expansion est limitée par le relief et dont la population explose (la capitale aurait gagné 1 million d’habitants depuis 2002, approchant les 4 millions).

Les innombrables immeubles en cours de construction, pour la plupart destinés à un usage commercial, n’ont pas enrayé la flambée des prix de l’immobilier. « Les loyers peuvent aller jusqu’à 20.000 dollars par mois pour les résidences de luxe, pour un ambassadeur par exemple, assure Bruk Abera, l’un des associés du courtier en location Homenet. Mais pour des maisons normales, les prix varient entre 400 et 2.500 dollars, selon la taille et la localisation. Ils sont en forte augmentation parce que nous voyons arriver à Addis des gens qui viennent d’un autre monde, avec des moyens sans comparaison. »

Deux  tableaux. « Lorsque je suis arrivée il y a trois ans, les prix des locations étaient encore raisonnables, confirme notre jeune Ouest-Africaine, qui habite dans le quartier de Old Airport (l’un des plus prisés des expatriés, avec celui de Bole). Mais, avec les dévaluations du gouvernement éthiopien, les prix ont doublé depuis, et pas seulement dans l’immobilier. » Les employés éthiopiens des institutions internationales perdent, eux, sur les deux tableaux : victimes de l’inflation, ils perçoivent des revenus très inférieurs à ceux de leurs collègues étrangers. « Je comprends qu’ils aient des primes d’expatriation. Mais qu’ils gagnent à ce point plus que nous pour le même travail, c’est vraiment injuste », s’insurge une jeune Éthiopienne diplômée d’une prestigieuse université américaine et revenue vivre dans sa ville natale.

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La Jolly Bar joue les phénix

Dans le monde de la nuit à Addis-Abeba, les succès sont souvent éphémères. Dès qu’un nouveau bar, restaurant ou club ouvre ses portes, il est immédiatement pris d’assaut… avant d’être délaissé, quelques mois plus tard, pour le nouvel endroit à la mode. Qui a connu la ville dans les années 1960-1970 serait donc surpris de constater que le Jolly Bar, petite institution de l’Empire finissant, est encore ouvert un demi-siècle plus tard. Mieux : la terrasse et les deux salles du bar de nuit – l’un des rares dans le quartier historique d’Arat Kilo – sont souvent bondées, accueillant bien plus que les 250 personnes de sa capacité théorique. L’histoire de ce lieu est cependant tout sauf linéaire. « Mon père l’avait ouvert en 1959, confie Yehdego Abeselom, dit Bobby, 33 ans, le gérant. C’était le lieu de l’intelligentsia de l’époque. Le défunt Premier ministre éthiopien Mélès Zenawi et le président érythréen lssayas Afewerki le fréquentaient quand ils étaient étudiants. Mais lorsque mon père est devenu protestant évangélique, au début des années 1980, il a cessé de vendre de l’alcool et l’endroit a fermé peu après. Le Jolly Bar est brièvement réapparu sous la forme d’un restaurant en 2010 et, depuis le début de cette année, il est devenu un bar, ouvert de 22 heures à 2 heures du matin. S’il n’a plus grand-chose à voir avec le lieu d’antan, une grande toile ornant l’un de ses murs rappelle son passé en réunissant les icônes éthiopiennes – de l’empereur Haïlé Sélassié au chanteur de variété Teddy Afro, en passant par l’athlète Abebe Bikila – dans une improbable Cène. Il arrive aussi, exceptionnellement, que le DJ passe de la musique traditionnelle éthiopienne dans une ambiance de franche rigolade. Le reste du temps, jeunes aisés issus de la diaspora, expatriés et beautés abyssines se déhanchent sur les derniers tubes afro-américains. Et, cinq mois après sa réouverture, le Jolly Bar fait encore le plein.

P.B.

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