Diplomatie US : Africa is beautiful (Jeune Afrique n°2751 du 29/09/2013)

Longtemps délaissée, le continent éveille peu à peu l’intérêt de la Maison Blanche.  Pour des raisons avant tout commerciales et sécuritaires.

Barack Obama accueillera un sommet des chefs d’État africains en 2014. On n’en connaît encore ni la date, ni le lieu, ni la liste des participants. Mais c’est en tout cas, une première dans l’histoire des relations de la grande Amérique avec l’Afrique. Si le continent ne figure toujours pas parmi les priorités de la politique étrangère des États-Unis – Obama y porte une attention limitée -, la Maison Blanche ne s’en désintéresse pas pour autant, surtout depuis que cette région du monde affiche une croissance pérenne. Après tout, la France, le Japon, la Chine, l’Inde, la Turquie, l’Europe et l’Amérique du Sud ont déjà eux, leurs sommets avec le continent.

Les Américains commencèrent à s’y intéresser lors de la décolonisation. En 1959, une sous-commission sur l’Afrique était créée au sein de chacune des deux commissions des Affaires étrangères du Congrès. Un an plus tard, la CIA se dotait d’une division spécialisée et les premières ambassades furent ouvertes. Les États-Unis jouèrent un rôle non négligeable dans les conflits qui déchirèrent le continent pendant la guerre froide. Il fallait absolument éviter que certains pays basculent dans le giron soviétique. À la suite des attaques du 11 septembre 2001, Washington a accru sa coopération militaire pour des raisons sécuritaires… et économiques. Les majors pétrolières texanes ont notamment pris pied dans le golfe de Guinée, ce qui leur a permis d’être moins dépendantes du Moyen-Orient.

Hollywoodien. Lors de son premier mandat, Obama ne s’est déplacé que deux fois sur le continent : en Égypte, au Caire, en juin 200g, et au Ghana, à Accra, un mois plus tard. Une déception pour les Africains, qui attendaient mieux d’un président aux origines kényanes. Il a corrigé le tir en effectuant, du 26 juin au 3 juillet 2013, sa première tournée dans des pays – Sénégal, Afrique du Sud et Tanzanie – où les dirigeants ont été démocratiquement élus. Les story-tellers avaient concocté un scénario très hollywoodien, organisant des visites à la Maison des esclaves de l’île de Gorée, au Sénégal, haut lieu de la déportation vers l’Amérique, puis à Robben Island, le bagne où fut incarcéré Nelson Mandela.

Sur le fond, pas de révolution. Les piliers de la politique africaine des États-Unis restent le soutien à la sécurité régionale, la démocratie, la bonne gouvernance, la réforme de la justice, la lutte contre la corruption, la promotion des droits de l’homme, l’émergence de la société civile, le renforcement des libertés individuelles. « Nos actions ont permis d’améliorer les conditions de vie sur le continent en matière de santé, de réforme des systèmes de sécurité et d’émancipation des femmes », a soutenu, devant le Sénat en juillet, Linda Thomas-Greenfield, la secrétaire d’État adjointe pour les affaires africaines, avant d’évoquer les success-stories des pays anglophones comme la Tanzanie,le Ghana le Lesotho…

Lors de son périple africain, Obama a proposé deux nouvelles initiatives. La première, «Power Africa », vise à apporter l’électricité à 20millions de foyers en offrant un appui technique et en aidant les gouvernements à mobiliser des investissements du secteur privé. Ce plan, dont l’enveloppe prévue est de 7 milliards de dollars (environ 5 milliards d’euros), devrait bénéficier à l’Éthiopie, au Ghana, au Kenya, au Liberia, au Nigeria et à la Tanzanie. Le second programme, « Trade Africa », concerne les pays de la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC). Il porte sur l’intégration régionale des procédures douanières destinées à stimuler le commerce. Il se fixe pour but d’accroître de 40% les échanges avec cette région dynamique.

Fragmenté. Les questions sécuritaires restent une priorité, avec 250millions de dollars (sans compter l’Afrique du Nord) consacrés chaque année à la coopération militaire. Le Partenariat transsaharien contre le terrorisme (TSCTP), créé en 2005 et doté d’un budget de 8 millions de dollars, a pour objectif d’aider tous les pays de la bande sahélo-saharienne à lutter contre les organisations terroristes. Le volet militaire du TSCTP est placé sous le Commandement des forces américaines en Afrique (Africom), basé à Stuttgart, en Allemagne. Washington organise régulièrement des exercices réunissant les forces américaines, africaines et de pays de l’Otan comme la France et l’Espagne, et garde une forte présence à Djibouti afin de renforcer la lutte contre les Shebab et la piraterie. Les forces spéciales sont positionnées dans le Sahel, où elles traquent Joseph Kony, le chef de l’Armée de résistance du seigneur (LRA).

Les États-Unis envoient aussi des Peace Corps (plus de 1000 hommes par an, dont 45% en Afrique). Des volontaires qui servent aussi de relais d’information permettant de prendre le pouls des populations et des tensions ethnico-politico-sociales. Enfin, la Maison Blanche attribue de nombreuses bourses aux hommes politiques, officiers, journalistes et leaders d’opinion. Objectif: promouvoir une génération de dirigeants convertis aux idéaux américains. À Washington, une impressionnante machine suit tous les dossiers africains. Toutefois, cette organisation reste très fragmentée, et les querelles internes sont fréquentes. En fait peu de dossiers franchissent le cap de l’administration pour arriver sur le bureau du secrétaire d’État et a fortiori, du président.

Pascal Airault, envoyé spécial à Washington

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Michael J.Bittrick : « Sans sécurité, l’Afrique ne décollera pas »

Crises, appui militaire au long cours, dialogue avec Pékin: le directeur adjoint chargé des affaires régionales et sécuritaires au bureau Afrique du département d’État intervient sur tous les fronts.

Jeune Afrique (JA): En quoi la politique africaine de l’administration Obama a-t-elle évolué depuis cinq ans?

Michael J. Bittrick (MJB) : Le continent a connu des bouleversements avec l’avènement du Printemps arabe, des changements de régime au sud du Sahara de nouvelles menaces sécuritaires : piraterie, terrorisme.. . Notre politique s’adapte évidemment à ces évolutions, mais repose toujours sur quatre piliers – la démocratie et la bonne gouvernance, l’appui à la croissance des économies et à l’essor des marchés, la paix et la sécurité, l’aide au développement : des domaines indissociables les uns des autres, car sans sécurité il est difficile de promouvoir les investissements et le commerce. Et il sera donc très difficile pour l’Afrique de décoller.

JA : Quelle est votre stratégie à l’égard des nouvelles menaces sécuritaires?

MJB : Nous attachons beaucoup d’importance à la gestion des questions sécuritaires par les gouvernements pour qu’elles ne soient pas du seul ressort des dirigeants, mais puissent être contrôlées par la société civile et les parlementaires. Nous appuyons la mise en place de forces professionnelles, sous l’égide de I’ONU, de l’Union africaine ou de la coopération bilatérale, et sommes très présents dans le domaine de la réforme des armées, de la professionnalisation de la police et dans la formation des Casques bleus. Notre budget consacré à l’Afrique subsaharienne est de 250 millions de dollars [185 millions d’euros] pour l’assistance militaire, de 60 millions pour la police, et de 8 milliards pour l’ensemble de nos autres domaines d’intervention sur le continent.

JA : Entre le Pentagone, Africom, les agences et le département d’État comment coodonnez-vous votre action en Afrique ?

MJB : C’est une grosse machine qui nécessite de nombreuses réunions de concertation. En cas de crise comme celle qu’a connue le Mali, on organise des vidéoconférences au moins deux fois par semaine pour répondre à l’évolution de la situation. Nous participons aussi à toutes les rencontres sur les Grands Lacs, la question des deux Soudans ou la Somalie. On dispose d’une large palette d’options pour intervenir au niveau politique, diplomatique ou des projets de terrain, et les défis sont multiples. Il faut résoudre les questions de police locale, de sécurité des frontières, endiguer les menaces terroristes, sans oublier les dimensions économiques, sociales et humanitaires. Car la réponse sécuritaire doit être appuyée par des programmes plus larges de développement.

JA : La situation dans le nord du Mali vous inquiète-t-elle toujours?

MJB : C’est un gros défi pour le président Ibrahim Boubacar Keïta. La question des Touaregs et des groupes armés arabes du nord du pays a aussi une dimension politique. Nous sommes prêts à aider les autorités pour réintégrer les différentes forces dans l’armée nationale. Cela nécessitera de la formation de de l’assistance technique. Et de travailler sur les aspects de réconciliation nationale, de cohésion sociale, de décentralisation, pour réinstaurer un dialogue constructif entre les communautés.

JA : Vous traquez Joseph Kony et les tueurs de la LRA depuis des années. En vain…

MJB : Cela s’explique notamment par la nature du terrain. Le Pentagone et le département d’État travaillent en partenariat avec les forces de sécurité ougandaises. Nous menons aussi une action avec la RD Congo le Soudan du Sud et la Centrafrique. Nous avons enregistré quelques succès, avec la baisse des attaques et les défections de rebelles de la LRA. Nous ne cessons pas de les poursuivre. C’est une question de temps.

JA : Êtes-vous optimiste pour la Somalie?

MJB : Raisonnablement. Beaucoup ont douté de notre stratégie d’appuyer l’Amisom, la force africaine, et le gouvernement de transition, mais l’évolution de la situation nous donne raison. Le nouvel exécutif a certes encore du travail: il lui faut procéder au retour de l’administration, de l’armée et de la police en dehors de Mogadiscio appuyer ce processus par des programmes locaux de santé et d’éducation… Mais il sera alors plus difficile pour les Shebab d’engager de nouvelles recrues. Autre enseignement de cette crise : il faut consolider l’architecture de sécurité africaine en mettant en place la Force en attente et en travaillant avec les autres forces régionales, afin qu’elles soient plus opérationnelles et puissent répondre rapidement dans un délai d’une semaine à un mois, à toute menace potentielle.

JA : Pourquoi la RD Congo a-t-elle tant de mal à reconstruire une armée crédible ?

MJB : Ce n’est pas qu’une question sécuritaire. Il faut reconstruire un État. Notre appui aux Casques bleus, au gouvernement, aux programmes économiques et sociaux doit permettre d’atteindre cet objectif. Il faut accentuer les efforts de sensibilisation en direction du Rwanda et de l’Ouganda. Le déploiement récent de la brigade d’Afrique australe à l’est du pays permet de mieux contrôler ce qui se passe aux frontières et d’empêcher que les ressources locales ne servent à alimenter des milices.

JA : Que change la montée en puissance des intérêts chinois sur le continent?

MJB : Nous souhaitons que Pékin s’implique davantage avec la communauté internationale et africaine sur les questions sécuritaires. Les entreprises chinoises ont intérêt à ce que leurs activités ne soient pas pénalisées par ces problèmes. Si les Chinois ont eu l’habitude de travailler seuls par le passé, ils évoluent, puisqu’ils participent à l’opération de maintien de la paix de l’ONU au Mali. Nous leur disons : rejoignez-nous autour de la table de discussion!

Propos recueillis à Washington par Pascal Ayrault

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AGOA : Obama veut jouer les prolongations

Depuis 2000, la loi sur la croissance et les opportunités économiques en Afrique a largement stimulé les exportations. Il est question de la reconduire au-delà de 2015, mais aussi de l’étendre à l’Asie.

En cette période de restriction budgétaire, les démocrates vont tenter de convaincre le Congrès et les républicains de proroger la loi sur la croissance et les opportunités économiques en Afrique (Agoa, African Growth and Opportunity Act) au-delà de 2015. C’est du moins la promesse faite par Barack Obama à l’occasion du Forum Agoa qui s’est tenu les 12 et 13 août à Addis-Abeba, en Éthiopie.

L’utilité de ce programme qui bénéficie aujourd’hui à 39 pays du sud du Sahara est facile à démontrer. Depuis sa promulgation en 2000 par Bill Clinton, le commerce bilatéral entre les États-Unis et l’Afrique subsaharienne a plus que doublé, les exportations hors hydrocarbures ont triplé, et près de 43 millions d’emplois ont été créés sur le continent. Mais, comme l’explique Florizelle Liser, représentante adjointe pour le commerce extérieur avec l’Afrique, « certains pays ont besoin de plus de temps pour améliorer leur compétitivité ». Par ailleurs, des études sont en cours pour voir si le mécanisme pourrait être étendu à certains pays asiatiques et en examiner l’impact, sachant que certaines industries manufacturières, comme celles du Bangladesh et du Cambodge, sont déjà très compétitives.

Pascal Airault

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Business : Oncle Sam à la fringale

La croissance du continent aiguise l’appétit des investisseurs américains. Grandes enseignes et banques d’affaires veulent leur part du gâteau. Et ce n’est qu’un début.

Les Américains ont gardé longtemps en mémoire le titre choc que l’hebdomadaire britannique The Economist avait consacré à l’Afrique en 2000: « Le continent sans espoir ». C’est dire s’ils ont laissé la Chine, I’Inde et le Brésil découvrir avant eux que l’Afrique subsaharienne était « le continent qui monte » (The Economist, 2011), puis « le continent de l’espoir » (The Economist, mars 2013). Leurs responsables chargés du commerce avec l’Afrique ont eu beau leur démontrer que les 22milliards de dollars (16,3 milliards d’euros) d’exportations vers ce continent faisaient vivre 100.000 personnes aux États-Unis, « le marché africain n’apparaît toujours pas sur l’écran radar du monde des affaires américain », reconnaît Witney Schneidman dans une note sur les « cinq raisons pour lesquelles l’Afrique devrait être une priorité pour les États-Unis », publiée en mars 2013 par le think tank Brookings Institute de Washington.

Longtemps les investisseurs ont eu du mal à oublier les statistiques sombres de la Banque Mondiale et de l’ONU, qui classent 15 pays subsahariens parmi les 20 pays les plus fragiles de la planète. Ils y sont donc allés à tout petits pas, puisque l’Afrique ne draine que I1% des investissements américains dans le monde. En matière d’investissements, l’Amérique occupe une place médiocre parmi les fournisseurs des 50 milliards de dollars d’investissements directs étrangers (IDE) qui misent chaque année sur l’Afrique, selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced).

Mastodontes. Mais un tam-tam plus entraînant s’est fait entendre. Le bureau d’études McKinsey répète depuis 2010 que l’Afrique est le continent le plus attractif, car le retour sur investissement y est le meilleur au monde, ou presque. Le Fonds Monétaire Intemational (FMI) a calculé à partir des chiffres de croissance de 2001 à 2012 que ce continent compte six des dix économies les plus dynamiques de la planète.

Puis les analystes ont souligné à l’envi les beaux atouts africains : aujourd’hui, une classe moyenne de 350 millions de personnes et, en 2050, un produit intérieur brut (PIB) presque équivalent à celui de l’Europe et, sur cinq actifs dans le monde, un Africain. De quoi faire rêver de nouveaux pourvoyeurs de fonds. Car, jusque-là, les investisseurs américains étaient surtout des mastodontes intéressés par les minéraux (Newmont Mining) et les hydrocarbures (ExxonMobil, Chevron), secteurs qui monopolisent la moitié de leurs investissements en Afrique. « Les esprits sont en train de changer aux États-Unis, analyse Luc Rigouzzo, cofondateur du fonds Amethis Finances. Leurs investisseurs découvrent que l’Afrique est un continent de consommateurs. Les grandes enseignes comme McDonald’s [fast-food], Procter&Gamble [hygiène, produits de beauté] ou Walmart [grande distribution] ont été les premières à s’en apercevoir. Elles ont d’abord mis le cap sur les pays anglophones, comme l’Afrique du Sud, le Ghana ou le Kenya. Les secteurs ciblés dans un premier temps ont été les télécoms [Microsoft], le BTP et la finance. Mais les fonds américains élargissent leur champ de prospection et, dans deux ou trois ans, ils deviendront très actifs. »

Pompiers. Les banques d’affaires et les fonds spécialisés lorgnent les quelque 3000 milliards de dollars amassés par les fonds de pension auxquels cotisent les pompiers, les infirmières ou les avocats d’Oklahoma ou de Pennsylvanie. D’abord parce que ces fonds investissent pour cinquante ans, durée qui permet de financer des équipements énergétiques de long terme dont le continent a un énorme besoin: barrages, lignes à haute tension, centrales électriques thermiques, éoliennes, parcs photovoltaïques… « Il ne faut pas oublier les fondations universitaires et les centres de santé, Rockefeller, Howard Hugues, Bill & Melinda Gates, qui vivent des revenus de leurs placements, qui misent forcément à long terme et qui sont obligatoirement très « conservateurs », c’est-à-dire prudents », ajoute Luc Rigouzzo.

À la recherche de rendement (donc d’actions), de sécurité (donc d’entreprises cotées) et de diversification (donc plus seulement dans les pays anglophones), les gestionnaires américains devraient bientôt arpenter l’Afrique ou s’en remettre aux spécialistes de Londres, de Paris et de Genève pour dénicher les belles affaires qui s’y épanouissent… et qui peuvent rapporter gros.

Alain Faujas

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