Droit des Affaires : les africains montent en puissance (Jeune Afrique n°2754 du 20/10/2013)

Dans les grands cabinets parisiens, seule une poignée de juristes originaires du continent occupe des postes de premier plan. Mais les juniors y sont de plus en plus nombreux. Pour s’aguerrir avant de rentrer s’installer dans leur pays d’origine?

Après une enquête auprès d’une quinzaine de cabinets d’avocats parisiens, le constat est sans appel : parmi les quelque vingt-cinq associés de leurs équipes qui se consacrent à l’Afrique, seuls trois sont originaires du continent. « À de rares exceptions près, les cabinets internationaux n’avaient encore récemment que  bien peu d’intérêt pour l’Afrique », se rappelle le Français Stéphane Brabant, directeur de la cellule africaine (forte de vingt-cinq années d’expérience) de Herbert Smith Freehills. Une impression à laquelle Sena Agbayissah, le tout premier Africain à avoir été nommé associé d’un cabinet d’avocats d’affaires à Paris, en 1998, « souscrit complètement ». À l’échelon inférieur, on compte une dizaine d’avocats d’origine africaine, âgés de 30 à 40 ans. C’est bien peu !

Mais tout porte à croire que cela devrait changer dans les années à venir, puisque chez les plus jeunes les Africains font leur apparition. On observe depuis deux ou trois ans « une éruption sur le marché », pour reprendre les mots du Guinéen Baba Hady Thiam, junior chez Gide Loyrette Nouel. Président de l’African Business Lawyers’ Club (ABLC, une association de jeunes juristes africains spécialisés en droit des affaires) et lui-même récemment recruté par un grand cabinet britannique, Cédric Sinarinzi calcule qu’ils sont plus d’une vingtaine dans sa génération à officier au sein des meilleures structures de la place parisienne. Et d’après Jacques Jonathan Nyemb, avocat chez Cleary Gottlieb Steen & Hamilton et cofondateur de l’ABLC, « ce nombre a vocation à s’accroître encore plus rapidement si nous parvenons à créer une véritable chaîne de transmission d’expérience entre associés, seniors, juniors et étudiants en droit d’origine africaine ».

Talents. Ces jeunes avocats ont pour point commun d’avoir grandi en Afrique, où ils ont passé leur baccalauréat avant de venir étudier à Paris et de décrocher les meilleurs masters – par exemple celui en banque et finance de l’université Paris-II Panthéon-Assas. Une formation fréquemment doublée d’un LL.M (diplôme anglo-saxon équivalent au MBA pour les métiers juridiques) obtenu en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. Cédric Sinarinzi souligne que la plupart de ces juristes ont une pratique diversifiée, à l’image de leurs collègues français, et ne travaillent pas exclusivement sur des dossiers africains.

Parmi les cabinets qui en ont embauché le plus grand nombre, Freshfields Bruckhaus Deringer figure en bonne place. EIie Kleiman, associé gérant du bureau parisien de la firme, explique recruter « avant tout des talents » même s’il juge « important d’intégrer des professionnels adaptés aux zones dans lesquelles [ils interviennent], qui en détiennent les clés et sont capables de parler plusieurs langues ». Mais si la tendance est claire, les motivations des cabinets ne le sont pas toujours. Ainsi, plusieurs interlocuteurs rapportent que certains présentent à des clients ces avocats originaires du continent comme gage de leurs compétences africaines même si ceux-ci ne travaillent pas (ou très peu) dans ce domaine.

Diaspora. Le recrutement de juristes africains va indéniablement de pair avec la percée des cabinets internationaux sur le continent (lire ci-dessous). Mais ce phénomène pourrait aussi, à terme, profiter à l’Afrique. On note déjà quelques exemples d’avocats qui, après une dizaine d’années dans les meilleures firmes de Paris, sont rentrés dans leur pays d’origine pour fonder leur propre cabinet. Trois d’entre eux ayant fait leurs armes dans l’équipe de Stéphane Brabant ont déjà sauté le pas. Habibatou Touré, rentrée au Sénégal il y a cinq ans, a été la première. Puis, en septembre 2012, c’était au tour de Foued Bourabiat de lancer son cabinet, à Alger. Dernier exemple en date, celui de Salimatou Diallo, en passe de commencer ses activités à Conakry.

Cette question est en tout cas un thème récurrent au sein de la jeune génération. Comme l’explique le Camerounais Alex Bebe Epale, avocat chez Hogan Lovells, « le retour des jeunes de la diaspora est l’une des clés du développement de nos pays. Il contribuera à améliorer la gouvernance et permettra peut-être à l’Afrique de s’adapter aux normes internationales ». Une chose est sûre: ces derniers ont toutes les cartes en main. Être africain et avocat d’affaires aujourd’hui, c’est un avantage certain.

Nicolas Tesseirenc

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Etats cherchent conseils

Pour mieux négocier avec les investisseurs étrangers, les pays du continent se font désormais assister par des cabinets internationaux.

Pékin, en 2012. Le représentant du Niger entame des négociations avec un bailleur chinois pour un financement de plusieurs milliards de dollars. Seul face à une équipe conseillée par plusieurs avocats d’un cabinet anglo-saxon, il comprend très vite qu’il ne peut pas discuter sur un pied d’égalité. Après quelques coups de téléphone passés en urgence, l’un de ses conseillers lui recommande le cabinet Hogan Lovells, qui mobilise une équipe depuis Paris et la Chine. Le dossier a franchi une étape décisive le 30 septembre dernier avec la signature d’un contrat-cadre de financement entre le Niger et l’institution chinoise.

Le déroulement de cette négociation illustre parfaitement l’évolution récente des rapports entre États africains et avocats d’affaires. Alors qu’ils ont longtemps été réticents à se laisser conseiller par des experts étrangers, les pays du continent comprennent désormais la nécessité d’y avoir recours sur des dossiers complexes, face à d’autres États ou à des investisseurs étrangers. Une nouvelle tendance soutenue par les bailleurs de fonds comme la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement (BAD).Cette dernière a créé en 2008Ia Facilité africaine de soutien juridique (African Legal Support Facility, ALSF), qui finance les frais d’avocats et a fait ses premières armes en 2011 en prenant en charge la défense de la RD Congo contre les fonds vautours.

D’après Yas Banifatemi, associée de Shearman & Sterling, « l’arrivée massive d’investisseurs chinois a suscité une volonté d’encadrement et de protection chez les gouvernements et les sociétés publiques. Tous s’efforcent désormais de mieux négocier les contrats ». Le mouvement s’accélère avec l’intérêt accru que les investisseurs étrangers manifestent pour le continent et les multiples conflits qui en découlent. D’après le dernier « Rapport sur l’investissement dans le monde, publié par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), à l’échelle du globe, les multinationales ont porté 58 litiges devant des cours d’arbitrage rien qu’en 2012 ! Un record. « L’Afrique est un nouveau territoire de croissance. L’ampleur des projets y est sans commune mesure avec ce que l’on voit dans les pays de I’OCDE [Organisation pour la coopération et le développement économiques, qui regroupe essentiellement des pays développés. Cela demande de réunir des experts. Et les gouvernements comprennent qu’il leur faut être bien entourés », estime Pascal Agboyibor, associé d’Orrick, Herrington & Sutcliffe.

Valeur ajoutée. Les cabinets sont donc de plus en plus nombreux à s’intéresser au marché du conseil aux États. Ils apportent leur expertise dans plusieurs domaines : renégociations de contrats, notamment dans le secteur des ressources naturelles, levées de fonds, mise à niveau du cadre juridique, défense des intérêts publics dans le cadre de transactions minières ou dans la mise en œuvre de projets d’infrastructures, Ainsi, le cabinet Jones Day a conseillé le Maroc pour l’attribution du troisième terminal du port de Casablanca, avec à la clé un droit d’entrée de 135 millions d’euros, l’un des plus importants jamais acquittés en Afrique. « Le bruit a couru dans le milieu, et nous avons été approchés par le Port autonome d’Abidjan, où la procédure de mise en concurrence [du deuxième terminal à conteneurs] a permis d’obtenir un droit d’entrée de 120 millions d’euros, une somme qui participe au financement des infrastructures » explique Denis Bandet, de Jones Day.

« C’est fondamental, car le rôle de l’État est déterminant pour le développement en Afrique. Et l’administration, parce qu’elle est éloignée des milieux d’affaires, a encore du mal à se comporter en acteur économique efficient. En tant que conseil, votre valeur ajoutée est évidente », explique Barthélémy Faye, associé chez Cleary Gottlieb Steen & Hamilton.

Assister des États est aussi un moyen pour les nouveaux venus – et ils sont nombreux: au cours des cinq dernières années, une dizaine de cabinets ont commencé à cibler le continent – de conquérir des parts de marché, alors que la plupart des grandes entreprises sont liées à des cabinets déjà installés. Christophe Asselineau, associé de Shearman & Sterling – une firme qui conseille par exemple le groupe pétrolier algérien Sonatrach dans des affaires d’arbitrage depuis les années 1970-, explique que « pour un cabinet qui n’a d’expérience africaine, le conseil des Etats face aux investisseurs offre une vraie porte d’entrée ».

De plus, « lorsqu’un cabinet participe à l’élaboration d’un nouveau code, minier par  exemple, cela peut aussi lui apporter une clientèle d’investisseurs privés désireux de s’adjoindre les conseils d’avocats parfaitement au fait des exigences de la loi », affirme Thierry Lauriol, qui dirige l’équipe Afrique de Jeantet Associés.

Retards. Mais les États du continent sont loin d’être des clients faciles. Plusieurs avocats de la place parisienne soulignent ainsi que les gouvernements ont tendance à ne pas honorer leurs engagements financiers, ou à le faire avec des retards pouvant dépasser un an. « Conseiller un État a longtemps été perçu comme assister un client qui a des projets peu clairs, des équipes mal préparées et pas d’argent, assène Laurent Vandomme, associé de Jones Day. Mais les choses évoluent très favorablement depuis quelques années. »

Ainsi, d’après Alain Malek, associé de Norton Rose Fulbright à Casablanca, « au Maroc, depuis une dizaine d’années, l’implication de hauts fonctionnaires expérimentés sur des sujets stratégiques permet de travailler indépendamment des changements ministériels ». Au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Cameroun ou au Gabon aussi, les équipes gouvernementales se professionnalisent.

N.T.

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